DzActiviste.info Publié le ven 9 Mai 2014

Faut-il brûler l’école algérienne ?

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« C'est une grande infortune que de vivre en des temps si abominables. Mais c'est un malheur encore pire que de ne pas tenter, au moins une fois, pour la beauté du geste, de les prendre à la gorge. »(1) Est-ce par incapacité de les prendre à la gorge que des lycéens cagoulés sèment la terreur dans leur lycée et qui fait dire à un parent : " Certains lycéens continuent à semer la terreur et à déstabiliser encore une fois ceux qui préparent leur bac. Il ne faut pas oublier que les pétards et fumigènes ont déjà été utilisés il y a quelques jours, sans que personne n'ait dénoncé les auteurs… Il faut mieux recruter des vigiles à la place des surveillants… " (2) D'habitude c'est les exclus du système scolaire qui reviennent pour se venger, maintenant c'est les élèves qui s'excluent volontairement du système. Dix jours à peine après le 4e Sauvetage de la Nation, des petits garnements font un " coucou " convaincus sans doute d'être les grands oubliés des mirifiques promesses. Aux rares tordus qui marmonnent à demi-mots que les enseignants grévistes auraient dû rattraper leur retard, comme promis, avalent leur langue face à ceux qui ont déserté leur poste pour épargner le chaos aux 40 millions d'Algériens. Brûler dix classes c'est moins grave que d'immoler dix corps ou avoir dix émirs précoces dans la nature. L'important c'est que tout ce petit monde se réconcilie et fête la réussite du Bac 2014 qui s'annonce lui bien exceptionnel. Qu'importe le curieux sourire d'un ministre qui n'est ni un soulagement encore moins un vrai sourire qui ne dit pas grand-chose parce qu'il est payé pour ne rien dire et qui ne sait pas s'il y a un second tour à quelques semaines de l'épreuve. Finalement, le sport-roi, le foot, a tout contaminé : pourquoi parler de prolongations alors que le match n'a même pas débuté ? Djeha dira pourquoi faire un second si le premier suffit.

On regrette déjà Benbouzid, il avait au moins une gueule à s'intéresser à la Chose et croire à ce qu'il racontait avec plus d'entêtement que d'ironie. Aux USA quand un élève déraille, il le fait en solitaire, il se saisit de l'arme de son père et prend son école pour cible. Chez nous c'est en bande et on s'estime heureux que les seuls à posséder de vraies armes soient les pros : soldats, policiers et terroristes. Il faut reconnaitre que ces grèves qui durent depuis que la rente est là, profitent à tous : maitres élèves et dirigeants. Tu auras ton bonus ; tu auras ton bac ; tu garderas ton pouvoir… À défaut de résoudre les problèmes, l'école a fini par devenir le Problème. Le grand philosophe humaniste Ivan Illich l'avait prédit dans les années 70 dans " Libérer l'Avenir " : "…le culte de l'école conduira à la violence, comme cela s'est produit chaque fois qu'une église a voulu devenir une institution au service d'une société…Si l'on permet à l'évangile de la scolarité obligatoire et universelle de se répandre…, il faut accroitre les forces militaires capables de réprimer les insurrections.

Seule la force permettra de contrôler les rebellions nées de cette espérance déçue qu'entretient le mythe de l'école. .. Dans une économie de pénurie envahie par l'automatisation, l'école conduit seulement à l'existence de deux sociétés, dont l'une est la colonie de l'autre… l'importance donnée à l'enseignement a, en fait, accru les luttes de classes et, a également augmenté le sentiment d'infériorité… La scolarité, en elle-même, garantit l'appartenance à la communauté de consommateurs disciplinés de la technocratie… L'école et l'éducation se sont identifiées comme le firent l'Eglise et la religion… Les institutions scolaires en sont arrivées à une période qui pourrait bien annoncer la fin de l'" ère scolaire " dans le monde occidental. " Signalons qu'Illich est mort en 2002, 6 ans avant la Crise que ni les élites issues des pôles d'excellence ni les experts des agences de notation censées surveiller les indices, les pics des courbes, le cumul des facteurs aggravants ni l'armada des prix Nobel en la matière ne l'avaient prévue.

Questionné sur comment on devient un génie alors que sa scolarité a été bien banale, Einstein a affirmé que le déclencheur a été une boussole cadeau d'anniversaire de son oncle. Aujourd'hui, on sait que des hommes primitifs avaient construit des bateaux, traversé les océans, changé de continent sans savoir ni lire ni écrire encore moins en possession d'une boussole. Ils se fiaient seulement à l'observation du ciel bien éduqués par leurs sages. Un savoir a été perdu et dans certains pays, on a tout enterré sciemment ce qui a refusé de se perdre.

Combien d'Algériens peuvent survivre sans pétrole ? Combien d'Algériens vivent aujourd'hui grâce à leurs diplômes universitaires ? C'est peut-être par peur de la réponse que nous avons préféré reconduire un homme après 15 ans qui n'ont fait que tapisser de tessons une coquille vide. Juste le temps nécessaire à l'Allemagne pour renaitre de ses cendres et redevenir une puissance. Le temps aussi que grandisse le bébé finlandais pour concourir avec des adolescents du monde entier et décrocher la première place en mathématiques en Sciences… à résoudre un problème quelle que soit sa difficulté ; en un mot, appartenir à la meilleure école au monde. Les critiques français expliquent le miracle finlandais par le fait de leur homogénéité raciale or le nombre des catholiques finlandais est deux fois moins important que celui de leurs émigrés musulmans. Le pays aux milliers de lacs n'a pas toujours été un éden. Il n'a pas échappé à la colonisation suédoise dès le Moyen âge ni la terreur stalinienne. Ruiné par la Seconde guerre, il s'est retrouvé sous le joug de l'URSS et une guerre civile sur les bras pour avoir voulu s'en libérer. Mais ce n'est pas l'Ukraine encore moins l'Algérie.

Premier pays européen à accorder le vote à la femme et le premier au monde à la rendre éligible. Certes que vient faire le vote des femmes avec des classes brûlées ? Dans le livre la Répudiation de Rachid Boudjera, le fils éprouve de la haine envers un père violent, mais l'amour qu'il éprouve pour la mère est teinté de compassion et de mépris pour son incapacité à le protéger. Il n'y a que les gosses pour fantasmer sur une maman forte, le règne animal en est un bon exemple pour le malheur du chasseur qui s'attaque au petit de la femelle. En Algérie, on est arrivé au point où la femme fausse toutes les prévisions des démographes : plus elle est instruite plus elle fait d'enfants. Finalement, quand il n'y a plus rien à faire et que tout est fait par le système pour le système, il n'y a plus qu'à se gaver sous l'œil de la télé-système et chasser l'ennui en faisant des petits comme les mouches au petit bonheur la chance de survivre. " Comme jamais il n'y a eu plus de positif dans les affaires, on a senti le besoin de l'idéal dans les sentiments. Ainsi moi, je vais à la Bourse et ma fille se jette dans les nuages ", disait le grand analyste de la nature humaine, Balzac.

L'Algérie n'a pratiquement aucune relation avec la Finlande et les pays nordiques classés les moins corrompus au monde. C'est vrai, on est loin de la " tolérante et douce " France, l'ex-fille de l'Eglise, qui a exigé que les racines chrétiennes ne soient pas mentionnées dans la charte européenne au grand bonheur des monarchies pétrolières qui contrôlent ses cités. Les Nordiques se sont convertis au christianisme, mais pas question de céder à l'Inquisition qui considérait leurs déesses-prêtresses comme des sorcières. Elles n'ont pas cessé d'être des magiciennes à leurs yeux. Quel élève algérien connait les déesses berbères qui étaient aussi égyptiennes du temps où les pharaons construisaient les pyramides que la science moderne avoue être incapable de copier. Pitoyable de voir tous ces jeunes diplômés supplier pour avoir un boulot de voir la secrétaire plus diplômée que son patron, le taxieur ingénieur, le vétérinaire éleveur de chiens de garde ou carrément vendeur de chawarma ; la sociologue la psychologue qui se retrouvent à faire des galettes des gâteaux traditionnels…Quant aux chanceux bardés de diplômes prestigieux tels les médecins qui ne savent plus rédiger une ordonnance que sous la dictée d'une radiographie et aux dentistes devenus simples arracheurs de dents qui comptent sur la Chine pour assurer notre mastication sans que baissent leurs prestations… Dans les années 30, un adolescent américain était capable de réparer la voiture de son père, aujourd'hui le moteur est devenu tellement compliqué que seuls de rares experts possèdent le secret. L'école-savoir pour tous a viré à l'école-ignorance pour tous.

Illich avait calculé que le temps moyen de travail pour acheter une voiture plus les frais plus le temps passé à la conduire on arrive à une vitesse du bolide équivalente à celle d'un piéton : 6 km / h. Si on faisait ces calculs en Algérie avec le nombre de voitures qui ne cesse de croitre la valeur du dinar qui ne cesse de décroitre, l'état des routes et des loisirs, l'embouteillage à la pompe aux barrages aux accidents, on obtiendra la rapidité d'une limace hystérique poussée par un chameau lépreux.

La notion principale illichienne est quand le seuil critique est atteint, les grandes institutions comme l'école ne le voient pas, elles persistent et se détruisent de l'intérieur : " la médecine nuit à la santé (tuant la maladie parfois au détriment de la santé du patient), le transport et la vitesse font perdre du temps, l'école abêtit, les communications deviennent si denses si envahissantes que plus personne n'écoute ne se fait entendre etc. " Les élèves qui ont mis le feu à leurs classes, à leur âge, leurs ancêtres savaient déjà un métier et mangeaient grâce à leur sueur. Dans l'Algérie d'avant la colonisation, 60 % des garçons allaient à l'école (medersa) jusqu'à l'âge de 12 ans. Les autorités turques n'intervenaient ni dans le programme du maitre encore moins dans les affaires des Autochtones, elles se contentaient de prélever l'impôt.

La Finlande, championne en la matière, applique à peu près le même principe, tout est décentralisé. Le directeur recrute les enseignants, ils décident ensemble du programme, pas d'inspecteurs, pas de hiérarchie mais tous se respectent s'autodisciplinent du plus petit au plus grand.        Dans l'école finlandaise, pas d'échec ni de redoublement, chaque établissement possède 2 à 3 super profs pour donner un coup de main à un collègue si un élève décroche. En Finlande, on ne commande pas l'enfant, on l'accompagne, on lui fait confiance et il fait confiance. Il a deux langues officielles : le finnois et le suédois. Le programme inclut la langue maternelle et la seconde langue officielle ; jusqu'à 16 ans, il n'y a aucun examen, les après-midis réservés aux activités sportives artistiques, bricolage, travaux ménagers, découverte de la nature. Ecole gratuite, transport repas gratuits, choix entre lycée ou lycée professionnels, le bachelier est libre de s'inscrire où il veut à condition de réussir l'examen d'entrée à l'université de son choix. Selon l'enquête PISA, dans ce domaine, la Finlande dépense moins que la France, classée à peine moyenne, pour son école : 6,2% du PIB contre 6, 9%. L'école finlandaise est sous l'œil vigilant des parents qui élisent les députés qui représentent l'Autorité suprême. Le parlement finlandais peut modifier la Constitution, faire des lois anticonstitutionnelles, révoquer le gouvernement et paralyser le veto présidentiel.

Comme les Pays-Bas, la Suisse et le Royaume-Uni, elle n'a même pas de Cour constitutionnelle. D'après l'étude Legatum Prosperity, la Finlande est 1ere pour ses performances économiques et sa qualité de vie. Plus étrange, c'est le seul pays au monde où le cancer ne progresse pas, les scientifiques peinent à percer le mystère. Grosso-modo, la Finlande a les meilleurs dirigeants les meilleurs parents les meilleurs enfants et la meilleure part de baraka. En général, les enfants n'écoutent pas les paroles des adultes, ils singent leurs gestes, leurs actes. Quand on livre l'école a la maffia, il ne faut pas s'étonner de récolter des petits caïds trônant sur le troupeau à l'image de la Cellule-mère.

Quand on livre l'école partout à une seule école universelle obligatoire, on se retrouve avec 1% de roitelets possédant 99% des richesses et 99 % de zombies se chamaillant s'entretuant se cannibalisant pour le 1% d'os restants. Pendant des milliers d'années, les sociétés primitives ont survécu en préservant la race humaine et la planète. En Algérie, si on avait mis comme la Finlande deux langues officielles le berbère et l'arabe, l'enfant aurait eu au moins les contes et légendes amazighs pour alimenter son imagination au lieu de l'annihiler par celle des autres la débrider par les drogues en tout genre. Il y a à peine un siècle, l'adolescent n'existait pas, dès l'âge de 12ans, on était adulte épousant ainsi la certitude des scientifiques qui affirment que le cerveau atteint son maximum à cet âge-là. La modernité en a fait un hors- société en l'exilant dans une école-moule privé de toute étincelle qui a fait le génie d'antan. Le boom économique ne repose plus que sur la vente des voitures polluantes l'électroménager kleenex les aliments dénaturés, le leurre cosmétique, la vente d'armes trafic de drogue etc. Pour un rêve d'enfant, le héros n'appartient plus qu'au show-biz où le million est un pourboire pour l'acteur le chanteur le politicard le footballeur grâce à l'éclat fabriqué du sourire des rides effacées des seins siliconés des jambes en or le tout baignant dans l'océan mensonger de la pub le tout connecté aux médias du Réseau. 2000 ans avant le Christ, l'empereur chinois n'admettait dans sa Cité interdite que les meilleurs s'entourant ainsi de ceux qui ont fait leurs preuves dans tous les domaines en battant honnêtement leurs adversaires.

C'est ainsi que la Chine ancienne a tout inventé avant que l'impérialisme européen ne vienne la dépouiller et lui offrir l'école officielle en récompense. Aujourd'hui avec ses 300 millions d'empereurs, la Chine a transformé son bétail en bonne à tout faire pour tout le monde. Aux USA, on se demande si ça vaut encore la peine de faire des études universitaires et s'endetter à vie, mais parallèlement des enseignants mettent leurs cours gratuitement sur le net.

Chez l'Oncle Sam, le pire n'a pas détruit complètement le meilleur. En France, avant la Crise, les éléments les plus brillants se précipitaient vers les écoles pourvoyeuses d'élites rêvant de la Bourse, de banques et d'iles paradisiaques aujourd'hui ils se bousculent devant les portes des grandes et antiques écoles qu'ils jugeaient nazes, dépassées.

En Algérie, le pire ce n'est pas d'avoir remplacé la langue maternelle par l'arabe orientale d'avoir remplacé l'Islam berbère par l'Islam wahhabite c'est d'avoir confisqué les cours de recréation d'avoir corrompu les parents d'avoir saccagé les acquis naturels, l'innocence des enfants de la masse en épargnant les enfants des " élus " signant ainsi la préméditation du crime. Montaigne disait que les jeux pour les enfants représentent leurs plus sérieuses actions. L'enfant finlandais jusqu'à 7ans joue sans aucune obligation même pas d'apprendre l'alphabet à la crèche. Des études ont montré que des pays pauvres comme le Burkina Faso, Djibouti ou même le Brésil, la violence scolaire est moins importante que dans les pays riches parce que l'école est moins fréquentée et qu'une certaine solidarité sociale subsiste dans les villages ou favelas. Toutes les études arrivent à la même conclusion : la violence est moins fréquente quand l'atmosphère où évolue l'élève est faite de solidarité et de bienveillance. Illich préconise la séparation de l'Etat et de l'école. Mais l'école privée n'est pas mieux lotie, ses bons résultats sont faussés parce que les parents qui y inscrivent leur progéniture contribuent beaucoup à ce succès.

En Algérie, la différence entre le privé et le public c'est que le premier ne fait pas la grève et assure un bon gardiennage. Combien sont-ils ces enfants qui vont à l'école juste pour faire acte de présence et que c'est à la famille et aux cours de soutien d'assurer les resultats. Les enseignants font la grève pour le salaire, la répartition antisociale des œuvres sociales, le statut, les indemnités, le logement en un mot pour l'argent comme tout le monde. En douce, ils se plaignent de la violence du manque de respect de la paresse des élèves. Ces derniers doivent se plaindre aussi d'être obligés d'aller à l'école qui ne ressemble en rien à celle filmée par l'Unique encore moins à celle des films étrangers de la parabole, du piston, de la longueur du programme soporifique s'ils n'ont aucune ambition djihadiste, à supporter des adultes qu'ils ont cessé d'admirer depuis longtemps… En voulant tenir la masse à distance et sous son œil, le système algérien est content de gérer au choix le poulailler électrique, l'aquarium sans eau, l'asile lilliputien et la cave du vampire. Après avoir brûlé les souk-el-fellah, une autre génération à venir brûle les lycées qui coûtent de plus en plus cher et manquent de plus en plus de bancs, qui oserait lui jeter la première pierre ? Surtout pas le Bien en fête qui avait averti : la mauvaise graine ne peut donner que de la mauvaise graine. En attendant, comme dit le parent, soyons zen et remplaçons les surveillants par les vigiles…

(1) (Phillipe Muray)

(2) El Watan 28/04/2014
 

 


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