DzActiviste.info Publié le dim 8 Avr 2012

Faut-il participer aux élections législatives ?

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Quel sera le taux de participation aux législatives du 10 mai 2012 ? Voilà une question qui hante bien des esprits, surtout ceux du gouvernement. La participation des Algériens aux élections (qu’elles soient locales ou nationales) a été plutôt faible durant la décennie passée et ce à juste titre.
Ce désintérêt pour la chose politique n’est de fait qu’une manifestation de la rupture qui s’est opérée entre le peuple et l’état.

La question que chaque Algérien se pose est de savoir pour quelle raison il devrait aller aux urnes. Soulignons qu’en raison de la crise financière, certains pays démocratiques connaissent aujourd’hui un véritable soulèvement populaire. En effet, leurs peuples ont perdu toute confiance dans le politique à trouver des solutions à leurs problèmes. Cependant, dans ces démocraties, la légitimité du régime politique n’est pas posée (sauf peut-être en Grèce en ce moment). Surtout, les institutions sont fortes et crédibles, elles supportent et garantissent un contrat social. En Algérie, rien de tout cela n’existe, et le contexte dans lequel ont lieu ces législatives pèse lourdement dans le choix que vont faire les électeurs.
Quel est donc ce contexte ? Nous n’allons pas refaire toute l’histoire récente de l’Algérie, mais il est cependant utile de rappeler que, depuis plus de deux décennies, l’Algérie connaît une crise multidimensionnelle.
Crise politique, parce que depuis l’arrêt du processus électoral en 1991, la légitimité populaire de l’état algérien s’est érodée, au point où la société et les institutions évoluent aujourd’hui quasiment dans deux mondes parallèles.
Crise sociale, parce que le régime politique est dans l’incapacité de mener les réformes structurelles nécessaires pour créer les conditions d’un véritable développement économique.
Au contraire, la logique rentière de l’économie, plus généralement de l’ordre social, a été renforcée par un prix du pétrole (et donc du gaz) qui se maintient à un niveau élevé depuis le début des années 2000. Enfin, aux yeux de la population, le régime n’a pas tiré les bonnes leçons de la décennie noire qui a endeuillé notre pays et s’entête à vouloir maintenir le statu quo. Le pouvoir a consenti des réformes dans un contexte de révoltes populaires au Maghreb et dans d’autres pays arabes. Elles sont cependant jugées très insuffisantes et souvent qualifiées de “cosmétiques”. En effet, elles sont principalement destinées à donner l’illusion d’une volonté de réforme (notamment pour satisfaire les exigences des puissances étrangères), sans toucher aux fondations même de l’ordre social. Ainsi, la participation aux élections législatives est un enjeu majeur pour le régime, qui y voit un moyen de légitimer ses “réformes”. En ne procédant pas à des réformes suffisamment convaincantes aux yeux de la société, les gouvernants adressent en réalité un signal d’absence de réelle volonté de changement, ce qui dès lors fausse toutes les actions qu’il pourrait entreprendre pour convaincre l’électorat. Quand bien même le régime aurait une réelle volonté de réforme, en procédant par étapes (ce dont bien sûr tout le monde doute), il souffre d’un problème de crédibilité qui mettra ainsi en échec toute sa stratégie.
Ce manque de crédibilité provient en grande partie de l’expérience du passé, notamment avec un pouvoir qui a trop usé de ruse et de force pour se maintenir. Il provient également du fait que les réformes politiques mises en œuvre ne modifient en rien les fondamentaux du régime politique, alors que c’est bien évidemment cela qui est attendu par la société dans son ensemble. Enfin, cet échec était par ailleurs inévitable, parce que le peuple n’a pas été associé aux réformes politiques qui ont été élaborées quasiment à huis clos.
Ainsi, le problème fondamental est que le peuple ne perçoit pas vraiment où se trouve son intérêt à participer aux élections. Et le fait d’avoir autorisé dans un laps de temps aussi court la création de 17 partis politiques n’y changera rien, d’autant plus qu’un nombre non négligeable d’entre eux à d’ores et déjà fait allégeance au régime. Pis encore, la façon dont le régime a répondu aux revendications politiques de la société (en se contentant de redistribuer à tire-larigot la rente), et le tricotage rapide de réformes politiques n’ont fait que renforcer l’idée qu’il ne cherche en réalité qu’à gagner du temps pour trouver la bonne parade qui permettra le maintien du statu quo. En focalisant les esprits sur le problème de la transparence des élections, les gouvernants espèrent faire passer l’idée que c’est le seul problème que posent les prochaines législatives, occultant ainsi les véritables interrogations.
La première est la réelle indépendance des partis politiques qui ont été agréés. La seconde est le pouvoir de la future assemblée et la rupture avec les pratiques du passé.
Pourquoi le peuple irait-il voter pour élire des députés qui n’ont jamais joué le rôle que la Constitution leur confère, ignorant ainsi totalement leurs devoirs envers le peuple en se contentant de lever la main quand on le leur demandait ? La troisième, enfin, est l’absence d’une réelle feuille de route politique, qui trace les grandes lignes et principales étapes d’une véritable transition démocratique et dans laquelle s’inscriraient ces élections. Le véritable problème est donc encore et toujours l’absence d’une prise en compte de la voix du peuple. Dans ces conditions, pourquoi irait-il voter ?
Nous pouvons donc éliminer le cas où le peuple se précipiterait aux urnes, parce qu’il aurait miraculeusement été convaincu que les législatives sont un enjeu crucial pour son avenir. Pourtant, ces législatives sont effectivement importantes pour le pays, parce que leur échec ne fera qu’augmenter la probabilité du scénario que tout le monde redoute, à la fois le peuple et le pouvoir, à savoir celui d’une explosion sociale.
Il n’y a en réalité qu’un seul scénario qui puisse permettre une participation efficace et massive des Algériens aux prochaines législatives. Ce scénario est celui d’un véritable sursaut citoyen par lequel chaque Algérien prendrait enfin conscience que la déresponsabilisation dont il fait preuve dans la gestion des affaires publiques (donc la chose politique par essence) est à la source ultime de l’impasse dans laquelle se trouve le pays. Autrement dit, il faut que chacun réalise qu’il n’est pas insignifiant face à la complexité de la crise que traverse l’Algérie et, qu’en redonnant un sens au combat citoyen, il peut au contraire apporter une contribution significative pour un changement pacifique. Pour cela, il faudrait que le citoyen qui sommeille en chacun de nous puisse s’élever en faisant acte de son engagement par le vote, tout en prenant connaissance des programmes des différents partis politiques en lice. Il faudrait que nous soyons tous convaincus que ce vote serait le début d’un engagement citoyen de long terme. J’entends par là que le peuple sera en droit de demander des comptes à ses députés. De fait, l’assemblée et plus généralement l’ensemble des institutions de notre pays devront être responsables devant le citoyen algérien.
On pourrait douter de l’efficacité d’une telle démarche, mais n’oublions pas que le peuple pourrait user d’un vote sanction à la prochaine élection présidentielle. Ainsi, notre conscience citoyenne pourrait constituer un formidable levier pour discipliner l’ensemble du système politique de notre pays, députés y compris bien évidemment. Ainsi, la participation aux prochaines législatives pourrait être une manière démocratique d’exercer une pression saine sur le régime pour qu’enfin il s’attaque aux fondements même de l’ordre social de notre pays. Les Algériens auraient au maximum deux années d’observation de l’évolution des pratiques politiques et du fonctionnement des institutions.
Si aucune évolution sensible n’est constatée, les Algériens seraient en droit de sanctionner le politique lors des prochaines élections présidentielle et législatives. Le problème que soulève un tel scénario est celui de la résolution d’un problème classique de défaut de coordination. Autrement dit, il faudrait que l’ensemble des électeurs potentiels puissent trouver un point focal sur lequel se coordonner en grand nombre pour déclencher la participation aux élections, dans l’optique d’une véritable refondation de la citoyenneté. Parvenir à une telle prise de conscience “collective” en aussi peu de temps me paraît peu probable, voire même impossible. On peut en effet douter de la capacité des partis politiques en lice à jouer le jeu en prenant des engagements concrets, et en s’affranchissant de la tutelle du régime. Enfin, il faudrait que celui-ci donne de véritables gages de volonté de changement.

Kamal Benkoussa


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