DzActiviste.info Publié le mer 15 Fév 2012

Entretien avec Ali Yahia Abdenour

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Echec de la CNCD, situation sociale, élections législatives, réformes politiques…

À la suite des manifestations de janvier 2011, plusieurs organisations ont lancé la Coordination nationale pour le changement et la démocratie (CNCD). L’initiative voulait alors fédérer les forces du changement. Un an plus tard, comment expliquez-vous son échec ?

La CNCD a brisé le mur de la peur, a mis le peuple en mouvement, l’a sorti de l’enfer. Reste à présent à le sortir du purgatoire. Et, si les marches ont d’abord été empêchées par la présence massive des forces de police, elles ont vite été reprises, secteur par secteur : enseignants, médecins, étudiants, agents de la fonction publique… La CNCD a obligé le pouvoir à lever l’état d’urgence qui a duré 19 ans au mépris des lois internes et internationales. Elle a redonné la parole à ceux qui en ont été privés. Elle a fait appel à la connaissance, au talent et à la crédibilité des femmes, et pas seulement pour afficher une égalité de façade.

La CNCD a demandé la dissolution de la commission Bensalah qui est incapable de proposer des solutions mais sert simplement de facteur pour transmettre au président de la République les doléances de ses partenaires. La CNCD écoute ce qui se dit, ce qui se pense… Elle s’appuie sur ce proverbe persan : « qui parle sème, qui écoute récolte », afin de sortir l’Algérie du statu quo, de l’immobilisme politique, de la fracture sociale et l’orienter vers la démocratie. Elle a présenté une plate-forme pour le changement démocratique, claire, réaliste, a élevé la voix pour que la justice et la liberté deviennent des valeurs fortes, a cherché à fédérer les initiatives susceptibles de libérer les forces d’expression, de représentation, de proposition.

Le peuple algérien ne veut pas d’une nouvelle ère de violence aux conséquences imprévisibles. Le changement par l’action politique est un impératif. Mais je souligne que le lynchage médiatique, faute majeure en politique, n’a pas épargné les militants de la CNCD.

Donc, selon vous, l’expérience ne s’est pas soldée par un échec ?

L’action de la CNCD n’est pas un échec mais un succès, parce qu’elle a permis d’exprimer une accumulation de revendications légitimes non satisfaites, qui engendrent le désespoir, la détresse, la frustration… Ce contexte social grave se traduit quotidiennement par des dizaines de manifestations politiquement lourdes de sens. Pour donner un exemple, le 17 janvier, il y a eu 36 manifestations et émeutes dans tout le pays.

Ne voyez-vous pas une contradiction entre l’éclatement de ces manifestations quotidiennes et le refus, de la part de nombreux Algériens, de participer aux actions de la CNCD ?

Les Algériens restreignent leur champ de vision au quotidien, à ce sur quoi ils ont prise. Certains vont à la soupe et ne sont pas regardants sur son goût. On vit en pleine époque de l’argent roi où tout s’achète. Je constate aussi que de nombreux intellectuels s’accrochent désespérément à un pouvoir illégitime issu d’élections truquées. Ils ont peur d’un bouleversement politique qui toucherait à leur place alors qu’ils devraient se concentrer sur l’instauration d’une république fondée sur l’État de droit.

Émeutes cycliques, manifestations quotidiennes, malaise permanent… Comment décririez-vous la situation actuelle de l’Algérie ?

L’obligation politique, éthique et morale nous dicte de refuser le dénigrement systématique et à construire, au contraire, une critique, utile, nécessaire, saine. Dans cette optique, je dirais d’abord qu’à défaut d’être positif, le bilan de treize années de pouvoir du président Bouteflika est très instructif. La situation s’est dégradée à cause d’un pouvoir personnel narcissique qui s’arroge tous les pouvoirs, rejette toute opposition, toute contestation et impose sa politique. Le pays est à la dérive dans tous les domaines. Faire un diagnostic total, rigoureux, lucide, c’est découvrir une Algérie malade, mal gérée, corrompue, dans laquelle les libertés individuelles et collectives sont violées. L’exclusion du peuple de tous les centres de décisions, érigée en règle de conduite, a permis au pouvoir centralisé, dominateur, de se consolider, malgré son insuffisance. La stabilité politique est assurée par une police politique omnipotente et opprimante.

Les Algériens veulent vivre dans la liberté. Or, la toute première d’entre elles, la liberté d’expression, est constamment menacée. La télévision, par exemple, devrait être un lieu de débat où s’exprimeraient toutes les opinions. Au lieu de ça, on ne voit plus que la coupure entre le pouvoir et le peuple. L’abbé Sieyès, un des acteurs de la révolution française, disait : « Le pouvoir vient d’en haut, la confiance vient d’en bas. Quand le haut et le bas s’éloignent l’un de l’autre, le pouvoir perd son autorité, tandis que la confiance s’érode ». C’est à l’État de refléter la volonté du peuple, et non au peuple de se plier à la volonté de l’État. Mais la corruption au sommet de l’État est telle que le système politique tout entier mérite le nom de « cleptocratie ».

La manne pétrolière, qui multiplie les corrupteurs et les corrompus, est gérée de manière féodale, dans l’opacité la plus complète, au profit des clans du pouvoir. Les preuves de corruption existent mais l’impunité est le privilège des privilégiés. Le peuple algérien souffre de pauvreté et de précarité parce qu’une petite minorité a accaparé les richesses. Il faut donc lutter sur trois fronts : l’emploi, le pouvoir d’achat et la protection sociale. La question sociale doit être réglée dans un esprit de justice, pour mettre fin à l’incertitude et à l’angoisse des masses populaires. Il faut se parler, réfléchir, à des solutions courageuses pour mettre fin aux régressions sociales, à l’explosion des inégalités, et à la faiblesse de notre politique étrangère.

Comment va évoluer la société, d’après vous?

Cela se fera par l’accélération de l’Histoire qui tournera la page de la dictature et cédera la place à la démocratie. Le crépuscule qui s’abat sur le pouvoir laisse entrevoir l’aube de la démocratie, de la liberté, de la justice et des droits de l’homme. Et, pour que le corps social fonctionne de manière harmonieuse, les femmes doivent occuper la place qui leur revient de droit dans la société, toute leur place, leur juste place, c’est-à-dire le même accès que les hommes aux fonctions électives.

Vous parlez de ce qui devrait arriver dans l’idéal…

Quand je parle d’accélération de l’Histoire, cela ne veut pas dire qu’elle interviendra dans cette génération…

Pour tenter de prévenir certains bouleversements, le président de la République a lancé quelques réformes…

Toutes les réformes, à part celles qui devaient concerner les femmes, sont rétrogrades. Elles maintiennent le statu quo, voire constituent un recul par rapport à la Constitution. Prenons l’exemple de la nouvelle loi sur les partis politiques ; elle demande aux postulants d’être à la fois dans les 25 wilayas, mais d’être aussi dans chaque commune avec des militants. Il faut voir le détail, c’est important.

Les élections législatives auront lieu en mai. Croyez-vous qu’elles apporteront des changements ?

Le peuple algérien sera appelé à voter pour maintenir une démocratie de façade et non pour choisir en toute liberté ses représentants. Il a perdu toute emprise sur son destin. La fraude électorale, vieille tradition coloniale, amplifiée depuis l’indépendance, est au rendez-vous de toutes les élections. En Algérie, le scrutin passe au mieux pour une formalité, au pire pour une farce. Les pratiques qui faussent le libre choix des élections sont permanentes. Le taux de participation aux élections est décidé en haut lieu, selon la conjoncture du moment. Les élections, dont les résultats sont connus d’avance par la distribution de quotas, ne servent qu’à reproduire le système politique en place. Le pouvoir se substitue au peuple proclamé souverain par la Constitution.

Les Algériens ne se rendent pas aux urnes à cause de l’ampleur de la fraude électorale. L’abstention est une forme de sanction, l’expression d’un désaveu d’une politique, des dérives d’un pouvoir personnel. Les élections truquées relèvent du hold-up électoral qui n’est rien d’autre que du gangstérisme politique. Le ministre de l’Intérieur est aussi celui des élections. Rappelez-vous qu’aux élections présidentielles du 8 avril 2004, Yazid Zerhouni avait déclaré devant la presse nationale et étrangère : « Je ne peux déclarer d’autre élu que mon ami Bouteflika ». Ce sont des élections à la Naegelen reconnues à l’ouverture de l’année judiciaire par le président Bouteflika.

À qui Bouteflika s’adressait-il, selon vous ?

C’est une attaque contre le DRS [Département de renseignement et de sécurité, NDLR]. Ce message est destiné à l’extérieur. Il voulait dire que c’est le DRS qui a fait des élections à la Naegelen. La différence, c’est que Guy Mollet, secrétaire général de la SFIO, à reconnu le truquage des élections. Il a déclaré : « Si les élections avaient été débarrassées de la tutelle administrative, Messali aurait recueilli 80 % des voix. Il en recueille à peine plus de 15 % ». A l’élection présidentielle d’avril 2009, le président Bouteflika est élu par moins de 12 % des électeurs, mais le chiffre annoncé est 90,24 %. Le Conseil constitutionnel a validé le détournement du suffrage universel.

Pourtant, le pouvoir tente, tant bien que mal, de convaincre l’opinion nationale et surtout internationale de la transparence des prochaines élections…

Pour le président de la République, qui veut maintenir le statu quo, le destin du pays est joué et l’avenir est écrit dans son projet. Il veut donner à la fin de son troisième mandat un avenir qui ait un sens. Il cherche à reprendre un pouvoir qui lui échappe de plus en plus. Son objectif principal est la révision de la Constitution, sa Constitution, qu’il veut léguer à l’histoire, comme la grande mosquée. Il a déjà fait voter par le parlement les cinq réformes qui seront la base de sa Constitution. Il ne lui reste plus qu’à choisir les partis sur lesquels il s’appuiera pour sa réforme. Il ne veut pas d’un parti islamiste ou autre majoritaire, à la tête de l’APN. Il va distribuer l’électorat en quotas, selon l’équilibre des forces qu’il veut établir.

Le changement dans l’ordre consiste à choisir les partis qui ne le remettent pas en cause. Le problème est que la désaffection des Algériens à l’égard du pouvoir s’aggrave à chaque élection, par un taux d’abstention chaque fois plus important, porteur d’un message politique fort. Le prochain scrutin sera très marqué par un nouveau record d’abstention. Le peuple algérien a besoin d’une véritable légitimité démocratique. La bataille des élections transparentes se gagne et se perd d’abord dans les têtes par la formulation d’une vision, la définition d’un projet, la proposition d’une alternance crédible. L’Occident, États-Unis en tête, a capitulé en sacrifiant l’universalité des droits de l’homme au mercantilisme, en dissociant économie et droits de l’homme et en soutenant les régimes politiques les plus corrompus et les plus réactionnaires. La morale politique et la realpolitik sont contradictoires. Quant à la France patrie des droits de l’homme, terre d’accueil pour les opposants et les condamnés politiques, c’est du passé. Elle n’est plus ni une terre de liberté, ni une terre d’accueil pour les demandeurs d’asile politique.

Le 5 juillet 2012, l’Algérie fêtera ses cinquante ans d’indépendance…

Le bilan du cinquantenaire n’est pas, lui non plus, positif mais il sera instructif. Des gens, encore vivants, vont commencer à parler.

Assistera-t-on à des règlements de comptes?

On commence toujours par là. C’est ce qui est malheureux…

Cette date marquera-t-elle le début de la fin de la légitimité historique ?

C’est la fin de la légitimité historique. Mais est-ce que ça sera le début de la légitimité
démocratique ?

21/01/2012 Hadjer Guenanfa

http://www.tsa-algerie.com/politique/entretien-avec-ali-yahia-abdenour_19094.html


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