DzActiviste.info Publié le dim 19 Fév 2012

Hocine Malti : «La corruption a pris des formes nouvelles»

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Corruption endémique, mauvaise gestion, loi sur les hydrocarbures, affaire dite de «Gassi Touil», domaine minier, etc. Hocine Malti, un des fondateurs de Sonatrach, dont il a été vice-président de 1972 à 1975, ausculte ce «grand corps malade». Aujourd’hui consultant pétrolier, l’auteur du livre Histoire secrète du pétrole algérien, administre son ordonnance.

-Sonatrach veut se défaire de l’image détestable d’entreprise minée par la corruption dont elle a hérité ces dernières années. Le ministre de l’Energie a parlé récemment de la nécessité de renforcer le contrôle interne dans le mode de gestion. Est-ce suffisant pour enrayer cette plaie ?
Les sommes brassées par l’industrie pétrolière sont si importantes qu’elles attirent fatalement des convoitises, ce qui explique, en partie, que la corruption ait existé de tout temps à la Sonatrach. Celle-ci s’est développée à partir du moment où les hauts responsables politiques ont découvert la puissance que pouvait leur conférer le contrôle des richesses en hydrocarbures du pays. Car, pour eux, l’enjeu a toujours été, non seulement l’enrichissement personnel et celui du clan auquel ils appartiennent, mais aussi le renforcement de leur pouvoir au travers de l’accaparement de la plus grande part possible de la rente pétrolière. Avec l’argent du pétrole, on peut acheter les consciences d’électeurs potentiels, le soutien de cercles de pouvoir influents dans le pays et à l’étranger, tout comme on peut acheter le silence des grandes démocraties sur les dérives du régime.
C’est pourquoi tous les pouvoirs qui se sont relayés depuis l’indépendance ont fait en sorte que le secteur pétrolier ne relève que d’un cercle très restreint qu’ils contrôlent et qu’une opacité totale y règne. Jusqu’au début des années 1980, seuls le président de la République et son ministre de l’Energie avaient droit de regard sur les affaires du secteur : la corruption était donc confinée dans le cercle étroit de l’entourage présidentiel. Le délitement progressif du pouvoir du Président et son transfert vers d’autres membres du sérail auquel on a assisté depuis a vu la corruption se propager au-delà de ce premier noyau et atteindre d’autres milieux qui gravitent dans l’orbite présidentielle : se sont invités au «festin», l’entourage familial du Président, des conseillers de l’ombre, des hauts responsables civils et militaires et des membres des services de sécurité. Depuis le début des années 2000, la courbe de la corruption a pris une allure exponentielle jusqu’à atteindre un niveau inégalé. A ces cercles de profiteurs sont venus s’ajouter des hommes d’affaires véreux et divers autres personnages douteux. La corruption elle-même a pris des formes nouvelles.
-Qu’est-ce que vous voulez dire par ces formes nouvelles de corruption ?
Au système classique de commissions sur les affaires, est venue se rajouter, à titre d’exemple, la création de sociétés écrans dans lesquelles sont associés le corrupteur et le corrompu et auxquelles sont attribués des pourcentages de participation dans les projets objet du délit. C’est ce qui se passe notamment dans le domaine de la commercialisation du pétrole brut, où certains barons du régime possèdent des parts dans les sociétés clientes de Sonatrach. Pour accomplir leurs forfaits, ces mafieux ripoux doivent avoir des complices dans la place, auxquels ils accordent le droit de procéder à leurs propres détournements ou qu’ils associent à leur rapine. Ces complices situés à tous les niveaux de la hiérarchie de la compagnie nationale bénéficient, en temps normal, de la protection des puissants pour le compte desquels ils travaillent. Mais, ils deviennent des fusibles que l’on fait sauter et auxquels on attribue tous les maux dès lors que  les maîtres du jeu, qui appartiennent à différents clans du pouvoir, entrent en conflit.
Cette présentation était nécessaire pour faire ressortir à quel point sera ardue la tâche du ministre de l’Energie, qui, dans sa tentative de lutter contre la corruption, va se heurter à de très puissants centres de pouvoir qui disposent de toutes sortes d’armes pour se protéger contre ce genre d’incursion dans ce qu’ils considèrent être leur domaine réservé. Le renforcement du contrôle interne dans le mode de gestion de l’entreprise ne sera certainement pas suffisant pour enrayer cette plaie. C’est néanmoins une bonne initiative qui permettra d’empêcher ce que l’on pourrait considérer comme des «petits larcins», c’est-à-dire les détournements auxquels se livrent certains gestionnaires des commandes de biens et services quotidiens de la société. Seule une action de grande envergure, permanente et soutenue, déclenchée et conduite depuis le sommet de la coupole du régime qui impliquerait l’intervention de plusieurs institutions publiques, permettrait de ramener le phénomène de la corruption à des limites acceptables. Car, malheureusement, le niveau zéro de corruption n’existe pas.
-Vous avez qualifié dans votre livre Sonatrach de «grand corps malade». Pourquoi un tel qualificatif ? Existe-t-il un remède, et lequel ?
La Sonatrach est classée au 12e rang mondial en raison de sa production, pas pour sa gestion. Il n’y a qu’à voir, à titre d’exemple, les grèves de la faim actuelles des agents de Hassi R’Mel pour se rendre compte du degré de colère qui prévaut au sein du personnel de la société. Les accidents intervenus ces dernières années dans certains complexes industriels démontrent le niveau de délabrement qui y prévaut. Encore que ce ne sont là que les accidents visibles ; ceux qui ne le sont pas aux yeux du profane, ce sont ces dégâts causés à certains gisements, par incompétence ou par désintéressement pour la chose publique. Le remède ?
D’abord, une refonte en profondeur du système de gestion du personnel, car le bien le plus précieux c’est l’homme. Il faut faire aimer à l’agent, quel que soit son grade, son métier et son entreprise. Il faut qu’il en arrive à considérer comme siens, et par conséquent en prendre soin, les équipements dont il assure l’entretien, les outils de travail qu’on lui a mis entre les mains ou les gisements qu’il est chargé d’exploiter. Il faut réviser totalement le système de rémunération et attribuer des salaires plus en conformité avec la réalité, de manière à empêcher la fuite des compétences et que les bons n’aillent négocier leurs compétences ailleurs. Il faut mettre fin à la ‘‘hogra’’ et instaurer le respect comme règle de base des relations humaines au sein de l’entreprise. Enfin, il faudrait surtout éradiquer la corruption ou pour le moins la ramener au plus proche possible du niveau zéro.
-Le ministère de l’Energie travaille sur la révision de la loi sur les hydrocarbures afin, entre autres objectifs, d’attirer l’investissement étranger. Pensez-vous que la règle contractuelle du 51/49% soit l’obstacle décourageant à l’origine de l’échec des trois derniers appels d’offres ?
Les compagnies pétrolières travaillent un peu partout à travers le monde, aussi bien dans le cadre de contrats de partage de production que dans celui d’associations à 51/49% dans lesquelles elles sont minoritaires. Elles connaissent et s’adaptent sans états d’âme aux deux systèmes. Ce qu’elles redoutent le plus, ce sont les changements intempestifs de la loi, car elles savent parfaitement que dans les pays du tiers-monde, la loi est souvent sujette aux sautes d’humeur du prince du moment. C’est pour échapper à cette sorte de situation et notamment à la modification, sans préavis, et des fois à titre rétroactif des règles fiscales, qu’elles ont mis au point et poussé à l’instauration du système de partage de production, adopté aujourd’hui par toute la profession ; ce système leur garantit, en effet, la récupération de leurs investissements, une certaine rémunération nette de tout impôt et un approvisionnement permanent et sans accrocs en pétrole brut.
Elles souhaitent également rester maîtresses de leur destin en menant par elles-mêmes les opérations d’exploitation, car elles peuvent ainsi mettre en place plus facilement, même dans le cas d’associations dans lesquelles elles sont minoritaires, les conditions d’exploitation qui vont dans le sens de leurs intérêts.
-L’application de l’effet rétroactif de la taxe sur les superprofits pétroliers suscite un grincement de dents auprès de certains partenaires étrangers. Le conflit entre Sonatrach et Anadarko est édifiant ! Les reproches des sociétés étrangères sont-ils légitimes ?
S’agissant de la taxe sur les superprofits pétroliers, il est évident que les compagnies opérant en Algérie auraient souhaité que cette taxe n’existât jamais, afin d’augmenter encore plus leurs bénéfices. Elles sont disposées cependant à l’accepter, vu que cette taxe existe dans d’autres pays et qu’elles font avec. Ce qu’elles n’arrivent cependant pas à digérer, c’est l’effet rétroactif de cette taxe. Elles disent : «C’est comme si vous m’aviez loué une maison et que vous veniez me dire, en cours d’année, que vous aviez décidé d’augmenter le loyer et que cette augmentation s’appliquait depuis le 1er janvier écoulé. Ce n’est pas normal.» Je pense que, compte tenu de la détérioration des relations entre les compagnies et l’Etat et de la dégradation de l’image de l’Algérie que les conditions d’application de cette mesure ont entraînées, il faudrait trouver, par la voie de la négociation, un règlement amiable qui ne ferait pas perdre la face à l’Etat, tout en accordant un certain assouplissement aux compagnies. Je signale que le taux maximum prévu pour cette taxe est de 50% de ce que l’on considère comme étant un superprofit, alors qu’il atteint des niveaux supérieurs dans certains pays, dont la Russie notamment. Il n’est donc pas certain qu’une renégociation de cette question entraînerait des pertes pour l’Algérie.
-Les contrats qui liaient Sonatrach aux Espagnols de Repsol et Gas Natural ont été annulés. Quelles ont été les conséquences de ces décisions à l’international ? Quel a été le manque à gagner pour l’Algérie ?
Dans le domaine des affaires, le renom d’une entreprise se construit notamment par le sérieux avec lequel elle traite ses affaires et par le respect de la parole donnée. Or, à quoi a-t-on assisté dans l’affaire dite de Gassi Touil, dans laquelle la compagnie nationale était associée aux Espagnols de Repsol et Gas Natural ? On a d’abord entendu parler de Sonatrach, sans que ces dires soient clairement justifiés, qu’elle avait décidé de réaliser le projet par ses propres moyens. Ce projet atteignait, ne l’oublions pas, un montant de 3,6 milliards de dollars ; vu l’importance de la somme, on devait donc s’attendre à ce que les partenaires contestent cette décision. Quelque temps après, on apprenait que l’affaire avait été coupée en deux et que les deux nouveaux projets qui en avaient résulté étaient attribués dans des conditions douteuses aux Italiens de Saipem et aux Japonais de Japan Gasoline. L’impact au plan international sur le renom de la Sonatrach, voire sur le prestige du pays, a été catastrophique, d’autant plus que des soupçons de corruption sérieux pesaient sur l’ensemble du dossier.
Quant au manque à gagner de l’Algérie, j’avais personnellement indiqué, dans une «lettre ouverte à MM. les enquêteurs du DRS», publiée en janvier 2010 dans vos colonnes, que le montant de l’investissement avait, à lui seul, augmenté d’environ 2,6 milliards de dollars, du fait de la décision de Sonatrach. Si l’on ajoute à cela les pertes engendrées par la non-commercialisation des produits finis en raison du retard de 3 à 4 ans enregistré dans la mise en production, on peut estimer que le manque à gagner total sera probablement de l’ordre de 6 à 7 milliards de dollars.
-Pensez-vous que l’objectif de Sonatrach de réaliser 15 milliards de dollars de chiffre d’affaires à l’international à l’horizon 2015 soit crédible ?
Je ne possède pas de suffisamment d’éléments pour juger si cet objectif est réalisable. Je pense par contre qu’il aurait été plus intéressant qu’au plan international, Sonatrach se déploie plutôt dans l’aval que dans l’amont. Il aurait été bon, de mon point de vue, que la compagnie nationale acquît un réseau de distribution de produits pétroliers (essence, super, gasoil, huiles, etc.) en Europe, en Amérique latine ou au Moyen-Orient par exemple. Cela aurait d’ailleurs dû être fait depuis longtemps. Non seulement les profits sont énormes, mais imaginez aussi quel aurait été l’impact sur le renom de la compagnie et sur le prestige de l’Algérie si l’on avait vu apparaître des stations d’essence à l’enseigne de Sonatrach le long des autoroutes européennes. D’autres pays producteurs, la Libye notamment, l’ont fait. Quant à faire de l’exploration à l’étranger, je ne suis personnellement pas trop d’accord sur cette option.
-Qu’en est-il de l’attractivité du domaine minier algérien ?
Le domaine minier algérien reste très attractif malgré les apparences. On constate cependant que les efforts de recherche sont menés en priorité dans la région orientale du Sahara ; c’est le long de l’axe Hassi Messaoud-Hassi Berkine-In Amenas qu’ont été faites les plus grosses découvertes. Mais il reste certainement encore beaucoup de pétrole et probablement encore plus de gaz à découvrir dans la région ouest du Sahara, celle que l’on appelle l’erg occidental. Il y a aussi certainement pas mal de pétrole à découvrir dans la région nord du pays, au relief accidenté certes, mais que l’évolution des techniques de forage rend chaque jour plus accessible. Il y a enfin l’offshore algérien qui est quasiment méconnu. Reste à mettre au point la bonne solution politique et financière pour attirer les investisseurs étrangers, mais cela n’est  pas le point fort du pouvoir politique algérien actuel.
Nos dirigeants sont imbattables dans le calcul des commissions à percevoir de la part de tout nouvel intervenant, mais pas dans l’élaboration d’une politique d’investissements attractive. 

Hocine Lamriben Elwatan


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