DzActiviste.info Publié le dim 20 Avr 2014

Et la sauvegarde de l’Algérie continue

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pays venduAbdelhamid Charif, Professeur, King Saud University

« Partout où l’homme fait preuve de fragilité, il trouve sur sa route un “sauveurpour le tromper », Jacques des Bermudes.

« Encore Monsieur, encore Monsieur ! », s’écriait, sans savoir ce qu’il disait, durant la révolution, un berger de T’kout, croyant ainsi implorer l’indulgence du soldat français qui le tabassait afin d’extraire des informations sur les moudjahidine. Plus d’un demi-siècle plus tard, une partie du peuple algérien semble, et bien consciencieusement cette fois-ci, faire de cette simple locution tout un slogan, pour tout un projet de société.

Des coups d’Etat, l’Algérie contemporaine en a connu plusieurs, même si certains ne sont pas unanimement perçus en tant que tels : 1956, 1958, 1962, 1965. Ils ont certes fait des victimes, mais ce serait faire preuve de niaiserie et stupidité, voire malhonnêteté et complicité, intellectuelles que de comparer tous ces évènements avec ce qui s’est passé en 1992. Et qui n’est pas prêt d’en finir. Renvoyer dos à dos de simples lutes personnelles de leadership, et des massacres collectifs d’innocents avec désintégration de l’Etat de droit, c’est faire preuve de cécité et d’irresponsabilité complices, comme ces appels, criminels et hypocrites, à la retenue du Conseil de Sécurité à l’adresse des deux parties que sont l’armée israélienne avec ses bombardiers et blindés, et les opprimés palestiniens armés de pierres et cocktails Molotov. L’Etat et le peuple algériens n’ont jamais connu une crise multidimensionnelle aussi grave et profonde que celle ayant suivi le coup d’Etat de 1992. Le peuple algérien s’est malgré lui retrouvé divisé en deux parties, et la différence tragi-comique entre les partisans de la dictature salvatrice et ses opposants, c’est que les premiers s’identifient aux puissants tyrans et les seconds aux malheureuses victimes. Et pourtant nous parlons d’algériens, frères de lait et de sang.

Fermeté et entêtement

Etaient-ils conscients de leurs actes, toutes ces élites qui, pensant sauver l’Algérie en 1992, signaient et cautionnaient aveuglément un viol collectif de la volonté populaire ? Et le sont-ils aujourd’hui ? La motivation purement matérielle, des butins récoltés par les auteurs et autres bénéficiaires directs, pouvant être relativement et piteusement comprise, qu’en est-ils des autres fervents supporters de cette coûteuse aventure ?

200000 victimes, des millions d’algériens malheureux, corrompus, corrupteurs, des dizaines de milliards de dollars dilapidés, une jeunesse et une population désenchantées, un système éducatif délabré, un tissu économique démembré, et on continue de chanter haut et fort la gloire des sauveurs de la nation. A-t-on vu par le passé une armée d’un pays déclarer la guerre à une partie de son peuple ? Et pourtant c’est bien de cela qu’il s’agit, même si nos journalistes, nos élites, et beaucoup d’autres continuent vainement d’affirmer le contraire. On a sauvé la république ! Mais c’est quoi la république ? Avec un peuple ou sans peuple ? Pour le peuple ou contre le peuple ? Est-il légitime pour la personne la plus intelligente au monde, tel qu’Einstein par exemple, de vouloir se débarrasser de tous les autres attardés ? En admettant évidemment que nos sauveurs, bottés et cravatés, et leurs admirateurs, sont des copies conformes à Einstein, entourées de débiles.

Seuls les non-imbéciles, et pas seulement Einstein, sont suffisamment audacieux pour changer d’avis et reconnaitre leurs erreurs. Pour les irréductibles et obstinément fermes, ces statistiques macabres reflètent plutôt l’ampleur du pire chaos qui a été évité, et l’immense gratitude et reconnaissance qu’ils doivent aux sauveurs. Face à l’entêtement et la sottise, la raison et la logique sont toujours impuissantes. « Ce que l’on nomme fermeté chez un roi s’appelle entêtement chez un âne », Thomas Erskine.

De la servilité à la complicité des élites civiles

« Presque toutes les fautes reprochées à la tyrannie peuvent être attribuées à la servilité des victimes qui la flattent tant qu’elle les épargne, et qui ne l’accusent que lorsqu’elles en sont frappées », Louis-Philippe de Ségur.

« Il se commettrait peu de crimes, si les témoins de l’injustice n’en étaient pas moins indignés que les malheureux qui en sont les victimes », Solon, fondateur de la démocratie athénienne

Ne dit-on pas que l’histoire des peuples soumis au despotisme n’est qu’un recueil d’anecdotes, et que la légende des anecdotes finit ironiquement par s’incarner parfois. Ainsi la perte d’un œil rendrait l’algérien plus heureux pourvu que son frère en perde les deux. Autrement dit, il ne sert à rien d’être heureux si personne n’est malheureux.

« Encore Monsieur, encore Monsieur ! Veuillez juste taper beaucoup plus sur mon frère ! ». C’est ainsi que la sauvegarde de la république devient tout aussi utile qu’agréable et jouissive.

Les chefs militaires sont souvent les premières victimes de leur propre dictature. A force de négliger et mépriser le rôle de l’intelligence, ils finissent par oublier de s’en servir. Même indolore, il s’agit quand même d’un châtiment certain et bien mérité. A défaut de servir comme des confirmations de la règle, les exceptions que certains ne manqueront pas de citer, doivent plutôt être examinées afin d’identifier les mécanismes et l’évolution de la décadence et érosion neuronales, et surtout espérer trouver un remède aux pulsions de putschisme chez les officiers des pays condamnés à perpétuité au sous développement.

C’est pour tout cela donc, qu’en termes de responsabilité intellectuelle, les élites civiles viennent en premier, même si là aussi certains mercenaires sont bien récompensés. Il est probable que sans les encouragements insistants, la couverture et incitation, des élites civiles, les militaires algériens n’auraient pas entrepris de franchir le pas d’un arrêt du processus électoral contre la volonté populaire, et déclarer ensuite la guerre au parti vainqueur des élections. Les leaders politiques qui s’étaient « trompés de société », les responsables de journaux conviant avec insistance l’armée à « une omelette nécessitant de casser des œufs » et bien d’autres cerveaux conseillers et sauveurs, ont tous joué un rôle considérable, sans pour autant  porter de casquette.

Légitimité, rançon et gourmandise des sauveurs

La légitimité des sauveurs ainsi que leurs droits à des récompenses « méritées » sont incontournables. Ainsi des privilèges démesurés sont octroyés, les plus scrupuleux se contentant juste de ne pas les refuser. Aux avantages s’ajouteront des prérogatives et ascensions sociales par « hagra » institutionnelle. Les moins gradés se contentent du noble privilège social, de restitution généreuse des permis de conduire à tous leurs proches, chaque fois qu’ils sont victimes de retraits de permis. Il est difficile d’imaginer un retour à la normale tant ces prérogatives sont devenues des mœurs. L’implication directe de l’armée dans la désignation des hauts responsables politiques semble devenir la première, voire seule, constante nationale. Les déclarations sporadiques d’officiers supérieurs retraités le confirment. Pour eux, seul un nouveau « redressement » peut corriger les effets pervers d’un précédent, en empruntant la terminologie de Boumediene fondateur du putschisme algérien. La pauvre vox populi n’a pas droit de cité dans cette inéquation militaire hiérarchisée.

Marche arrière ou enfoncement dans le pire ?

La mauvaise conscience a toujours horreur de l’évocation des victimes, et le sentiment de culpabilité a pour tranquillisant l’oubli et l’anonymat des victimes. Couvrez-moi donc ces victimes que je ne saurais voir ! Faites taire ces pleurnicheurs, malades chroniques de « victimisation » ! Décidément après plus de vingt ans, le peuple algérien refuse d’oublier, au malheur des éradicateurs civils et militaires. Ces inséparables alliés semblent buter sur un véritable imbroglio, difficile à admettre. Continuer ou faire marche arrière ? Loin de faire équipe solide, les deux parties semblent plutôt se gêner mutuellement. Et là encore les élites civiles, et notamment les journalistes, semblent jouer le rôle le plus abject. L’incompétence combinée avec l’ivresse d’un immense pouvoir médiatique mènent ces « manipulateurs manipulés » à une sorte de patriotisme irréversiblement suicidaire. Un mensonge grossier est soit admis et vite effacé, ou bien couvert et protégé par une infinité d’autres mensonges. En plus de constituer le meilleur atout du menteur, la confiance, naïveté et crédulité de l’innocent, en sont aussi les meilleurs complices.

De quoi a donc été sauvée la nation ?

Le FIS n’a géré que des assemblées locales, avec des prérogatives très réduites par le gouvernement de l’époque. Qu’ont-ils fait ces maires ? Ont-ils détourné des biens fonciers ou des budgets comme le faisaient les prédécesseurs et le font encore plus les successeurs ? N’ont-ils pas commencé à déranger les barons locaux qui avaient l’habitude de disposer douteusement des marchés ? N’ont-ils pas recensé tous les nécessiteux et commencé à distribuer des aides régulières ? N’ont-ils pas avec le concours des citoyens contribué à faire descendre les prix dans les marchés ? A tel point que le ministre de l’Intérieur de l’époque, Mr Mohammedi, décide d’ouvrir une enquête ? La réalité amère qu’on veut enterrer, est que la popularité du FIS et l’islamisation de la société dérangeait beaucoup d’autres musulmans. Bien sûr qu’il y avait un langage virulent et des excès de zèle. Mais qui pouvait à l’époque rivaliser avec la virulence verbale de Louisa Hanoune, Hachemi Cherif et Said Saâdi ? Ceux-là ne dérangeront jamais personne. Quant aux appels à la morale et aux valeurs de l’islam, ils sont soit entendus, médités, discutés et même corrigés, ou bien alors perçus comme une source de malaise insupportable. Et dans ce cas la calomnie d’autrui devient le recours du pervers, et faire de la politique pour lui, c’est tout simplement haïr son voisin.

Bien sûr que des crimes ont été commis au nom de l’islam et personne ne peut dédouaner un criminel. Mais la responsabilité est-elle seulement individuelle et peut-elle être incombée à un parti dissous dont les leaders sont emprisonnés et les cadres humiliés dans des camps de concentration ? Quelle est la part des autorités qui ont pris des décisions irresponsables défiant la volonté populaire ? Un parti politique éliminé et éradiqué de force, peut-il être tenu responsable des actes d’agression criminelle ou de légitime défense, commis par des groupes ou individus fussent-ils d’ex-adhérents ? Que dire alors des militaires qui ont déserté leurs casernes pour rejoindre les maquis ? Et que dire des intellectuels algériens qui n’ont rejoint le FIS qu’après sa dissolution injuste ? Les putschistes sont les grands responsables de cette crise. Le terrorisme qu’a connu l’Algérie est un terrorisme d’Etat. Ces vérités gênantes et dérangeantes ne sont pas bonnes à entendre et n’ont plus droit de cité. Elles sont presque oubliées par les témoins, et les nouvelles générations les ignorent complètement. Le sauvetage, ou le crime, c’est selon, aurait pu être parfait si tous les opposants n’étaient plus là et s’il ne restait aucune trace des victimes. Mais cela changerait-il quelque chose ? L’histoire nous rapporte un cas de « crime parfait ». Il s’agit du premier crime de l’homme, commis par Kabil (Cain) sur son frère Habil (Abel). Pas de témoin, mis à part un corbeau, pas de survivant pour gémir ou protester, pas même de casse-pieds offrant une médiation. Sauf que l’histoire et sa morale ne s’arrêtent pas là, pour ceux qui y croient. Il est aussi rapporté que le premier criminel Kabil, en plus de son forfait, partagera les péchés de tous les crimes de l’humanité, jusqu’au jugement dernier.

Ah si « Dadda Ali U Ammar » était parmi nous

Dadda Ali U Ammar, ce moudjahid de la première heure fut le premier maire de T’kout après l’indépendance. De son vivant déjà il était une véritable légende de par sa capacité unique de régler tous les conflits sociaux. C’est toujours chez lui et à ses propres frais, que Dadda Ali terminait sa médiation, et les deux parties ne pouvaient partir qu’une fois la hache de guerre enterrée et des embrassades échangées. Que de sagesse et que de compétence. Dadda Ali n’a jamais favorisé un côté aussi proche ou puissant fut-il. Il avait un art exceptionnel d’exiger des concessions tellement balancées et équilibrées que tout le monde sortait satisfait. Dans les années 90, beaucoup de citoyens de la région le regrettaient et disaient que si Dadda Ali était là, il aurait trouvé une solution à la tragédie du pays. Mais bien sûr la compétence, sagesse, et autorité morale, exceptionnelles dont jouissait Dadda Ali U Ammar, ne pouvaient être exercées que grâce à son autorité officielle de maire.

Ô peuple algérien, nous avons commis beaucoup de forfaitures graves, mais sachons que nous n’avons pas commis l’irréparable et Dieu merci. Nous ne sommes pas victimes d’une malédiction divine pour l’éternité. Après les lieux saints de l’islam, le sol algérien est sans doute le plus arrosé par le sang pur des martyrs. Même mise en ruines par ses enfants provisoirement égarés, l’Algérie demeure le pays de l’héroïsme, du sacrifice, et de la gloire. Patience Ô peuple algérien. Tôt ou tard de nouveaux « Dadda Ali U Ammar » sauveront ce pays et le rétabliront à sa véritable place, repère des épris de justice et Mecque des opprimés et libérateurs.

 

A. Charif, 19 Avril 2014

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