DzActiviste.info Publié le mer 14 Août 2013

Entretien avec l’économiste Mustapha Mekideche : « l’après-pétrole est déjà là »

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Mustapha Mekideche, économiste et vice-président du Conseil national économique social (Cnes) pense que l’Algérie n’a pas de plan B et que l’après-pétrole a déjà commencé.
Le gouvernement veut lutter contre le phénomène de transfert de devises à l’étranger. Qu’en pensez-vous ?
Je pense qu’il faudrait avoir une typologie bien précise en tête. Nous avons en réalité trois zones en matière de transfert de devises. Il y a d’abord une zone blanche à travers l’application de la réglementation de change qui permet à l’Algérie, bon an mal an, d’importer comme en 2013 pour près de 60 milliards de dollars. C’est un régime clair qui permet à l’Algérie de réaliser ces échanges de façon transparente.
Il y a maintenant la zone noire, c’est-à-dire celle dont les éléments sont une infraction à l’ordonnance 96-22 du 9 juillet 1996. Il s’agit dans cette zone de surévaluation des valeurs en douanes qui se traduit par une exportation nette de capitaux. À l’inverse de cette pratique, il y a aussi usage de la minoration de la valeur des exportations. Cela s’est traduit par une diminution de ce qui est escompté en tant que recettes en devises.
Il y a enfin la zone grise. Par exemple, le change parallèle au niveau du square Port-Saïd (Alger, NDR) qui n’est ni réprimé, ni accepté. Il y a aussi les surcoûts en matière de services importés et qui ne sont pas dans la norme internationale. On constate que le marché algérien coûte plus cher par exemple que les marchés voisins. Un autre point, lorsqu’on arrive sur les marchés de manière inappropriée, comme c’est le cas quand on importe de grosses quantités de ciment à des prix élevés. Il va falloir consolider la zone blanche, s’attaquer à la zone noire pour la réduire et transformer progressivement la zone grise vers la zone blanche.
À travers les bureaux de change ?
La loi concernant les bureaux de change existe, donc on va arriver là aussi à une situation conforme aux standards internationaux. Il va falloir que ces zones grises soient progressivement blanchies et de ne pas rester avec des places de changes parallèles.
Pourquoi, selon vous, n’applique-t-on pas cette loi relative aux bureaux de change ?
C’est tout le problème. Il faut maintenant considérer comment traiter ce type de problèmes liés à la surévaluation qui constitue un facteur d’aggravation de nos importations. Ça ne peut pas continuer comme cela. On ne peut pas accepter des contrats de réalisation beaucoup plus chers que la norme internationale. Tous ces points doivent faire l’objet d’un traitement.
Il faut renforcer les institutions et également aller vers une plus grande transparence. Et ça c’est un problème central, parce que nous sommes dans une situation où nous avons une forte pression sur la balance des payements. Pour le premier semestre 2013, les recettes qui proviennent des hydrocarbures ont été entièrement utilisées pour prendre en charge l’ensemble des mouvements d’importation de biens et services. Ce qui pose un problème sérieux à moyen terme qu’il faut prendre charge.
Quels sont les dossiers, selon vous, qu’il faudrait traiter en priorité lors de la prochaine Tripartite ?
Concernant la Tripartite, j’observe deux choses. Le premier élément inédit c’est l’élargissement de la Tripartite aux syndicats dits indépendants ou autonomes. De mon point de vue, on doit l’élargir davantage pour intégrer des partenaires sociaux qui ne sont pas dans le monde du travail comme les associations de chômeurs et de jeunes, parce que ce sont des catégories sociales qui ont le potentiel de devenir des forces productives mais qui ont aussi des capacités de nuisance.
Sur les grands dossiers, c’est de construire un consensus sur la production de biens et de richesses hors hydrocarbures. Faute de quoi nous allons continuer dans un système rentier qui a théoriquement une limite.
Cet objectif a été tracé depuis des décennies par les gouvernements successifs…
Oui, sauf que maintenant le processus de construction de ce consensus a commencé en amont, en associant le partenaire social, l’expertise nationale et les pouvoirs publics. On ne peut plus continuer comme avant avec une situation mauvaise pour le secteur public marchand mais également pour le secteur privé. Il faut se mettre d’accord sur des démarches de soutien et d’accompagnement des entreprises et particulièrement les PME. Il faut aussi donner un nouveau souffle au secteur public marchand qui a encore des parts de marché et qui peut encore jouer un rôle. Je pense qu’à travers le dialogue on peut trouver des solutions intéressantes. D’ailleurs, on observe un frémissement lorsqu’on constate que le nombre de projets d’investissements a progressé de 55 % durant le premier semestre 2013 par rapport à la même période de 2012. Il reste à formaliser cela dans la Tripartite.
Concernant la négociation salariale, faut-il abroger l’article 87 bis ?
Lorsqu’il y a des négociations salariales, le SNMG n’intègre pas les augmentations d’un certain nombre d’éléments variables notamment les primes. Si on abroge cet article, ça va aboutir, dans la fonction publique, à des augmentations salariales à tel point que le budget de fonctionnement de l’État ne serait plus à un déficit de 18 % mais passerait à 25 % ou peut-être plus. Les entreprises vont se trouver également avec des charges salariales qu’elles ne pourront pas supporter. L’idée du compromis est peut-être d’accepter le principe de l’abrogation mais d’une manière étalée dans le temps. On intègre les variations et les augmentations du SNMG avec ces primes, mais d’une façon progressive pour que dans plusieurs années on puisse aboutir à l’automaticité de cette augmentation.
Que pensez-vous de la nouvelle politique industrielle adoptée récemment par le gouvernement ?
C’est une politique de relance immédiate de l’industrie, maturée avec les partenaires sociaux. Il y a eu un bon nombre de projets industriels qui ont été relancés y compris à partir d’installations industrielles inutilisées. Cette nouvelle politique est basée sur le principe d’import-substitution. Le deuxième élément de cette politique traite de la mise à niveau des entreprises algériennes dont plus de 80 % emploient moins de neuf salariés. Il s’agit donc de muscler et d’accompagner ces entreprises sur lesquelles va s’appuyer cet effort d’industrialisation. Il va falloir évidemment faciliter la vie à ces entreprises en introduisant de nouveaux avantages et en décentralisant le fameux guichet unique. Il faut qu’il y ait aussi un suivi des projets jusqu’à leur mise en production.
Le gouvernement a annoncé en parallèle un nouveau code des investissements…
Ce nouveau code devrait simplifier et unifier les mesures introduites depuis la promulgation de l’actuel code (en 2009, NDLR). Le nouveau code doit être un outil qui booste l’investissement au lieu d’être un texte illisible et difficile à décrypter.
Des voix plaident pour la révision de la règle 51 /49…
Il y a une attitude plus pragmatique et plus flexible. À un moment donné, on devrait trouver des formules pour rendre cette règle moins obligatoire. Il serait plus judicieux, à mon sens, de l’appliquer au cas par cas, en ayant à l’esprit qu’il y a des secteurs stratégiques, comme la pétrochimie et les industries structurantes, sur lesquels une participation majoritaire des opérateurs algériens est recommandée. À mon avis c’est une question qui trouvera sa solution dans un délai raisonnable.
Un dernier mot ?
En conclusion, je pense qu’il n’y a pas de plan B. Nous devons booster nos secteurs hors hydrocarbures parce que nous sommes déjà dans une situation où l’après-pétrole est déjà là.

Propos recueillis par Farouk Djouadi, TSA, 13 août 2013

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