DzActiviste.info Publié le sam 2 Fév 2013

Hommage au militant Marouf Medjber.

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A l’occasion de la commémoration du cinquième anniversaire de la disparition de Dda Medjber MAROUF, l’un des premiers militants du FFS Canal historique,  je me fais un devoir de reproduire ci-après l’interview qu’il avait accordée au bulletin d’information Le Lien n°15 du 29 septembre 2003.

Que chacun d’entre nous ait une pieuse pensée à sa mémoire.  Repose en paix Dda Medjber. 

 Abderrezak LAÏBI.

 

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Du haut de ses 63 ans et 1m85, Marouf  Medjber dit Dda Medjber,  cet infatigable militant des causes justes, revient quarante ans en arrière, pour nous parler de la naissance du FFS.

 

Témoin et acteur des événements, c’est en conteur subjuguant, qu’il nous livre  « une partie de ce qu’a connu ce grand parti » comme  il le dit lui-même.

 

Ni l’émotion, ni la peine à évoquer ses compagnons morts au champ d’honneur, n’ont laissé transparaître la moindre haine revancharde envers ses bourreaux de la prison d’Oran ou encore ce sergent de l’armée de Ben Bella qui le violenta malgré ses fraîches blessures subies au combat.

 

A l’âge de 23 ans, il répondit à l’appel du FFS  de septembre 63, pourtant, sa situation sociale dite de petit bourgeois à l’époque ne présageait pas qu’il prendrait le maquis. Mais les liens nationalistes tissés par son père ont ravivé la flamme de l’amour de la patrie. Car, il y a eu certes l’indépendance en 62, mais l’autodétermina­tion du peuple restait à construire, à reconquérir. Son  compagnon d’armes le chahid commandant Si Moussa le lui a bien expliqué : « L’indépendance n’est pas pour tous les Algériens.  Le départ des colons a été remplacé par les colonels des frontières. Les veuves et enfants de chouhada sont au plus bas de l’échelle sociale. C’est une preuve flagrante de la dérive du pouvoir actuel. Je continuerai  le combat par fidélité au serment de Novembre 54. Si je meurs au combat, les chouhada ne me deman­deront aucun compte à  propos du sort réservé à leurs veuves et enfants … »

 

En 1964, à la prison d’Oran, il était co-détenu de Ahmed Taleb Ibrahimi et du Colonel Mohamed Chabani qui venait de rejoindre lui aussi le FFS. C’est avec les larmes aux yeux qu’il évoque l’écrit laissé par le chahid Chabani dans sa cel­lule le jour de son exécution :

 

« La justice du tribunal militaire défend de sortir vivant de prison. »

 

 

 

 

MAROUF Medjber dit Da Medjber

Témoignage d’un vétéran de 63

 

Le  Lien : Dans une semaine, le FFS fêtera ses quarante années, d’existence. Vous êtes parmi les pion­niers du parti.  Pourquoi et comment avez-vous rejoint ce parti au lendemain de l’indépendance ?

 

Dda Medjber :  D’abord,  je vous sou­haite la bienvenue chez moi à Bouira. Je suis très ému car c’est la première fois qu’on me sollicite pour témoigner depuis la création du FFS. Je ne suis qu’un simple acteur des événements et c’est pour cela que je ne parlerai que d’une partie de ce qu’à connu ce grand parti.

 

Je commencerai d’abord, si vous le permettez, par la genèse. Mon père était militant de l’étoile Nord-Africaine, du P.P.A/MTLD et de l’O.S. C’était le compa­gnon et l’ami de Abane Ramdane, Krim Belkacem et de H.Aït Ahmed, Messali Hadj, lors de son premier voyage en Algérie, il avait passé une nuit au domi­cile familial. Donc, l’idée de nationalisme et d’indépendance était au sein même de ma famille. C’est dans cette ambiance nationaliste que j’ai grandi. Pour l’anecdote, à 5 ou 6 ans je réci­tais par cœur le fameux chant patriotique « Min Djibalina ». C’est vous dire que mon engagement au FFS en 63 était tout naturel car c’est le prolongement du vrai mouvement national libérateur.

 

A l’indépendance, Hocine Aït Ahmed alors élu de Sétif à l’Assemblée Nationale Constituante, invitait régulière­ment mon frère aîné à assister aux débats dans l’hémycicle. J’avoue que le compte-rendu de mon frère sur la teneur des débats me subjugait. J’avais, comme la majorité des Algériens de l’époque espoir pour une Algérie libre et démocratique. Mais voilà que ces res­ponsables de l’époque, en l’occurence le groupe d’Oujda et leurs alliés, ont faussé et dévié les débats. Pire, l’élaboration de la Constitution qui devait se faire par les élus, essentiellement des militants et moudjahidine, au sein de l’institution, s’est faite en dehors de l’hémycicle par Ben Bella et son équipe. Cela s’est fait dans une salle de cinéma d’Alger, actuellement l’Atlas.

 

Ainsi, le président de l’Assemblée, feu Ferhat Abbas, démissionne le 14 août 1963 pour dénoncer la minorisation de cette assemblée et la dérive autoritaire du régime.

 

 Hocine Ait Ahmed;-pour sa part, après avoir usé de toutes les formes légales à l’Assemblée, se met en dehors de l’institution considérée désormais comme « incapable de freiner le totalitarisme du régime ».

 

Au même moment, des manifesta­tions pacifiques de Moudhahidine écla­tent à Jijel, Bordj Bou Arrerîdj, Béjaïa… Elles furent durement réprimées par le pouvoir en place menacé d’implosion au sommet.

 

C‘est dans ce climat de montée de l’arbitraire, d’affaissement de la souveraineté populaire, de dégradation du climat social et de prévention contre le péril autonomiste que l’idée de lancer un vaste rassemblement d’opposition pacifique alternatif au monopole idéolo­gique et politique en place.

 

Donc, voilà les conditions socio-éco­nomiques et politiques qui ont rendu incontournable l’idée d’un nouveau Front, le FFS. Je tiens à rappeler que la procla­mation publique devait avoir lieu le 03 septembre 1963 en prévision du référen­dum du 8 sept sur la constitution.

 

Mais finalement ce n’est que le 29 septembre à Tizi-Ouzou, que la procla­mation s’est faite par Hocine Aït Ahmed du haut du balcon de la Mairie devant une foule nombreuse. Ce jour-là, H.Aït Ahmed fustigea le coup de force consti­tutionnel et lança un appel à toutes les forces avant-guardistes nationales. Parallèlement, au même moment et dans le même esprit, le Commandant Lakhdar Bourregâa lut la déclaration du FFS dans la Mitidja.

 

Cette nouvelle opposition trouvera refuge à travers tout le territoire national et particulièrement en Kabylie.

 

Le Lien : Justement, pourquoi par­ticulièrement en Kabylie ?

 

Dda Medjber : Tout simplement, la région n’était pas normalisée. Je m’ex­plique : L’ex wilaya III historique, conserva ses structures et changea seu­lement d’appellation pour devenir la 7ème région militaire après l’installation de l’armée des frontières. Il n’y a pas eu, à l’époque, « l’intrusion » des hommes d’Oujda !

 

Le lien  : Oui, mais, après c’est devenu une région « militarisée ».

 

         Da Medjber :  Je vous arrête, je n’ai pas fini. C’est vrai que quelques jours après la proclamation, l’armée de Ben Bella investit la Kabylie. Pourtant, notre action conçue par les dirigeants  du FFS projetait une résistance pacifique et popu­laire. Mais aux propositions formulées par Hocine Aït Ahmed, le pouvoir répon­dit par une violence féroce.

 

Le Lien:   Avant de continuer, pour la mémoire collective, pourriez-vous nous donner la liste des membres fondateurs ?

 

       Dda Medjber : Le premier Etat-major du FFS était comme suit :

 

Hocine Aït Ahmed : Chef  historique de la Révolution.

Belaid Ait Medri : Ancien moudjahid détenu par l’armée Coloniale de 1955 à 1962

Mohand Oulhadj : ex-Colonel de la wilaya lll

Mohamed Ali Amar : Cadre politique du P.R.S.

Abdenour Ali Yahia : Cadre syndical

Abou Bakr Belkaïd : cadre PRS

Lakhdar Bouregâa : Commandant de l’ex wilaya IV

Mahieddine Moussaoui : ex-conseiller du GPRA

Mr Mourad Oussedik : Membre du collectif des avocats du FLN.

 

 Comme vous le remarquez, ces militants sont issus de différentes régions du pays et différents horizons.    

 

C‘est un véritable front national contre la dictature des nouveaux stali­niens qui veulent s’accaparer de l’Algérie indépendante. Je n’irai pas dans le détail de la lutte armée imposée au FFS, mais un élément majeur mérite d’être signalé :

D’abord, il n’y aurait jamais eu de vainqueur militairement. Seulement, en novembre 63, il y a eu la guerre des frontières avec le Maroc. Ben Bella, après son fameux discours « Hagrouna »,  fit appel à Hocine Aït Ahmed et Mohand Oulhadj pour se joindre à « La défense du territoire contre l’ennemi étranger » !

 

Il y a eu donc une rencontre entre Ben Bella et Aït Ahmed pour une éven­tuelle négociation pour l’arrêt des hostili­tés.

 

A ce propos, Ben Bella, en voyant H.Aït Ahmed en tenue militaire dit « ya Si l’Hocine, si on m’avait dit que tu as pris les armes pour me combattre aujour­d’hui alors que pas plus tard que l’année dernière on a été ensemble en prison, je n’aurais pas cru… », et H.Aït Ahmed de lui répondre : »Ya Si Ahmed, si on m’avait raconté que tu avais jeté cette année en prison Boudiaf alors que l’année dernière nous étions ensemble en prison, je n’au­rais pas cru !… »

 

Donc, la rencontre eut lieu et les 1ères négociations se sont achevées sur le principe que les conditions du FFS, c’est-à-dire, la liberté d’expression et   l’Assemblée Constituante seraient acceptées, mais au préalable, il faut régler ensemble le conflit avec le Maroc. A ce propos, Aït Ahmed demande d’abord de se concerter avec ses camarades avant de prendre une quelconque déci­sion. Une réunion des cadres du FFS eut lieu, si ma mémoire ne me fait pas défaut, à Djemaa Saharidj. Fallait-il rejoindre la frontière avant de finaliser les négociations et croire aux promesses de Ben Bella ? Un débat s’en est suivi et la majorité était prête à poursuivre le combat. Seulement, le Colonel Mohand Oulhadj prit la décision de descendre vers le sud Algérien. Selon certaines indiscrétions de l’époque, il paraîtrait que c’est sous l’influence de Krim qu’il décida de faire  mouvement sur Béchar.

 

Le lien : Pourtant à ce moment-là, Krim Belkacem était à l’étranger

 

Da Medjber : Effectivement,  Krim était en Suisse. Des éléments de Ben Bella avait fait savoir à qui vou­lait les croire que les troupes marocaines étaient déjà arrivées à Oran et même selon certains à  El-Esnam ! Dans cette atmosphère de confusion et de jeu sur la fibre natio­naliste, l’Egypte de Jamal Abdelnasser, par l’entremise du patron des Moukhabarate Fethi Dib, contacta Krim. Fethi Dib arriva à convainre  Krim que l’Algérie était réellement en danger. Il fal­lait qu’il fasse quelque chose, lui le grand patriote. Il n’était pas normal qu’il restât les bras croisés. On raconta alors que Krim vint en Algérie et influa sur le Colonel Mohand Oulhadj dans sa décision d’abandonner les maquis et de rejoindre la frontière.

 

Le lien: Donc le Colonel Mohand d Oulhadj est aux frontières. Le conflit est vite réglé avec le Maroc. Les négociations avec Ben Bella, ont-elles repris ? Et comment a été arrêté Hocine Aït Ahmed ?

 

 Dda Medjber : Pour l’arrestation de Si l’Hocine en octobre 1964, je vous ren­voie à son livre « l’Affaire Mécili ».C’est expliqué dans cet ouvrage.

 

 Pour ce qui est de la reprise des négociations, et au risque de me répéter, il était impossible pour l’une des parties en conflit de gagner sur le champ de bataille. Car ni la direction de l’armée de Mohand Oulhadj, ni l’arrestation de H.Aït Ahmed n’ont mis fin aux affrontements. La nécessité d’une négociation globale s’imposait. Les tractations débutèrent début 1965 et se concluèrent par des accords partiels le 16 juin de la même année. Ces accords portaient essentiel­lement dans cette première phase sur le cessez-le-feu, l’intégration des militants FFS dans la vie civile. La 2ème phase portait sur les aspects politiques et devaient prendre forme après la conférence Afro-Asiatique d’Alger. Donc, pour nous, les jalons du multipartisme étaient jetés. Le FFS était reconnu de facto. Il n’y a qu’à voir la « Une » de l’organe officiel du parti/Etat « El Moudjahid » du 16 ou 17 juin 65 « Accord FLN/FFS ».

 

Mais malheureusement, ces accords sont considérés comme dangereux par l’aile radicale du pouvoir et accélérèrent le processus qui déposa Ben Bella, lors du coup d’Etat du 19 juin 1965.

 

   Entretien réalisé par

 Ibrahim A .et Si Larbi H.

 

          

 


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