DzActiviste.info Publié le jeu 30 Jan 2014

Ghardaia, dessous et desseins inavouables

Partager

J’aurai voulu commencer ma chronique par : «des je t’aime» de 5 juillet au lieu du 14. Une strophe empruntée aux paroles de cette agréable chanson de Piaf, rythmée par ce refrain staccato : «Padam…padam…padam… Des «je t’aime» de quatorze-juillet, Padam…padam…padam. Des «toujours» qu’on achète au rabais. Padam…padam…padam…Des «veux-tu» en voilà par paquets. Et tout ça pour tomber juste au coin d’la rue».

Mais la fête nationale de mon pays s’est tellement rigidifiée, rendue trop guindée par le fait de l’homme, et comme dit l’horloger vieillot de mon quartier, est devenue waterproof, imperméable, pour accepter et admettre que l’on s’aimât, au moins, ce jour là. La fête de l’indépendance se passe depuis tant d’années et quelques générations, dans l’indifférence généralisée. Alors de là à parler d’amour, comme le chantait Piaf, il y a toujours loin de la coupe aux lèvres. Et pourtant c’est là un sentiment humain. Enfin, et sans fatalité c’est ainsi ! Oui mais, que se passe-t-il à Ghardaïa pour que des algériens aient de la répulsion, de l’aversion, voire du désamour et une rivalité funeste et mortelle, pour d’autres algériens ? Depuis sa création, de l’homme on peut tout faire, et encore ce verbe est ici nettement faible pour rendre fidèlement les buts, j’allais dire les arrières pensées des auteurs manipulateurs de l’humain. On peut l’affamer juste par caprice, et le déshumaniser par curiosité. Au siècle passé, des hommes, des femmes et des enfants étaient exposés comme des animaux, pareils à des êtres étranges en Europe et en Amérique, lors d’expositions coloniales. On a vu des hommes transformer d’autres hommes en kamikazes et en bombe humaines pour les envoyer tuer et se faire tuer. Comme on a bien vu aussi des victimes orientée jusqu’à défendre leurs bourreaux et également des otages ayant partagé pour un temps la vie de leurs geôliers, développer de l’empathie pour ces derniers en une sorte de contagion émotionnelle, prenaient leur défense contre les forces de l’ordre venues les libérer. Cela s’appelle le syndrome de Stockholm, depuis la célèbre prise d’otage qui se déroula dans cette ville, lors d’une attaque à main armée. Pour ce qui concerne la pentapole de Ghardaïa, comme la surnomment les historiens, avec ses cinq agglomérations satellites, El-Attef -le tournant- la première fondée en vers l’an 1001, suivie par Bounnoura, la cité lumineuse, en 1048, et puis naquit, Ghardaïa, l’opulente en raison de sa situation géographique sur la route charriant le commerce, nord-sud et vice versa. Beni yezguen, dite la savante, car elle conserve jalousement et à tous les égards les sciences, les savoirs et la pureté du rite ibadhite et enfin Mélika, la reine, fondée elle, vers 1053.

Plus tard, au nord de cette pentapole viendront se greffer vers 1651, Berriane, à environ 50 kilomètres, devenue depuis la porte d’entée de l’Oued M’zab, et El -Grara, à 120 kilomètres. L’implantation, et l’édification de ces villes et de leur maintien en vie, résolument dynamiques, avaient du demander beaucoup de sacrifices hommes et aux femmes et avaient bien entendus généré des conflits. La géographie de la vallée du M’zab, aux portes du désert n’est naturellement pas généreuses pour offrir des conditions de vie normales à un grand nombre de populations. Les premiers habitants de cette vallée avaient crée une palmeraie, et avaient su organiser la distribution de l’eau, élément vital partout et encore plus au Sud, selon un système plus ou moins équitable. Ils surent tirer maints bénéfices et moult profits du désert. Mais tout cela ne suffisait pas, et ils entamèrent et réussirent leur reconversion commerciale légendaire en Algérie. Toutefois cela ne s’était pas en un jour, et aussi sans confrontations, antagonismes, différends et heurts. La problématique fut celle-ci : comment être et demeurer soi-même face à toutes les mutations véhiculée par les échanges commerciaux et à travers les effets d’entrainement que ramène l’expatriation des hommes de la vallée, hors de la sphère ibadhite pour travailler. Avec l’essor et le rapatriement des richesses dans la vallée, vinrent fatalement des comportements inusités qui forcément avaient perturbé l’ordre des choses. Néanmoins cela n’avait jamais posé de gros problèmes à la communauté ibadhite, car ce schisme rituel de l’islam est dans ses enseignements prédisposé au consensus. Cette doctrine, dit Henri Laoust, dans son livre les schismes de l’islam,» est même conçue pour permettre la coexistence d’une pluralité de sectes sur un même territoire». C’est-à-dire, en théorie du moins, la cohabitation avec d’autres communautés ne posait pas de problèmes aux ibadhites. Mohamed Brahim Salhi, dans un article publié par la revue Insaniyat, dans son numéro 31, intitulé : Le réformisme ibadhite, entre modernisation et conservation, dit que :»la communauté ibadhite eu égard à la persécution dont elle fut l’objet, définit des modes et des voies juridiques compatibles avec la conjoncture et l’état dans lesquels elle se trouve à différents moments. La voie de la gloire ou manifeste, ou «wilayat adhouhour», c’est la voie adoptée par la communauté triomphante, c’est-à-dire quand les conditions requises pour l’application des principes coraniques sont réunies et que les «infidèles» sont en situation de faiblesse. En somme c’est la situation dans laquelle se trouve le royaume Rostémide de Tahert jusqu’à son éviction par les fatimides en 909. La voie de la défense ou» wilayat al difa», est la voie qu’adoptent les ibadhites quand la communauté est en état de danger mais qu’elle peut encore survivre en adoptant un mode de vie qui lui permet de faire face au danger. C’est le cas de la communauté qui s’installe au tournant du XIè siècle dans la chebka de l’Oued M’zab. Cet état de défense implique un isolement et une vigilance qui limite au minimum le contact avec les adversaires de la communauté ou l’infidèle.

Les ibadhites sont de fait dans cette voie jusqu’à nos jours. Mais les inflexions considérables marquent l’évolution de cette voie au cours du 19èm siècle. La voie du secret ou wilayat al kitman est adoptée quand la communauté est dans une situation défavorable, dominée ou pourchassée. Le croyant doit dans ce cas continuer à vivre intensément sa foi mais sans manifestation extérieure. Il recoure à la dissimulation et peut même obéir au dominants(ou aux sunnites)». Cependant et même si les choses ont depuis évolué notamment pour ce qui concerne l’Algérie, et que ce moyen-âgisme n’est plus de mise. L’acceptation de la coexistence et de la cohabitation, demeurent une réalité dans la vallée du M’zab, comme partout ailleurs à travers tout le pays où des ibadhites ont choisi de s’installer et de vivre. Et pour confirmer un tant soit peu, cette affinité consentante des uns aux autres. Dans la ville de Souk-Ahras, par deux fois et dans des conditions particulières l’Assemblée Populaire Communale de cette cité fut dirigée à des périodes différentes, par deux mozabites, sans que cela ne paraisse étrange à tous ses habitants. Mais cet exemple fut-il exceptionnel, ne peut signifier ni aussi empêché, que se produisent des violences intercommunautaires dans la vallée du M’zab, depuis l’indépendance du pays. Est-ce à dire, que c’était écrit d’avance et que cela soit fatalement une prédétermination ? Mais alors où se situe le juste milieu, pour que l’homme épanoui accepte toutes les autres diversités qui peuplent son environnement ? Tout de go, c’est lorsque l’homme aura eu le courage de sortir de son insularité, et se serait aventuré dans la confrontation pacifique, et aura paisiblement essayé la comparaison, le rapprochement et osé des ententes avec d’autres opinions, différentes convictions et des sensibilités dissemblables, par rapport à son référentiel d’origine. C’est quand il aura triomphé de son incapacité à accepter toutes les pluralités dans le vivre ensemble quotidien, sans que les uns imposent aux autres leurs singularités. Et cette ascendance sur soi ne peut être imputée au domaine l’inné. Ce qui systématiquement implique l’accomplissement d’un travail, dans le cadre des politiques publiques qui faciliteraient l’accès à ces acquis rassurants. Les lieux des ces apprentissages sécurisants sont l’école, la famille et enfin l’environnement. Trois mots, dont le champ notionnel, s’il venait à être développé ferait un immense programme de travail au profit de toute la communauté nationale. A commencer par la coréalisation d’objectifs qui transcendent les spécificités et les particularismes, pour amener tout un chacun à ne respecter dans les espaces publics communs que les lois de la république.
Chez soi chacun, a le droit, la liberté de retrouver ses originalités. Maintenant si les singularités des uns et les originalités des autres peuvent développer une diversité pour tous enrichissante et profitable à la communauté. Son intégration comme patrimoine commun, matériel ou bien immatériel soit-il, constituera un liant social bénéfique pour tous. Ainsi la coproduction d’objectifs publics communs créera et façonnera le lien social national. A contrario la multiplication des chapelles, et la profusion de dissonances de clochers dans les espaces publics de compromis, ne peuvent-être que contreproductives pour la cohésion nationale. Un pays qui encourage la multiplication des systèmes éducatifs à particularités, ne peut prétendre à une union qui serait initialement basée sur des altérités. On ne peut participer à fonder une unité quand on fait semblant d’appliquer ce que prescrit la loi nationale, générale et impersonnelle, élaborée par la représentation nationale issue d’élections libres. Mais avant cela, par reflexes inculqués dès le départ, on est contraint à la consultation des vieux, des sages, des conseils de familles, de tribus, de clans, et aussi de corporations. On répète souvent qu’il n’existe pas de mendiants à Ghardaïa, ce qui est humainement une bonne chose. Cependant, pourquoi, ce comment faire ibadhite pour qu’il n’y ait plus de mendiants, ne s’est-il pas généralisé, s’il était transposable et exportable ? Cela aurait pu faire le bonheur de l’humanité, parce que l’exploit aurait été zéro pauvres sur terre. Pourquoi ce savoir faire est-il alors demeuré prisonnier de sa sphère géographique de naissance ? Loin de nous l’idée de juger, ce serait pour tous réducteur, car en Algérie nous avons tous besoins les uns des autres avec toutes nos diversités et toutes nos différences. Par ailleurs cela apportera aussi de l’eau aux moulins de ceux qui veulent faire accréditer l’idée, que ce qui se passe dans la vallée du M’zab, aurait pour causes, sources et fondements, des conflits et des désaccords convictionnels, entre deux rites religieux, le malékisme et l’ibadhisme. En réalité cette façon de rapporter les faits et de les analyser, ne résiste pas aux évidences vécues quotidiennement par les algériens. Dans toutes les villes d’Algérie vivent travaillent et participent à la vie sociale économiques et culturelle des ibadhites, ce qui est très bien, parce que légitime et naturel. Et dans toutes les villes algériennes il n’y a aucun conflit entre ibadhites et tous les autres algériens des différents rites.

Les gens vivent, du moins pour ce qui concerne cet aspect, en bonne intelligence. Alors, l’admission de cette thèse ne saurait-elle être valable et opérante que dans la vallée du M’zab ? Donc l’argumentaire qui étaie l’affirmation de la discorde rituelle, ne tient par la route, encore plus, il ne peut être que pernicieux, et à desseins inavouables. Néanmoins, il prélude certainement et en tout état à des projets aventureux. Bien sur qu’on nous objectera que la preuve qu’il y a vraiment conflit latent entre algériens de différentes écoles rituelles et juridiques, est apportée par la sanction de trois policiers, par leur hiérarchie. Oui mais ces punitions ont trait à des faits commis lors des émeutes, c’est-à-dire, qu’il n’y a pas de relations de causes à effets. Les mesures prises par la DGSN, contre des agents ont une relation avec les conséquences et non les causes des troubles qui se sont déroulées à Ghardaïa. Dans ce malheur car s’en est un, il faut que la lucidité l’emporte sur tous les autres angles d’approche du problème et de ses solutions aussi, voulus équivoques par certains. Le discernement doit prévaloir pour identifier les éléments déclencheurs qui ont altéré et détérioré un vivre ensemble millénaire. Cela demande d’une part, du temps et de l’autre, le débat comme démarche, non comme une fin en soi, bien entendu sans préjugés, dépassant la langue de bois et les polémiques stériles. Il ne s’agit pas de tables rondes, ni de conférences, encore moins de conclaves. Ce n’est également pas un débat public de controverses au sujet de l’implantation d’un équipement public qui porterait atteinte à l’environnement. A problème profond, solution extrême, pénétrante et surtout durable. Et pour cela il faut que l’espace temps consacré à cette recherche d’issue par tous entendue, dépasse le cycle d’une rencontre, d’une réunion, ou bien d’un rassemblement qui dès la levée de séance oublient et négligent leurs résolutions et quand chacun des protagonistes sera rentré chez lui avec la chimérique conviction du devoir accompli. Il faut mettre en place dans la sphère où apparaissent cycliquement des troubles, les instruments et les outils qui permettent à tous les acteurs de se comprendre les uns les autres, dans leurs pensées et aussi dans leurs sentiments, pour qu’ils puisent ensemble agir efficacement en situation d’action sociale, afin d’obtenir l’adhésion réfléchie et concertée des participants, quitte à modifier des comportements, pour que le vivre ensemble soit paisible pour tous. Toutefois ceci n’est envisageable que dans la neutralité absolue des tous les animateurs politiques in situ et ceux d’ailleurs.
Une lettre de mission émanant de l’organe exécutif à un niveau très élevé fixera les orientations d’une réflexion à même d’apporter une réponse aux attentes de la majorité des citoyens pour vivre ensemble normalement. Ensuite des institutions de l’Etat agiront comme modérateur pour pondérer le débat entre les acteurs de la société civile représentée par toutes les parties dont les divers désaccords- qui restent toujours à identifier- ont été les sources des troubles qu’a connu la vallée du M’zab. Et enfin, l’aide consultative de conseillers et d’experts, sans laquelle il manquera l’essentiel, comme hommes et femmes ressources pour apporter des réponses ou des débuts de réponses à l’origine de la formations des mésententes. Les spécialistes détenteurs de savoirs culturels, et socio économiques les plus larges, et possesseurs d’expertises et d’expériences, à même de conceptualiser, de schématiser mais aussi de décoder les complexités pour aider le modérateur et les débateurs à tracer l’itinéraire pour entamer le chemin vers l’apaisement et la désescalade. Si l’on ne s’aime presque plus chez nous, c’est parce que notre 5 juillet- voulu par les libérateurs du pays, c’est à dire, tous les algériens, sauf ceux qui s’étaient d’eux-mêmes volontairement exclus, comme fête nationale de l’Algérie avec toutes ses diversités, qui du reste font sa richesse -n’a plus trouvé les dignes héritiers qu’auraient dû former l’école, les famille et l’environnement. Trois notions, mais trois programmes de politiques publiques intégrées qui restent à inventer pour former des citoyens. Alors doit-on encore se contenter d’éphémères et de passagers « je t’aime de 14 juillet» ?


Nombre de lectures: 200 Views
Embed This