DzActiviste.info Publié le dim 18 Mar 2012

Hors-Serie: Les dessous d’une affaire d’état "L’affiare Si Saleh" 1/3

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Si SalehDans les premiers jours de janvier 1960 les services d’écoute radio du capitaine Heux, chargé, au B.E.L., des renseignements concernant la wilaya 4, avaient intercepté une série de messages échangés par Si Salah, chef de l’Algérois, et l’état-major d’Oujda commandé par le colonel Boumediene. Ils étaient singulièrement instructifs. Heux savait que le plan Challe avait fait la vie dure aux survivants de la wilaya, mais il ne pensait pas que le moral fût tombé aussi bas. Dans son message, Si Salah exprimait en termes d’une rare violence le désarroi, le désespoir et la fureur de ses hommes. Le recrutement local était devenu impossible et ni les armes, ni les munitions, ni les renforts promis par l’extérieur n’arrivaient jusqu’au cœur de l’Algérie. En fait, Si Salah « engueulait » littéralement son chef d’état-major.

« Vous ne foutez rien, disait-il. Vous vous prélassez à l’extérieur. Mais méfiez-vous. Les maquis sont las et écœurés. De Gaulle propose la paix des braves, l’égalité complète pour tous. Nous, c’est ce que nous demandons. L’égalité, c’est le but auquel depuis toujours nous aspirons. Si vous ne nous fournissez pas les moyens de faire la guerre nous acceptons cette proposition. On ne peut rien demander d’autre. »

L’état-major d’Oujda semblait suffoqué. Croyant à une manœuvre d’intoxication des services français, il avait demandé la répétition du message accompagné de chiffres d’identification prouvant l’authenticité de l’origine. Si Salah avait donné toutes les précisions voulues et avait envoyé un deuxième message encore plus virulent.

Heux transmit ces informations à son patron. Le colonel Jacquin avait tout de suite senti que cette fois il y avait un espoir d’aller au-delà d’une simple opération d’intoxication. Jacquin savait la valeur du chef de la wilaya 4. Qu’un homme aussi sérieux, aussi mesuré, aussi estimé de ses troupes que Si Salah prenne de pareils risques et se révolte ouvertement contre ses chefs de l’extérieur valait qu’on s’en occupe sérieusement. Il fallait absolument établir la liaison. Heux fut chargé de la mission.

Un vieux cheikh faisant fonction de cadi à Médéa servit d’intermédiaire. Oh, ce ne fut pas facile ! Apparemment, le cadi jouait la carte française mais Heux le soupçonnait depuis longtemps d’entretenir des rapports avec la rébellion. En outre il savait que les hommes de la wilaya 4 cherchaient, par son intermédiaire, à nouer des contacts avec les autorités françaises. Il fallait les favoriser sans brusquer les choses. Heux vint trouver le cheikh et après avoir suffisamment tourné autour du pot pour que la politesse orientale fût sauve, il amena la conversation sur la guerre, sur les chances de paix qu’on laissait échapper.

« Par exemple, dit-il au vieil homme, toi qui es la sagesse même, tu devrais conseiller aux hommes du maquis…

– Mais je ne les connais pas, coupa le cadi, indigné, je n’en ai jamais vu. »

Heux l’apaisa : « Bien sûr, mais cela pourrait l’arriver. Tu es très connu. Ta sagesse est de bon conseil, alors les hommes du djebel voudront peut-être en profiter. D’ailleurs, tu ne serais pas le seul à Médéa à avoir des contacts avec le F.L.N. Il y a tant de colons européens qui payent régulièrement pour ne pas voir leurs récoltes détruites ! » Le vieux cadi souriait dans sa barbe. Heux poursuivit : « Eh bien, s’ils te demandaient conseil, rappelle-leur que le général de Gaulle a proposé la paix des braves. Que son offre a toujours été rejetée par le G.P.R.A. Bien sûr, pour eux c’est facile. Ils sont bien à l’abri dans leurs palaces et leurs somptueuses villas. Mais les maquisards, eux, pourraient y penser. On les sait courageux, c’est pourquoi il ne leur demande pas de se rendre, loin de là, mais de faire la paix avec lui. Parle-leur. »

C’était assez pour une première fois mais Heux revint plusieurs fois à la charge. Enfin, au mois de mars, le cadi annonça :

« J’ai vu Si Lakhdar, le responsable politique de la wilaya. Il m’a il que les hommes se sentent abandonnés. Ils sont fatigués des promesses jamais tenues par l’extérieur. Il serait prêt à discuter sur la base des propositions du général de Gaulle.

Et comment faire ? Interrogea Heux.

– Ils ne veulent pas discuter avec vous. »

Cela faisait l’affaire de Heux qui ne voulait jouer aucun rôle dans une éventuelle négociation. L’officier du B.E.L. préférait rester en observateur et pouvoir intervenir au gré des circonstances.

« Comprenez-les, poursuivit le cheikh. Ils ne veulent avoir aucun contact avec les militaires ni avec les gens du délégué général. Ils n’ont pas confiance. Ils disent que les militaires vont les matraquer les tromper. Et que les civils ne représentent rien. Ils veulent établir un contact avec un émissaire important du pouvoir parisien.

– Cela me semble difficile.

– Ne vous en occupez pas. Ils y parviendront. »

Le brave homme semblait avoir une idée très précise de la suite à donner à l’affaire. Le B.E.L. avait lancé l’amorce, il était préférable d’attendre que la situation mûrisse. Il serait temps de la relancer.

Le cheikh de Médéa allait vivre une extraordinaire aventure. Lui aussi voulait que l’affaire aboutisse. Comme toute la population musulmane, il était las de la guerre. Mais il ne fallait pas faire de faux pas. Les djounouds étaient épuisés, certes, mais encore très méfiants et peu enclins à se faire «rouler» ni à passer pour des traîtres en discutant avec l’armée. Le cadi s’ouvrit de ses craintes au libéral procureur d’Alger, M. Schmelk, nommé après la grande valse des Barricades. Celui-ci conseilla de se rendre à Paris et lui Obtint un rendez-vous du garde des Sceaux, son ami Edmond Michelet. Et le 19 mars, place Vendôme, le vieil homme confiait ses espoirs et ses angoisses au ministre de la Justice.

Le lendemain le premier ministre, Michel Debré, apprenait la possibilité de conversations entre les chefs d’un des principaux foyers de rébellion en Algérie et des représentants du gouvernement. Aussitôt il en informait brièvement le général de Gaulle.

« Sauf contre-indication de votre part, dit-il au président de la République, j’irai personnellement au fond de cette histoire.

– Comme vous voudrez. »

De Gaulle chargea son homme de confiance pour les affaires algériennes, Bernard Tricot, d’en suivre le déroulement pour l’Elysée.

Pour sa part, Debré désigna son directeur de cabinet, Pierre Racine, et le chef de son cabinet militaire, le général Nicot. Celui-ci, qui ne pouvait se déplacer en Algérie, délégua ses pouvoirs pour cette mission à l’un de ses adjoints : le colonel Mathon. L’équipe Tricot-Mathon, Elysée-Matignon, était constituée. L’affaire Si Salah commençait.

La première rencontre eut lieu en début de soirée, le 28 mars 1960, à la préfecture de Médéa. A l’heure prévue, tels des fantômes sortis de l’ombre cotonneuse, trois hommes en burnous gris pénétrèrent dans le jardin de la préfecture et franchirent la porte latérale du bâtiment officiel où les attendait le préfet Cayssa. Celui-ci les conduisit jusqu’à un bureau du premier étage et se retira. Face à face se retrouvaient pour la première fois depuis le début de la guerre d’Algérie trois représentants des combattants les plus durs de la rébellion algérienne et deux des plus proches collaborateurs du général de Gaulle et de Michel Debré. Il y eut un instant de gêne. Chacun restait immobile. Sur la défensive. Puis Bernard Tricot et le colonel Mathon s’avancèrent et se présentèrent. A l’énoncé de leurs titres de représentants des deux plus hautes autorités françaises — le président de la République et le premier ministre — les visages des trois hommes s’éclairèrent. Ils se dégagèrent de leurs burnous.

« Nous sommes parmi les principaux dirigeants de la wilaya 4, dit l’un d’eux, un homme mince, le visage fin et ouvert. J’en suis le responsable politique et voici un membre du conseil de wilaya et le responsable local du F.L.N. pour la ville de Médéa. Nos noms n’ont pas d’importance. Nous les échangerons plus tard.

– Vous n’avez pas eu de difficultés pour parvenir jusqu’à nous ? interrogea Mathon.

– Non, les promesses ont été tenues. Nous n’avons vu personne. » Puis les quatre hommes s’engager dans une série de questions sans importance sur le temps et l’état de la route, histoire de briser la glace et d’échanger quelques mots.

« Nous n’avons rencontré ni militaires ni patrouilles, renchérit le responsable local. Tout s’est passé comme nous l’a dit le cadi. Très simplement. »

Mais pour que tout se déroule « très simplement » il avait fallu mettre le général Roy, commandant la zone de Médéa, dans la confidence ! Delouvrier, Challe et Jacquin, les trois seuls hommes qui à Alger soient au courant de la mission extraordinaire, avaient rassuré Tricot à son propos.

«Le général Roy est un homme très droit, très intelligent, très fin politiquement. Il comprendra et fera en sorte qu’aucun chef d’unité ne déclenche une opération malheureuse.»

Il suffisait en effet du zèle intempestif d’un sous-lieutenant à la tête d’une patrouille pour tuer ou arrêter les envoyés du F.L.N. et mettre fin à tous les espoirs de paix ! Challe avait donc recommandé à Roy de suspendre toutes les opérations dans son secteur, puis les envoyés de Paris avaient mis au point avec le commandant de Médéa un itinéraire que les émissaires du F.L.N. pourraient emprunter en toute sécurité. Protéger des hommes que l’on considère depuis six uns comme des ennemis n’était pas chose facile à expliquer à un militaire. Mais le général Roy avait très bien « compris ». Et les (uns responsables F.L.N. étaient là sains et saufs dans un secret presque absolu).

« Avant que nous discutions en détail des possibilités d’un cessez-le feu, commença l’un des trois maquisards, je voudrais tout de suite préciser un point. Une chose très importante et qui engage tous les combattants de la wilaya que nous représentons. »

C’était le responsable politique qui avait pris la parole. Il se posait ainsi en chef de la délégation aux yeux de ses interlocuteurs français.

« Nous voulons la paix, poursuivit-il, mais il ne s’agit pour nous ni d’aman ni de reddition. Encore moins d’une trahison personnelle. Nous représentons nos camarades combattants du maquis de la wilaya 4 et notre volonté sera, dans toutes nos discussions, de les associer à tous les points sur lesquels nous pourrions nous mettre d’accord. »

Mathon et Tricot acquiescèrent, satisfaits. L’homme exprimait avec aisance et clarté tout ce qui était sous-entendu lors des contacts établis par le cadi. Le dialogue pouvait commencer.

Bernard Tricot rassura ses interlocuteurs. Personne n’entendait assimiler ces conversations à une reddition. Il s’agissait uniquement d’établir de bonne foi les conditions d’un cessez-le-feu, d’une paix raisonnable. Au cours de ce premier contact, l’envoyé de l’Elysée proposa aux trois chefs rebelles un plan de discussion. D’abord évoquer l’aspect technique des négociations : comment arrêter les combats et maintenir ce cessez-le-feu jusqu’à l’autodétermination. Et ensuite parler de l’avenir de l’Algérie.

Appuyé par ses deux compagnons, le chef politique F.L.N. expliqua que seuls les hommes de l’intérieur voulaient la paix et que Nuls ils étaient capables de l’imposer.

« Le G.P.R.A., précisa-t-il, est bien loin de nos préoccupations. Nous voyons toujours des gens partir pour Tunis et ne jamais en revenir.

Le G.P.R.A. est traité en gouvernement, ses membres trouvent cela agréable. Ils n’ont aucune raison de faire cesser cet état de choses. »

Puis il laissa entendre que l’idée d’indépendance découlant directement de celle d’autodétermination, les combattants de l’intérieur avaient atteint leur but. Il suffisait de se mettre d’accord sur des zones de regroupement des maquis. « Et les armes ? interrogea le colonel Mathon. — C’est en effet un problème, concéda le chef politique. Mais il n’est pas insoluble. Elles pourraient être déposées auprès d’une autorité civile et placées sous une garde mixte. »

Les combattants étaient donc prêts à déposer et à rendre leurs armes pourvu que l’arrêt des combats ne ressemblât pas à une reddition. L’information était de taille. Il fallait vraiment que les maquis soient à bout de souffle pour envisager pareille mesure.

Quant à l’avenir politique de l’Algérie, le chef de la délégation le concevait dans une étroite coopération entre Algériens d’origine musulmane et européenne.

« Nous ne désirons couper les ponts ni avec la France ni avec l’Occident, dit-il d’une voix douce. Chacun a droit de vivre en paix dans son pays. Ce que nous désirons, c’est la fin de la domination européenne. Que nous soyons maîtres de nos affaires sans que les Européens décident pour nous. »

Voilà un langage que comprenait Bernard Tricot. Pour lui, l’avenir de l’Algérie ne pouvait que passer par là. Décidément, cette première réunion ne se déroulait pas mal.

« Ce que nous désirons, poursuivit le chef politique, une fois réalisées les conditions d’arrêt des combats, c’est une cohabitation étroite avec les Européens et une coopération importante avec la France. Les combats ont été trop durs, le peuple a trop souffert. Il est à bout de souffle. Nous-mêmes n’avons presque plus de relations avec l’extérieur qui est censé nous représenter. Plus de liaisons radio, plus de messagers réguliers. Il nous faut parfois plus d’un mois pour recevoir des nouvelles de Tunis. Le prix de la réalisation de notre idéal initial est trop élevé. Arracher l’indépendance coûterait trop cher. Nous ne voulons plus continuer dans cette direction. La conception de la paix des braves nous convient.

-Convient-elle à vos troupes ? »

 « Nos commandants de secteur, répondit celui-ci, sont tous au courant de notre rencontre. Ils l’ont approuvée. Nous devons maintenant rendre compte de nos conversations à notre chef de Wilaya, Si Salah, ainsi qu’au responsable militaire, Si Mohamed. Il est temps de vous dire maintenant que mon nom est Si Lakhdar, responsable politique et adjoint de Si Salah. Le responsable de Médéa ici présent est Abdelatif, et Halim fait partie du conseil de wilaya comme chef de la zone d’Aumale. »

Lakhdar exprimait ainsi sa confiance et son désir de poursuivre les négociations qui n’en étaient qu’à leurs balbutiements malgré des preuves certaines de bonne volonté. Les cinq hommes convinrent e retrouver trois jours plus tard au même endroit et dans les mêmes conditions.

« Il serait bon, souligna Bernard Tricot, qu’après avoir consulté votre chef et vos collègues de la wilaya, vous soyez en mesure de définir les conditions de mise sur pied d’un cessez-le-feu efficace et réel. »

L’ordre du jour de la réunion suivante étant ainsi fixé, les cinq émissaires secrets se saluèrent, toute gêne effacée, Ils n’étaient que des hommes de bonne volonté résolus à mettre fin à un combat. Le jeu était dangereux mais en valait la chandelle !

C’est le 31 mars que se joua l’avenir de ce qu’on allait appeler l’affaire Si Salah. Un avenir plein d’espoir mais aussi de déceptions et de drames qui allaient provoquer des catastrophes…

A suivre

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Article original rédigé par aziz3d et publié sur Guerre d’Algérie
Reproduction interdite sans autorisation


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