DzActiviste.info Publié le jeu 9 Mai 2013

Entretien avec l’ancien chef du gouvernement Sid Ahmed Ghozali

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 Le président de la République a été hospitalisé le 27 avril dernier au Val-de-Grâce pour un mini-AVC. Cette hospitalisation est entourée d’une opacité presque totale…
Qu’est-ce qu’il y a de nouveau par rapport à 2005 ? Un journaliste étranger m’a posé la question, cela fait huit ans. Je lui ai dit : vous le savez mieux que moi, parce que les Algériens ont appris la nouvelle par une déclaration de Jean-Marie Le Pen. 

Dans la maladie, il y a toujours quelque chose de privé, et ce n’est pas propre à l’Algérie. Mais il y a une partie dont la révélation est due à l’opinion. Il s’agit des conséquences de cette maladie, si maladie il y a. En fait, quand vous me posez la question, je crains, en répondant, de tomber dans un piège, qui consiste à essayer d’utiliser la maladie du Président pour quelque chose de plus grave.
Depuis 1999, le Président a toujours passé plusieurs mois dans des établissements (de santé, ndlr) européens. En 2003, une inondation a fait plus de mille morts. Le Président n’est apparu ni le premier, ni le deuxième, ni le troisième jour. On nous a dit qu’il était malade. Mais est-ce parce qu’il était malade ou est-ce qu’il y a autre chose ? Ou est-ce que c’est le système qui est malade ? Vous me posez la question en voulant, peut-être inconsciemment, m’entraîner avec vous dans une diversion. Nous sommes dans une diversion par rapport à nos problèmes. Une diversion qui consiste, par exemple, à masquer ou à confondre la maladie du Président avec celle du système.
Ces voix de l’opposition qui s’élèvent pour demander sa destitution sont-elles aussi une diversion ?
Là aussi, nous ne sommes pas d’accord. Il n’y a pas d’opposition en Algérie. J’ai toujours dit que les seuls partis qui répondent à une définition normale d’une formation politique sont le FFS, le RCD depuis qu’il a pris son rôle au sérieux et un parti interdit comme le Front démocratique. Les autres sont des machines qui appartiennent à l’Etat. Et puis, sur quelle base le demandent-ils ? Considèrent-ils comme acquis que le Président soit atteint à tel point qu’il faut le destituer ? Et bien moi, je n’ai pas ces éléments-là. Je refuse de rentrer dans cette polémique.
Les conditions sont-elles réunies pour une élection présidentielle en 2014 ?
Y a-t-il eu des élections depuis 1999 ? La presse est chargée d’informer et d’éclairer l’opinion. La tragédie en Algérie, c’est que ceux qui sont chargés d’éclairer l’opinion sont intoxiqués, comme l’est l’opinion, ils ne peuvent pas aider.
Vous voulez dire qu’il n’y aura pas une vraie élection ?
Mais moi je ne parle d’élections que quand il s’agit de vraies élections. Nous avons, moi et mes collaborateurs, été interdits d’être candidats dans huit élections. C’est une violation de la loi. Ils n’ont rien contre M. Ghozali et il ne faut pas chercher des raisons personnelles. Si je voulais créer un parti pour le créer, il suffisait que je le demande. Le pouvoir politique algérien pense que toute la société, civile ou militaire, est là pour obéir et pour être soumise. La différence avec l’époque de Boumediene, c’est qu’il se reconnaissait comme pouvoir autoritaire et même dictatorial. Les cartes étaient sur la table. Et les Algériens ne l’aimaient pas tous, mais le respectaient. Il ne leur a pas raconté des histoires en disant qu’il allait leur apporter la démocratie. Il s’occupait de leurs problèmes. On est passé après à un système encore plus autoritaire, mais opaque. Une sorte de gouvernement clandestin qui ne s’occupe pas des problèmes des Algériens.
Vous ne serez pas donc candidat ?
S’il n’y a pas de garanties absolues pour que ça soient de vraies élections, je ne serai jamais candidat à une mascarade. Je veux dire des garanties internationales, dont la présence des représentants d’instances internationales, et pas une présence symbolique. En Ukraine, quand on a voulu des élections sérieuses, ils ont envoyé 14.000 personnes. Et les élections, ce n’est pas le jour J, mais avant. Quand on fait un match et on change les règles du football une semaine avant, ça veut dire qu’il n’y a pas de match et que c’est faussé.

Vous avez déclaré que le DRS était déjà au courant des affaires de corruption à Sonatrach…
A travers cette manière tapageuse de lancer des noms à droite et à gauche sur la place publique, on veut laisser entendre que les autorités concernées étaient surprises par ce qui s’est passé. Un certain nombre d’informations ne pouvaient ne pas être portées à la connaissance des services. Je ne peux pas connaître des choses qu’eux ignorent. La loi sur les hydrocarbures (2005) n’était pas sans lien avec les turpitudes qui ont été commises. Dès 2000, j’ai dit que cette loi n’a pas été faite en Algérie, mais à Washington, et elle venue dans la valise de qui de droit. Même le chef du gouvernement de l’époque a dit qu’il ne connaissait pas cette loi, alors que le projet a été transmis à l’Assemblée nationale. On savait que cette loi a été trafiquée ; et si cette loi a été trafiquée, c’est qu’il y avait des intérêts derrière.
Mais comment la corruption a-t-elle atteint ce niveau à Sonatrach ?
Il faut distinguer entre Sonatrach sous le régime de Boumediene et celle d’après. Elle était déjà convoitée parce qu’il y a des gens qui ont essayé de s’immiscer dans ses affaires pour des commissions. La corruption existait, mais elle était ponctuelle, parce qu’on ne pouvait pas s’approcher de Sonatrach. Elle a commencé à être ébranlée au début des années 1980. Aujourd’hui, ce sont des journaux italiens colportant des faits émanant des tribunaux italiens qui parlent de ces affaires de corruption. C’est le fait d’un système qui est mauvais. Celui de Boumediene arrivait à protéger Sonatrach contre les convoitises.
Certains estiment que ces affaires de corruption ne sont qu’une des facettes de la lutte de clans au sein du pouvoir…
Il n’y a pas de clan présidentiel et de clan militaire. C’est absolument faux, puisque l’un a été désigné par l’autre. En revanche, il peut y avoir des carambolages et des conflits d’intérêts privés, mais pas politiques, à l’intérieur du système. Le Président ne peut pas démettre de ses fonctions un grand chef de corps d’armée (Lamari, ndlr) sans l’accord de ceux qui l’ont désigné. C’est même la règle chez nous. Personne ne peut être nommé ou dénommé si son dossier ne passe pas par un certains nombre de services du DRS. Les noms changent, mais le système, la synergie reste toujours.
Que pensez-vous de la prochaine révision de la Constitution ?
Ce n’est pas la Constitution qui est responsable de la corruption, de la pauvreté et qui ne donne pas assez de pouvoir au président de la République pour résoudre ces problèmes. C’est même la Constitution qui donne le plus de pouvoir au Président sans même le contrepoids du Congrès américain, par exemple. Je ne considère pas cette Constitution comme étant l’idéal pour l’Algérie, mais je dis qu’elle n’est pas responsable de nos maux. Cette révision de la Constitution et des lois est une comédie. Le pouvoir refuse de voir les vrais problèmes ou fait un faux diagnostic, consciemment ou inconsciemment. Et cette Constitution a été violée dès 1999. Le président de la République avait dit à un média français, pas chez nous, parce qu’il n’a jamais donné d’interviews chez nous, qu’il était le vrai chef du gouvernement. Il ajouté que c’était lui le chef de la télévision et le rédacteur en chef de l’APS et même le ministre des Affaires étrangères. La Constitution le lui interdit.
Comment expliquez-vous le revirement de l’Algérie concernant la crise malienne ?
Nous n’avons jamais expliqué à la population les vrais enjeux. Le Mali, c’est nous. Ce qui menace son intégrité, menace l’Algérie. Et le meilleur moyen de se protéger est de se développer et aider les pays voisins à se développer. C’est ça la solution à long terme. L’Algérie a eu raison de refuser d’intervenir militairement. Même si on ne peut pas refuser et aider d’une manière ou d’une autre les interventions armées, il faut être cohérent. C’est le propre de tous les gens qui conduisent un Boeing comme on conduit une brouette. Il n’y a pas de stratégie à long terme qui passe par le développement.
De nouvelles tensions ont vu le jour entre l’Algérie et le Maroc après une période de réchauffement…
Ils ne peuvent pas avoir des relations paisibles s’il n’y a pas la confiance mutuelle. Et il n’y a pas de confiance mutuelle parce qu’on n’a pas atteint le Smig institutionnel. La confiance mutuelle ne se fait pas entre des hommes, mais entre les institutions. Les Marocains sont très focalisés sur l’ouverture des frontières, mais celle-ci ne réglera pas les problèmes parce qu’elles ont déjà été ouvertes. J’étais ministre des Affaires étrangères en 1990 quand j’ai signé au nom de l’Algérie un accord international sur la circulation des biens et des services. Une loi supérieure à la nôtre.
Que pensez-vous du débat sur la repentance de la France des crimes coloniaux qui vient d’être relancé par l’ONM ?
Il ne s’agit pas de repentance, mais de demander que l’Etat français reconnaisse solennellement que l’administration coloniale a commis un génocide et des crimes contre l’humanité qui ne doivent pas se reproduire. Ce qu’il faut regretter, c’est que des forces politiciennes de part et d’autre de la Méditerranée utilisent cette question mémorielle pour le peuple algérien comme un fonds de commerce politique.

L’attitude des joueurs du MC Alger ayant refusé de recevoir leurs médailles lors de la Coupe d’Algérie de football a suscité une grande polémique…
C’est une violation de la loi de la Fifa, mais je ne leur en veux pas, car ce sont des victimes, aussi bien les joueurs que les dirigeants. On a un régime qui n’a pas la culture du respect de la loi, et ce qui s’est passé est le reflet de ce qui se passe partout.
Source TSA


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