DzActiviste.info Publié le mer 10 Juil 2013

Henry Laurens : «Un changement de nature de la laïcité»

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INTERVIEW 
L’historien spécialiste du monde arabo-musulman, revient sur la perception de l’islam dans la société française, à l’occasion du début du ramadan.
Recueilli par BERNADETTE SAUVAGET

Le date du début du ramadan a provoqué, ces derniers jours, une polémique au sein de la communauté musulmane. Fixée, en mai, au 9 juillet par le CFCM, elle a été contestée par les tenants de la tradition et les adversaires du CFCM. Aux yeux de l’opinion française, le jeûne musulman bénéficie pourtant d’un regard positif, contrairement au port du voile et aux revendications sur le halal. Quelques politiques ont tenté malgré tout, ces derniers temps, d’ouvrir la controverse au sujet du ramadan, alimentant la crainte d’une islamisation de la société française.
Historien, Henry Laurens revient sur les raisons de la montée de l’islamophobie dans les sociétés occidentales. Ce professeur au Collège de France est l’un des grands spécialistes du monde arabo-musulman et des relations entre l’islam et l’Europe.

L’islam est-il une «nouveauté» en France et en Europe ?
En tant que tel, la présence musulmane n’est pas un phénomène nouveau en Europe. Depuis très longtemps, il existe un islam balkanique et dans les principaux pays européens, il y a toujours eu une petite présence musulmane. Le passage à une quantité numériquement importante a démarré dans les premières décennies du XXe siècle. En France, le symbole en est la construction de la Grande mosquée de Paris au début des années 20.
Aujourd’hui, nous ne sommes pas, de ce point de vue, face à l’importation d’une religion étrangère. En France, les populations musulmanes sont, au moins, de deuxième et de troisième voire de quatrième génération. Ce à quoi nous assistons, c’est plutôt à une institutionnalisation de l’islam sur le sol européen et son échec relatif.
Pourquoi cet échec ? Pourquoi la question de l’islam est-elle devenue aussi sensible ?
L’islamophobie est quelque chose de complexe, un racisme, de mon point de vue, «réactionnel». Les actes de violence commis depuis le début des années 80 par des mouvements se revendiquant de l’islam ont enclenché cette peur. Elle se combine avec le rapport que la société française entretient avec le religieux. Ici, la pratique religieuse s’est effondrée et nous avons le sentiment d’avoir «domestiqué» le fait religieux. Le potentiel de «dangerosité» que pouvaient contenir le christianisme, voire le judaïsme, pour la vie sociale a été largement désamorcé dans la deuxième moitié du XXe siècle. L’islam apparaît, lui, comme une forme de religieux «non domestiqué» et donc potentiellement dangereux dans les actes de la vie quotidienne.
L’islam remettrait en cause le consensus laïc de la France ?
Pour ma part, je ne poserai pas cela tout à fait en ces termes. En fait, nous avons assisté à un changement de nature de la laïcité. Au XIXe siècle, elle a été pensée comme une séparation stricte entre la vie privée et la vie publique. Les personnes étaient libres de croire ce qu’elles voulaient. Mais elles n’avaient pas à agir politiquement ou à influer politiquement à partir de leurs croyances. La grande tradition laïque pensait en terme politique et non pas en terme sociétal.
Aujourd’hui, la laïcité est désormais centrée sur des valeurs sociétales. C’est la nouveauté contemporaine. On a glissé progressivement vers un ensemble de valeurs qui renvoient à la sexualité ou à l’organisation de la famille.
Concrètement, sur quoi se situe l’affrontement ?
Dans le rapport que les sociétés européennes entretiennent avec l’islam, le champ de bataille, ce n’est plus le politique mais essentiellement, si j’ose dire, le corps de la femme. La revendication de certaines musulmanes de se voiler est un facteur considérable de tensions, renvoyant à la question de l’émancipation des femmes. Quand une jeune musulmane se voile, elle nous dit deux choses qui nous paraissent contradictoires. D’un côté : «Dieu me l’ordonne» et de l’autre : «C’est mon droit». Nous avons tendance à répondre : «Si Dieu te l’ordonne, tu te tais parce que Dieu n’est pas un acteur dans la République.» En revanche, nous sommes beaucoup plus ennuyés quand elle réclame le droit de se vêtir comme elle l’entend.
Dans cette revendication, il y a aussi une sorte d’inversion du message. Mettre un voile pour une jeune musulmane, c’est dire : «Je ne suis pas un objet sexuel.» Elle pense réellement qu’elle exprime cela. Mais dans une société hypersexualisée comme la nôtre, dire je ne suis pas un objet sexuel, c’est se désigner comme en étant un. En fait, si ces jeunes femmes se vêtaient de façon plus banale, elles serait moins considérées comme des objets sexuels.
Historiquement, la France a-t-elle un rapport singulier à l’islam ?
Le système colonial avait développé une connaissance pratique de l’islam. Après la conquête de l’Algérie, les fonctionnaires coloniaux recevaient une formation en culture musulmane car ils géraient des sociétés musulmanes. Au début de la IVe République, il y avait encore un secrétariat d’Etat aux questions musulmanes.
Au XIXe siècle, l’islam a aussi fasciné les peintres et les écrivains…
Ces artistes avaient une sorte de «fantasme musulman». Dans la pensée romantique, on souffrait du trop de civilisation, de répression comme on le formulerait aujourd’hui. Pour ces artistes, l’Orient n’était pas limité par les freins de la civilisation et c’est dans cette optique là que le romantisme a eu une vision positive de l’islam.
Par ailleurs, il existe une tradition littéraire et intellectuelle qui touche quelques individus d’élite, comme René Guénon et ses disciples qui se sont intéressés au soufisme, c’est à dire à la mystique musulmane.
Y a-t-il des facteurs historiques qui aujourd’hui encouragent, en France, l’islamophobie ?

C’est certain. La mémoire de la guerre d’Algérie, par exemple. La société française comprend une composante non négligeable d’anciens pieds-noirs, un nombre supérieur au million de personnes. Dans la mémoire coloniale, il y a quelque chose du genre :  «Ils nous ont foutus dehors ; on ne voit pas pourquoi ils sont là, en France !». Le complexe de supériorité coloniale du petit blanc pose aussi une sorte de ligne rouge, qu’il n’y ait pas de musulmans en position d’autorité.

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