DzActiviste.info Publié le mer 28 Août 2013

François BURGAT : SISSI, LUI, NE PERD PAS SON TEMPS A « NOYAUTER L’ETAT » !

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Capture-d’écran-2013-08-18-à-10.32.03Le guide suprême des Frères musulmans, Mohammed Badie, a été arrêté mardi matin 20 août, en Egypte, pour incitation à la violence. C’est une nouvelle étape dans le bras de fer qui oppose l’armée à la confrérie depuis la destitution le 3 juillet du président islamiste Mohammed Morsi. Entretien avec François Burgat, chercheur à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (Iremam) à Aix-en-Provence.

Q.  » Fin 2011, au lendemain des victoires électorales des islamistes tunisiens, marocains et égyptiens, vous estimiez que ces derniers avaient « de bonnes chances de faire mieux que les titulaires des régimes dits « défenseurs de la laïcité » auxquels ils (étaient) en train de succéder » (1). Malgré l’enlisement du processus démocratique en Tunisie et les affrontements violents entre Frères Musulmans égyptiens et défenseurs de l’armée, maintenez-vous votre jugement ? »

Oui, bien sûr. L’Histoire, vous le savez bien, c’est… long. L’épisode présent de la sanglante contre révolution égyptienne, si sophistiquée ait été la communication de ses bénéficiaires militaires, ne clôt aucunement, tant s’en faut, l’histoire contemporaine des Frères musulmans. Ce n’est jamais que la nième fois que, depuis plus de 30 ans, l’on nous annonce triomphalement l’« échec » de l’islam politique. Ces poussées du wishfull thinking occidental ont toujours du laisser la place ensuite à des réalités infiniment plus contrastées, la « caravane islamiste » continuant imperturbablement son chemin. Pour autant, il ne s’agit pas de nier que la capacité de mobilisation de l’Islam politique est conjoncturelle. Le fait que des partis islamistes arrivent ici et là au pouvoir amorce donc indéniablement, je l’ai écrit à maintes reprises, le processus de leur usure et donc la fin de ce moment « islamiste » de l’histoire régionale arabe. Mais le rythme cette lente mutation – le cas iranien le montre bien – permet d’affirmer que ni en Egypte, ni en Tunisie, ni en Turquie nous n’en sommes arrivés à cette phase de reflux. Une fois cela rappelé, il faut encore ajouter que la capacité de mobilisation du « parler musulman » ne met pas ses adeptes à l’abri d’erreur qu’il ne s’agit pas, le cas échéant, de nier.

Q. « Que Morsi ne soit pas parvenu à redresser l’économie égyptienne, à remettre de l’ordre et à rétablir la sécurité en douze mois de mandat est compréhensible. On peut en revanche lui imputer un échec politique grave : avoir perdu la confiance de la plupart de ses électeurs, salafistes compris… »

L’état de l’électorat se mesure généralement lors d’élections et pas lors de manifestations dont l’importance se prête à toutes les exagérations. S’agissant des salafis, sans doute conviendrez-vous qu’il y aurait tout de même quelque chose de paradoxal de reprocher à la fois à Morsi d’être trop islamiste pour plaire à ses opposants « libéraux » et …pas assez pour garder la confiance des Salafis. De fait, Morsi n’a jamais eu la confiance des Salafis . Ils n’ont que très fugitivement soutenu sa candidature et se sont hâtés ensuite de lui faire une guerre de harcèlement, couronnée par leur caution à sa déposition par les militaires. La réticence des Salafis à l’égard des Frères est en réalité quasiment constitutive de leur identité religieuse : ils se démarquent de leur réformisme (la contextualisation de la norme religieuse) d’une part mais également du principe même de l’ engagement politique des Frères auquel certains d’entre eux seulement ont récemment souscrit. Cet « apolitisme » du plus grand nombre d’entre eux a depuis toujours fait de leur courant une cible propice aux manipulations des autorités. Leur soutien à Sissi montre que cette rivalité avec les Frères a vite repris le pas sur un engagement oppositionnel qui leur était traditionnellement étranger. Cela dit, l’ évolution manifestée par l’entrée en politique d’une partie d’entre eux pourrait reprendre son cours : au lendemain du massacre de l’académie militaire, la base du parti al-Nour a rompu avec la « feuille de route » derrière laquelle les militaires entendaient masquer la restauration de leur pouvoir. L’hypothèse de voir les rangs islamistes se resserrer, sinon s’unifier (car le régime va sans doute encourager ceux d’entre eux qui demeurent hostiles aux Frères) n’est pas à exclure. Quand à la mouvance jihadiste, opposée depuis toujours aux « concessions » faites par les Frères à un légalisme qu’ils considérent comme sans issue, elle est désormais forte du désaveu qui vient de lui être infligé. Elle va se lancer de toutes ses forces dans la lutte armée et devenir une composante essentielle de la scène égyptienne. On est loin d’un « dépassement » de l’islamisme.

« De l’aveu même de Tariq Ramadan, qui ne passe pas pour un islamophobe patenté, pendant son année de mandat, le président Morsi a cherché à noyauter l’appareil d’Etat, sans ouvrir sa courte majorité électorale aux autres forces politiques (libéraux, nationalistes, laïcs…) ou religieuses (coptes). Au fond, les Frères musulmans ne peinent-ils pas à accepter la démocratie au-delà du simple suffrage universel ? Autrement dit, ne prennent-ils pas la démocratie pour une dictature de la majorité ? »

Il n’est pas invraisemblable que Mohamed Morsi ait essayé, sinon d’aller plus loin que le « système » américain « des dépouilles » en tenant de « noyauter l’Etat ». Ce qui est en revanche évident est qu’il n’y est aucunement parvenu ; et que son échec vient en bonne partie du fait que, dans cette période exceptionnellement exigeante, il n’a jamais disposé des indispensables leviers de commande. Il a dû se confronter – c’était inévitable – avec un appareil judiciaire, resté aux mains de l’ancien régime, et qui sabotait systématiquement toute tentative de refondation de l’Etat. Il n’a jamais réussi à prendre d’ascendant ni sur l’armée, bien sûr, ni sur le puissant ministère de l’Intérieur qui constamment saboté sa gestion, en cessant notamment d’assurer le travail de police urbaine. L’essentiel de l’appareil économique (on l’a vu avec les pénuries organisées par les distributeurs de carburant) lui échappait, tout comme la presse d’Etat ou semi-privée, demeurée toute entière fidèle à l’ancien régime. Les agressions verbales ou physiques des journalistes égyptiens contre leurs confrères d’Al-Jazeera, au lendemain de la déposition de Morsi l’ont bien montré.

Par dessus tout, pour que l’accusation de « noyautage de l’appareil d’Etat » par Morsi puisse faire sens (et cela vaut pour les critiques adressées à Ennahda en Tunisie), il faudrait disposer d’un contre-exemple régional. Or on serait bien en peine de le trouver. Sissi n’a pour sa part pas perdu de temps à essayer de « noyauter » les moyens d’informations privés dont disposaient les Frères. Il les a fermés du jour au lendemain et mis leur dirigeants en prison, lorsqu’il ne les a pas tout simplement assassinés. Bon nombre de ses homologues régionaux font à peine mieux. Est-ce donc dans les pratiques de ce nouveau régime ou dans celles de l’un ou l’autre de ses prédécesseurs, ou de l’un ses voisins, que l’on peut trouver le contre-exemple de cette « dictature de la majorité » (ou « urnocratie », pour les plus imaginatifs) dont on accuse Morsi (et Ghannouchi), un peu vite à mon sens. Cela bien sur ne vaut pas négation des erreurs de gestion et de communication et d’une certaine frilosité dans l’ouverture sur de possibles alliés laïques, pour autant que ceux-ci aient réellement existé, ce qui reste à démontrer. Il me semble donc raisonnable de penser que, sur ce terrain des libertés, Morsi a fait « moins mal » que ses prédécesseur et successeur « défenseurs de la laïcité ».

Q. « Comment analysez-vous le discours islamo-nationaliste du général Al-Sissi, qui a déposé Morsi au nom du peuple ? Après le double échec des régimes laïcs et islamistes, n’incarne-t-il pas la fameuse synthèse entre conservatisme et modernisme que vous croyiez déceler chez les Frères Musulmans lorsque vous les compariez aux démocrates-chrétiens européens ? »

J’apprécie cette note d’humour sur laquelle vous concluez cet entretien. Mais je crains de ne pouvoir vous suivre dans cette perspective qui voit dans l’auteur du plus important des massacres de l’histoire contemporaine de l’Egypte un modèle de synthèse et d’équilibre… Si les mois et les années à venir démontre mon erreur, je serai heureux de venir faire amende honorable dans vos colonnes.

http://www.psm-enligne.org/index.php/2011-06-30-23-44-4/revue-de-presse/2458-sissi-lui-ne-perd-pas-son-temps-a-qnoyauter-letatq


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