DzActiviste.info Publié le mar 15 Jan 2013

Fanon, l’homme qui toujours nous interroge

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الأخضر بن شيبة *
26/12/2012

fanon2« O mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge! “ ! C’est une des dernières phrases d’un homme qui toujours interroge. Qui toujours nous interroge ! Plus de cinquante ans après sa mort, le 6 décembre 1961, à quelques mois du cessez-le-feu de la guerre d’Algérie, le 19 mars 1962, prélude à l’indépendance, Franz Fanon continue à interroger des Algériens et des Africains et à leur donner des instruments et des clefs pour décoder le présent.

L’Algérie officielle a organisé, à l’occasion du cinquantenaire, des cérémonies et des colloques, qui semblent avoir été u confinés dans une sorte de fixation passéiste. Comme pour éviter de regarder le présent, avec les yeux de Fanon. C’est que ce passé où Fanon était présent, physiquement, en combattant de l’indépendance de l’Algérie et de l’Afrique, en moudjahid, un combattant de la liberté et de la justice, est glorieux. Les textes que cet homme, disparu si jeune, à la veille de l’indépendance de l’Algérie, étaient une déconstruction indignée et lucide d’un ordre du monde injuste, barbare et une défense de l’élan révolutionnaire. Mais, parsemés dans ses textes, on peut retrouver, déjà, des constats et des intuitions analytiques, sur des évolutions postindépendances marquées par le reniement et une reproduction de l’ordre ancien avec de nouveaux servant dans les anciens pays colonisés. Ce sont des aspects perturbants de la pensée Fanon, des intuitions analytiques qui éclairent un présent, parfois sinistre, où les indépendances sont réduites à des apparences et où la libération de l’homme reste toujours à faire. Ce Fanon qui interroge, les servants de l’ordre établi, en Algérie comme ailleurs, tentent de l’enfermer dans une commémoration « historique » destinée à en gommer la charge particulièrement subversive et critique. On tente de « momifier » une pensée qui perturbe. Pour ceux qui n’ont jamais quitté la pensée de Fanon et qui revisitent régulièrement ses textes, son actualité n’a rien de surprenant. Cinquante après la mort de Fanon et les indépendances africaines, le monde arabe, l’Algérie, l’Afrique, ne sont pas devenus des paradis. Derrière, les drapeaux des indépendances, les thèmes qui traversent avec une vitalité pleine d’indignation les textes de Fanon sont toujours là : dépossession, aliénation, injustice, écrasement des femmes et des hommes par les puissants restent toujours de mise. La pensée de Fanon n’est pas un témoignage du passé. Elle parle encore du présent. Elle parle d’un monde dont les structures ont évolué sans changer fondamentalement. Surtout dans les pays anciennement colonisés. On comprend aisément pourquoi les tenants de l’ordre établi dans les « anciennes colonies » essaient, en le confinant dans « l’histoire » de neutraliser Franz Fanon. Cet homme interroge toujours. Et les jeunes qui s’approprient cette œuvre vivante d’un révolté qui n’a jamais transigé se mettent, nécessairement, à gratter sans pitié le vernis des indépendances et du rétablissement des drapeaux pour mettre à jour la permanence de l’ordre de la domination, de l’exploitation et de l’injustice.

Les indépendances africaines sont devenues des fictions après que les combats pour la libération eurent été détournés dans une reproduction « adaptée » de l’ordre ancien. C’est pour cela que Fanon, qui nous a quittés très tôt, à l’âge de 36 ans, après avoir laissé des écrits qui ne vieillissent pas, ne peut être enfermé dans le musée des idées. C’est en Tunisie, où il activait dans le journal de la révolution Algérienne « El Moudjahid », que Franz Fanon, a observé, dans les premiers pas de la République de Bourguiba, ce que seront les indépendances et la reproduction néocoloniale. « La bourgeoisie nationale qui prend le pouvoir à la fin du régime colonial est une bourgeoisie sous-développée. Sa puissance économique presque nulle, et en tout cas, sans commune mesure avec la bourgeoisie métropolitaine à laquelle elle entend se substituer. Dans son narcissisme volontariste, la bourgeoisie nationale s’est facilement convaincu qu’elle peut facilement remplacer la bourgeoisie métropolitaine. Mais l’indépendance qui la met littéralement au pied du mur va déclencher chez elle des réactions catastrophiques et l’obliger à lancer des appels angoissés en direction de l’ancienne métropole. … Elle est toute entière canalisée vers des activités intermédiaires. Etre dans le circuit, dans la combine, telle semble être sa vocation profonde. La bourgeoisie nationale a la psychologie d’un homme d’affaire non de capitaines d’industrie. … ».

En lisant cet extrait du chapitre « Les Mésaventures de la conscience nationale» du livre « Les Damnés de la Terre » publié en 1961, l’année même de sa mort et alors que l’indépendance étaient encore « fraiches », on est saisi par la profondeur de la prévision analytique. Un demi-siècle après les indépendances, le bilan est sinistre : les indépendances sont remises en cause, les Occidentaux et leur bras armé, l’Otan, interviennent directement pour contrôler physiquement les ressources (Irak, Libye), les peuples n’ont pas été libérés de l’oppression qui les aliène ni de la misère, de l’injustice et de l’abandon. Les sociétés sont toujours orphelines d’Etat digne de ce nom. Et comme le devinait Fanon, les élites se sont le plus souvent transformées en supplétifs et en servant du néocolonialisme. Mais la relecture de Fanon n’est pas qu’une manière de faire des constats critiques. Elle est, à l’heure des reflux militants, un appel à l’action. A redonner un contenu politique, celui de la citoyenneté, de la justice sociale et des libertés, aux indépendances. « La libération de l’individu ne suit pas la libération nationale. Une authentique libération nationale n’existe que dans la mesure où l’individu a amorcé irréversiblement sa libération » écrivait Fanon.

Il s’agit bien de sortir de la caricature de l’indépendance formelle et de lui donner un contenu politique et humain. Alors que les élites croupions ont fini jusqu’à remettre en cause les indépendances formelles, les messages de Fanon sont des appels à la défense des libertés publiques et privées, la primauté de l’intérêt général, la réduction des inégalités, la reddition de comptes par les élus et la souveraineté du Droit. Car, et c’est là un autre message, pour Fanon, il n’y a pas de fatalité de l’échec et le drame et les souffrances ne sont pas le mode de vie inéluctables de nos peuples. Ils peuvent inventer leur bonheur, le créer. Comment ne pas sentir la présence vigoureuse d’un homme si aimant et si violemment espérant ! « Que jamais l’instrument ne domine l’homme. Que cesse à jamais l’asservissement de l’homme par l’homme. C’est-à-dire de moi par un autre. Qu’il me soit permis de découvrir et de vouloir l’homme, où qu’il se trouve ». Fanon est parti très jeune. Il a manqué à nos indépendances détournées. Sa dernière phrase alors qu’il livrait son ultime combat contre la maladie, est d’une beauté poignante : « O mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge! “. Et il nous interroge toujours, Fanon, notre frère… Il nous éclaire en ces temps de confusion.

Article paru sur Frantz Fanon Foundation


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