DzActiviste.info Publié le sam 25 Mai 2013

Henry Laurens : "Le Printemps arabe est une révolution de la normalité"

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Dans toute le monde arabo-berbère, les conséquences des bouleversements politiques survenus en 2011 ne laissent pas d’inquiéter. Analyse en profondeur d’un grand spécialiste du sujet.
Jusqu’aux derniers bouleversements arabes, combien l’Histoire a-t-elle vu triompher de peuples soulevés ? Du Moyen-Orient au Maghreb, issus des révolutions d’hier – baasiste, nassérienne, kaddafiste -, des systèmes autoritaires et corrompus ont provoqué de nouvelles révolutions guidées par les idéaux de dignité et de démocratie. Mais aujourd’hui, les forces progressistes de ces pays et l’Occident s’inquiètent de leurs développements, les victoires électorales de l’islam politique leur faisant parfois redouter des lendemains à l’iranienne. À l’ère du satellite et d’internet, l’immédiateté et la prolifération des informations sur cette période troublée et incertaine imposent de prendre parfois du recul pour pouvoir envisager sereinement la situation. Cette analyse en profondeur, l’historien Henry Laurens, professeur au Collège de France titulaire de la chaire histoire contemporaine du monde arabe, l’expose à Jeune Afrique.
Jeune Afrique : Pourquoi cette expression de « Printemps arabe » ?
Henry Laurens : Je ne sais qui a été le premier à l’utiliser pour les événements récents. Il y avait eu les Printemps des peuples, de Prague, de Pékin, etc. Et, de ce point de vue, c’est l’image elle-même qui compte. Ce Printemps s’inscrit ainsi dans la problématique des transitions démocratiques depuis trente ans. Il est arabe parce qu’une unité culturelle et émotionnelle s’est à nouveau manifestée. Cet espace arabe, qui avait pu être quelque peu unifié politiquement au moment des révolutions des années 1950-1960 et du nassérisme, s’était fragmenté de nouveau durant la phase autoritaire. Mais un espace politique a été rétabli par l’arrivée des réseaux satellitaires au milieu des années 1990, puis par celle des réseaux sociaux.
Quelles différences avec les révolutions arabes des années 1950-1960 ?
Très schématiquement, celles-ci portaient sur le collectif. Quand Nasser disait « homme, lève-toi ! », c’était lève-toi contre la domination étrangère. Il s’agissait de retrouver une dignité collective. C’était l’esprit général du Tiers Monde de l’époque. Bandung [lieu de la conférence fondatrice du Mouvement des non-alignés, en 1955, NDLR] voulait ainsi restaurer la dignité collective des peuples afro-asiatiques après la colonisation européenne, ignorant royalement les droits de l’homme. Aujourd’hui, il s’agit d’une exigence de dignité individuelle. Avec le même slogan, « lève-toi ! », mais c’est l’affirmation d’une personne, de l’individu. Je dirais, avec une pointe d’ironie pour les référents français, que c’est une révolution de la normalité, car la revendication de base c’est d’accéder à la normalité démocratique et d’en finir avec l’état d’exception, situation dans laquelle se trouvait le monde arabe d’avant 2011. Ce n’est donc pas une révolution qui s’articule vers un projet utopique, mais, au contraire, c’est la normalité qui est l’objectif proclamé.
La Tunisie a-t-elle été le détonateur du mouvement ?
Il y a probablement eu en Tunisie, en 2011, un effet de seuil. On est arrivé à une accumulation de tensions et de forces qui devaient se libérer. C’est l’étincelle qui a fait exploser le baril de poudre, la paille qui a cassé le dos du chameau. Sidi Bouzid était, en un sens, parti d’une manipulation, mais l’explosion elle-même est le fruit de toutes les tensions accumulées. Et ce séisme tunisien a entraîné toute une série de répliques dans le monde arabe en y prouvant deux choses : d’une part que l’on pouvait assumer sa peur, et d’autre part que la victoire était possible. Les mêmes contradictions existant dans les autres sociétés arabes, il y a eu contagion, diffusion, etc.
Les jeux ne sont pas faits. Les gauches arabes ont un espace politique devant elles.
Sommes-nous toujours dans la révolution ou sommes-nous entrés dans une phase postrévolutionnaire ?
Il y a une extrême confusion et une saccade d’événements qui prouvent qu’on reste dans une phase révolutionnaire. Et toute révolution commence par redonner leur place aux forces culturelles, sociales et politiques des pays concernés. Elle redonne vie au politique, au sens noble du terme. Ce qui était gelé entre en mouvement. Toute la société entre en mouvement, et ces mouvements peuvent être contradictoires. Partout, la notion d’autorité est atteinte. Dans la première phase, ceux qui sont les mieux organisés, qui parlent le langage de la société et sont enracinés dans le terroir l’ont emporté. Les islamistes ont gagné les premières mises, car ils étaient les mieux organisés et avaient incarné l’opposition réelle aux régimes autoritaires. Mais la révolution n’est pas terminée et les jeux restent ouverts.
L’islamisme est aujourd’hui mis à l’épreuve, comment s’en sort-il ?
Mal. Je crois que la démonstration est déjà faite que l’islam n’est pas la solution. Il est plus facile de dénoncer que de gérer, et l’islam ne permet pas de régler la gestion de l’État, l’économie, le chômage ou l’endettement. Surtout dans un contexte de révolution nationale et de crise économique mondiale. En outre, les forces qui ont donné naissance au Printemps arabe n’avaient pas de programme politique et social détaillé, mais – grosso modo – elles souhaitaient, et souhaitent toujours, la fin de l’état d’exception et une forme d’État-providence : des emplois, la sécurité sociale, l’amélioration des services de santé, etc. À rebours de cette demande sociale d’État-providence, les Frères musulmans sont plutôt des libéraux. C’est aussi pourquoi les jeux ne sont pas faits ; les forces socialisantes ont un espace politique devant elles.
Le succès islamiste n’est-il pas aussi l’échec des gauches arabes ?
Au Moyen-Orient, la défaite de la gauche anti-impérialiste est considérable, mais elle était malheureusement prévisible. Cette gauche a été satellisée par le Hezbollah et par la Syrie. Elle a fait primer l’anti-impérialisme sur la démocratie et s’est compromise avec le régime de Bachar al-Assad. Elle n’est plus une force agissante. En revanche, en Égypte et en Tunisie, il y a de puissants mouvements sociaux. On a assisté à une réémergence des gauches démocratiques et socialisantes, du côté de l’UGTT en Tunisie et dans les mouvements néonassériens en Égypte. Cette gauche démocratique, elle, ne s’est pas compromise, au contraire, avec les régimes autoritaires.
Si la révolution continue, l’enthousiasme révolutionnaire est-il toujours vivant ?
Il faut faire, comme Charles Péguy, la distinction entre mystique et politique. Il y a eu d’abord une action mystique, une cause noble et juste pour laquelle on est prêt à se sacrifier. Mais inévitablement, avec les indispensables compromis, les jeux de pouvoir, le mystique se transforme, se dégrade en politique. Comme il s’opère un passage du moment mystique à la routinisation. Dans les premiers rassemblements de la place Al-Tahrir, les Égyptiens étaient possédés par la passion et l’enthousiasme, et puis c’est devenu un rituel, un symbole, on y revient, on connaît les pratiques, on s’organise, on se radicalise, mais on a perdu l’élan originel.
Quel est votre sentiment sur la tournure des affaires syriennes ?
Je suis plutôt négatif dans le sens où l’on va de catastrophe en catastrophe parce que justement il n’y a pas d’intervention internationale, sauf en faveur du régime d’Assad. Il reçoit l’aide matérielle de la Russie et de l’Iran, le soutien diplomatique de la Chine, ce qui lui permet de durer. Et de toute façon, il n’y a pas de solution de compromis possible. Dans la mesure où le régime n’a aucune crédibilité, par son histoire même. Les gens qui se sont révoltés savent qu’ils sont morts s’ils s’arrêtent.
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Propos recueillis par Laurent de Saint Périer

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