DzActiviste.info Publié le jeu 18 Avr 2013

Fiha lmouta ?! par Boudaoud Mohamed

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L’Algérien possède un goût très prononcé pour les malheurs. Si vous mettez à portée de ses deux oreilles deux nouvelles, l’une gaie, légère, colorée, lumineuse, aérée et saine, et l’autre,
triste, lourde, ténébreuse et louche, il n’hésitera pas une seconde. Unanimes, ses deux oreilles vous réclameront la deuxième, frissonnant d’impatience et de désir, largement ouvertes,
avides.

Si vous trouvez que ces propos sont mensongers ou exagérées, sortez dans la rue, annoncez au premier Algérien que vous rencontrez que quelque part une fête se déroule, qu’ailleurs une
catastrophe est arrivée, et observez le. Aussi sûr que la terre n’est pas plate, vous le verrez se diriger en haletant, d’un pas pressé ou carrément en courant, travaillé par la crainte
d’arriver en retard, vers le lieu du désastre.

Soyez compréhensifs et indulgents, et évitez les jugements hâtifs, s’il vous plait ! Ce phénomène bizarre et troublant est plus fort que lui, il ne s’agit pas d’un acte réfléchi, c’est une
pulsion, c’est une attirance tyrannique. Pour imager, une bête puissante est tapie au fond de ses intestins, qui toujours l’aiguillonne vers le malheur.

Mais d’où lui vient donc ce penchant pour les drames ? Est-ce génétique ? C’est une hypothèse qui n’est pas dépourvue de bon sens, et maintenant que nos Universités sont remplies de
Professeurs, soyez persuadés que sortira bientôt, des Laboratoires dans lesquels ces derniers se pressurent la cervelle des premières lueurs de l’aurore jusque tard dans les ténèbres de la
nuit, la réponse à cette terrible question.

Ainsi donc, si vous désirez qu’un Algérien prête attention à ce que vous dites, n’allez surtout pas lui parler d’un soleil chatouillant de ses doigts lumineux la chair bleue d’une mer qui
glousse de plaisir sur le sable doré d’une plage. Evitez. Eloignez votre langue de ce genre de poèmes. Il en a horreur. La plupart du temps, quand il se rappelle de leur existence, un Algérien
associe le soleil aux insolations et la mer aux noyades. Ne fouillez pas son vocabulaire, c’est inutile, vous ne trouverez pas un mot qui évoque un coucher de soleil. Même quand il chante, il
est sinistre.

C’est donc une très mauvaise idée de l’aborder avec un lexique rose. La bonne, la voici : Noircissez vos paroles autant que vous le pouvez. Ne craignez pas d’en rajouter. Remplissez votre
histoire de grossièretés, de bâtons, de couteaux et d’épées ; de bidons d’essence, de pesticides, de raticides, d’acides ; de crânes pelés et fracassées, de yeux pendant hors de leurs orbites,
de poitrines poignardées, d’intestins à l’air libre, de gorges coupées ; d’une Mazda bâchée transportant un estropié suivie d’une foule de femmes échevelées se griffant les joues et les cuisses
et glapissant à merveille; bref, parlez comme si vous aviez passé une partie de la nuit dans une de nos Urgences Médico-Chirurgicales.

Alors, vous l’envouterez, vous le charmerez, il vous adorera, et pour un instant, mais pour un instant seulement, il oubliera cette femme qu’il répète inlassablement chérir plus que tout au
monde, sa mère. Désormais, il cherchera votre langue avec un incommensurable appétit, il la louera dans tous les lieux où le conduiront les pieds fatigués de son destin. Sur son tapis de
prières, cinq fois par jour, il lèvera ses mains vers le Seigneur, brulant de ferveur, Le suppliant d’allonger votre vie, de faire en sorte que votre langue soit toujours trempée dans un pot de
peinture noire.

Vous continuez à douter de ma bonne foi, de ne pas vous laisser imprégner par ma vérité : Votre méfiance me peine. D’autant plus que, lorsqu’il s’agit d’un de ces nombreux Politicards qui
gigotent sur la Scène Politique Nationale, vous vous ouvrez profondément au blabla creux qu’ils déclament gravement. Vous vous défiez de mes paroles, mais vous êtes subjugué par ce spectacle de
marionnettes.

Mais ce que je dis sur l’Algérien est la pure vérité, et je n’en démordrai pas. Il est fasciné par les calamités comme Narcisse par sa propre image. Car, sinon, comment expliquez-vous que
lorsqu’on lui parle d’un accident de voiture, la première question qui fuse spontanément et inévitablement de sa bouche est invariablement celle-ci : « Fiha lmouta ?! » Comment expliquez-vous
que lorsqu’il n’y a pas de cadavres dans cet accident, une épaisse déception chiffonne alors son visage, ses yeux s’éteignent, son dos s’arrondit, il vieillit, une fatigue accablante s’empare
de ses os ? En vérité, je vous le déclare : Pour un Algérien, un accident sans cadavres est comme un plat de couscous avarement saucé. Il lui restera dans la gorge comme une poignée de sable,
et il en tiendra rancune jusqu’à la fin de sa vie à celui qui l’a ainsi frustré…

Parmi les sources où l’Algérien se ravitaille en malheurs, je citerai les hôpitaux. Un Algérien revient de ces lieux le cerveau chargé d’effroyables images, et, pendant des jours, il sera la
coqueluche de ses voisins et collègues, qui se colleront à sa peau afin de pomper quelques gorgées du nectar terrifiant qu’il a butiné là-bas.

Bien sûr, nos hôpitaux n’ont rien à envier aux films d’épouvante, mais l’Algérien possède un don : ses yeux voient plus noir que noir. Ajoutez à cela, deux tendances : la première est qu’il
devient vigilant et curieux à un point inimaginable quand il assiste à une scène malheureuse. Il note le moindre détail, en excluant avec dégoût ceux qui pourraient apporter quelques couleurs à
son récit. La deuxième est qu’il emploie la généralisation d’une manière qui lui est tout-à-fait personnelle. Expliquons-nous : L’Algérien n’attend pas qu’un fait se répète souvent pour le
généraliser. Oh ! que nenni, une seule fois lui suffit. En d’autres mots, il ne lui faut pas plus d’un corbeau pour décider que tous les corbeaux de l’univers sont noirs.

L’Algérien s’approvisionne également en souffrances dans les innombrables maisons qui abritent un ou plusieurs malades. En effet, il serait étrange aujourd’hui de trouver en Algérie un foyer
qui n’hébergerait pas en son sein un souffrant.

Mais ce sont des lieux qui sont surtout fréquentés par les Algériens de sexe féminin. Là, chacune gave les autres des malheurs qu’elle couve, généreuse et formidablement éloquente, avec un
langage qui fouette la mort qui fainéante à l’intérieur du corps du malade qu’elles sont venues visiter, lui ordonnant de se dépêcher d’achever son boulot.

Mais par-dessus tout, l’Algérien adore les joies qui finissent mal, les bonheurs brusquement écrabouillés par le bulldozer froid et aveugle du destin. Voici quelques exemples.

Des noces brusquement interrompues par un coup de feu tiré par mégarde sur le marié par un de ses proches ou amis un instant avant qu’il atteigne la chambre où l’attend une jeune fille remplie
de bonheur à l’idée de devenir bientôt une mère. Un enfant estropié par son circonciseur. Un mariage d’amour qui finit dans la vapeur toxique de la haine. Une jolie voiture toute neuve qui
dirige son conducteur sur un camion semi-remorque ou un précipice.

Un quidam terrassé par une crise cardiaque alors qu’il se prépare à déménager dans la jolie maison qu’il a passé de longues années à bâtir. Des frères qu’un héritage arme de couteaux et jette
les uns sur les autres. Une belle femme qui se brûle le visage.

Un richard gangréné par une maladie incurable. Un enfant écrasé par une voiture conduite par son propre père. Un troupeau de moutons ravagé par le mauvais-œil. Un chanteur qui a reçu le sabot
d’un âne sur la gorge. Un dernier exemple : Un batailleur qu’une paralysie enchaine pour la vie à un fauteuil roulant.

Avec cette liste sous les yeux, vous ne pouvez plus continuer de me traiter de fabulateur. Elle est plus rigoureuse qu’une démonstration mathématique. Je devine que vous hochez la tête en signe
d’approbation. C’est bien. Je vous l’ai dit : je ne suis pas un politicard. Je ne suis pas engraisser pour blablater et occuper la foule pendant que d’autres tètent goulûment les mamelles
abondantes de la Vache.

Voilà, j’ai terminé. Mais avant de nous séparer, en attendant que nos Professeurs nous éclairent, je voudrais proposer une réponse à la question que nous nous sommes posée tout à l’heure et que
je rappelle ici : D’où vient ce goût que l’Algérien a pour les drames ?

En toute modestie, et sans un brin de prétention, je pense que ce penchant pour les malheurs est une sagesse qui s’ignore.

Ne ricanez pas, s’il vous plait ! Continuons. Sachant qu’un jour il se décomposera dans un trou, inconsciemment, l’Algérien a développé une espèce de système immunitaire que je résumerais en
ces termes : En noircissant la vie, il illumine la tombe. Ce qui métamorphose nécessairement la mort en une paix lumineuse. Ainsi, l’Algérien ne meurt pas, il se repose. Dans ce cas, il ne
serait plus un tournesol qui aurait perdu la boussole, mais un tournesol qui braque sagement ses pétales sur le sol.

Dans lequel il se reposera. Voilà brièvement et humblement ma réponse. Je vous demande pardon si mes propos sont obscurs, je ne possède pas le talent et l’outillage scientifique qui m’aurait
permis de remplir des pages et des pages pour éclairer ma pensée.

Maintenant, il me faut vous quitter. Mais avant, je vous informe qu’un malheur est arrivé. C’est ma mère vient de m’annoncer la nouvelle au téléphone. Une bouteille de gaz a explosé chez
Kouider Ould Aissa. Que Dieu vous protège, la tête de sa femme a été projetée dans la maison de Mansour le plombier ! Ce n’est pas fini, mes frères ! Ce malheureux Mansour était en train de
faire ses ablutions dans la cour quand il a reçu la tête sur le dos. Le choc lui a été fatal. On l’a découvert allongé sur le dos, raide, ses yeux écarquillés sur ceux de cette pauvre femme. Au
revoir.

Remarque du bloggueur: je ne partage pas ce point de vue mais il y a une démonstaration acceptable dans la forme.


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