DzActiviste.info Publié le lun 4 Nov 2013

Entretien avec Ghazi Hidouci, ancien ministre de l’Économie du gouvernement Hamrouche

Partager

22d89007639ba3c6f5148bf4ac8a28fa_XLGhazi Hidouci est ancien ministre de l’Économie et des Finances dans le gouvernement dirigé par Mouloud Hamrouche de 1989 à 1990. Esprit libre, exilé en France, il porte un regard sans concessions sur la situation en Algérie.

Comment jugez-vous l’action des gouvernements récents?
Il n’y a quasiment pas de politique d’État, ni industrielle ni fiscale ni même de politique d’investissement. C’est juste de la gestion des importations et de la consommation. Pour toute réponse, le gouvernement importe grâce à ses grandes capacités de paiement. Comme le système financier ne marche pas, il n’y a aucun mécanisme d’outil d’épargne vers l’investissement ce qui pousse à une surconsommation et à la grande spéculation vers l’immobilier et le change parallèle. Une spéculation qui de plus en plus s’oriente vers le luxe et ce qui est illégal.

Rien ne trouve grâce à vos yeux?
Cherchez une politique industrielle, une politique de l’Habitat. En réalité, la solution n’est ni économique ni sociale, elle est d’abord politique. Il s’agit de savoir si on veut vraiment redresser le pays et pour cela mettre en place une politique fiscale qui ne fait pas plaisir. Une politique contre la spéculation prédatrice avec la volonté de réduire l’économie de rente. Mais ce problème est d’abord politique. Il faut un accord au plus haut niveau de l’État et que les décideurs politiques l’acceptent. Il faudrait effectivement d’abord mettre de l’ordre dans la politique foncière et une politique fiscale pour arrêter l’inflation. Il faudrait une majorité pour l’accepter. Il faudrait convaincre les milieux d’affaires et les spéculateurs; cela ne passe que par une réelle volonté politique. Ça veut dire que le régime actuel doit partir.

Vous ne voyez aucune bonne nouvelle?
Depuis 91, l’Algérie est sans État, malade, une société de vols, de trafics et de prédation. Depuis qu’on nous a fait partir, on a tué Boudiaf, il y a eu des dictatures militaires qui ont échoué, et puis ce compromis Bouteflika, une énorme comédie avec un président qui survit dans un système saturé qui ne peut plus rien produire.

Quelles solutions immédiates préconisez-vous?
Avec Hamrouche, nous avions été de vrais réformateurs, nous avions essayé de faire émerger de nouvelles élites et réellement démocratisé même si ça n’a pas marché très longtemps. Aujourd’hui, j’entends beaucoup de voix qui veulent retaper le régime, le démocratiser. C’est ridicule. En réalité, il suffirait de 2 ou 3 articles constitutionnels pour changer le régime réellement et d’abord celui-ci: « suppression de la police politique et militaire », laquelle dépendrait du juge. Cela devrait figurer dans la loi. Un deuxième article de loi devrait supprimer tous les privilèges à l’importation pour lutter contre les mafias.

Enfin quelle politique industrielle à l’égard des hydrocarbures?
Il faudrait une véritable politique en direction des PME et des entreprises envers lesquelles il faut une réelle politique de formation d’ingénieurs et de techniciens dans la nouvelle économie, celle où on a besoin de gens formés. Il faut clairement réorienter les jeunes vers la production. Enfin, il faudrait afficher comme priorité une réelle politique financière alors que le système bancaire est mort, il faudrait une politique anti-rentière.

Que pensez-vous des récentes nationalisations?
On est dans une politique de communication. On a rêvé de privatiser et on a vu que ça ne marchait pas, alors on a fait racheter les entreprises par l’ État et tout le monde est content. Mais en réalité, c’est le signe d’une société malade. Idem avec le marché boursier que l’on essaie de relancer. Jadis, on avait des fonds de participation qui fonctionnaient très bien. Ça a été supprimé car c’était trop transparent!

Pourquoi ne revenez-vous pas prendre part à ces réformes?
Mais je ne peux pas. Je suis en exil depuis 1991 et ça n’est pas normal. Je suis encore interdit de séjour. J’ai essayé de rentrer l’an dernier pour un séminaire, j’ai été refusé et victime d’une campagne de presse. Depuis 25 ans que j’ai quitté le pays, je demeure toujours observateur de ce qui se fait. On me dit « si vous voulez rentrer, faut négocier et vous taire! » Mais moi, je n’ai aucune envie de me taire, ça n’est pas possible. Je ne suis pourtant pas un garçon méchant, mais je vois bien ce qui se passe dans le monde arabe. Un jour ou l’autre, ces régimes algériens devront partir. C’est une illusion de penser que l’Algérie va y échapper. La vague de fond ne s’arrêtera pas, alors même que l’Algérie a des problèmes de court terme avec un chef de l’ État qui ne peut plus fonctionner comme ça. Cela a créé une vraie division dans l’armée. À court terme, il y a une situation d’instabilité et des revendications. Ce qui m’inquiète c’est que cela se fait sans autorité politique: les partis sont incompétents et la société civile n’est pas active à cause des contrôles policiers. Regardez ce qui se passe en Tunisie, grâce à sa société civile, elle évite les catastrophes. En Algérie, ce sera beaucoup plus grave que ça.

D’où peut venir la mobilisation?
Même si on ne la laisse pas agir, c’est bien le moment de la société civile qui arrive. Aujourd’hui, ce sont des syndicats autonomes qui revendiquent et qui ont le temps. C’est peu mais ça existe. À côté d’eux, il y a les ligues des droits de l’Homme même si tout est fait pour les diviser et les casser. Il appartient aux gens de se réunir et de discuter. Même le mouvement islamiste a beaucoup évolué, ce n’est plus celui des années 90, les révolutions arabes le montrent. Ce mouvement-là n’avait aucun avenir, les gens ne le suivent pas, ça ne marche pas. De ce point de vue, d’après ce que je vois, ce qui reste dans le mouvement islamiste ne veut plus d’affrontement.

On a l’impression que c’est pire qu’avant dans les pays touchés par les révoltes arabes?
En Égypte, les Islamistes se sont comportés comme en 1992. C’est un vrai traumatisme. Les gens ont ensuite découvert la Syrie et n’ont pas eu d’autre solution que de s’armer. Les Algériens ont connu ça. Ce ne sont pas des solutions. En Tunisie, il y a, à présent, une négociation entre la gauche et les Islamistes, il y a 4 ou 5 morts mais pas 200 000 comme en Algérie ou en Égypte. En Tunisie comme en Algérie, on a vu les Islamistes devenir affairistes dans le cadre de la concorde nationale, et surtout on a vu personne chez les Islamistes soutenir ce qui se passe en Syrie. C’est le signe qu’ils ne sont plus comme avant. En Algérie que représentent-ils? C’est une question quand les partis capables de faire la paix comme le FFS ont disparus. C’est là un drame.

On vous sait proche de Mouloud Hamrouche?
C’est un vieil ami et je pense qu’il est la seule personne à pouvoir être écoutée. Pas par les rentiers mais par les militaires qui auront peur de l’évolution de la situation. Mais seront-ils prêts à faire ce compromis et à le solliciter? Hamrouche a une grande capacité de respect des gens et le secteur privé est capable de l’entendre. Pour l’instant il n’a pas été appelé alors qu’il serait le seul à pouvoir dire: « J’exerce un pouvoir civil et non rentier! » Pourtant, pour l’instant, on ne lui a pas fait de propositions et je les comprends car il n’y a aura pas de solution tranquille sur le long terme en Algérie.

Hayet Zitouni
tsa 04/11/2013


Nombre de lectures: 1117 Views
Embed This

Commentaire



Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

XHTML: You can use these html tags: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>