DzActiviste.info Publié le lun 19 Mar 2012

Hors-Serie: Les dessous d’une affaire d’état "L’affiare Si Saleh" 2/3

Partager

<< Hors-Serie: Les dessous d’une affaire d’état « L’affiare Si Saleh » 1/3

Si SalehMais ce 31 mars 1960, c’était encore l’Espoir. à 23 heures les représentants de la wilaya 4 acceptèrent toutes les conditions présentées avec beaucoup de souplesse et de doigté par le colonel Mathon et Bernard Tricot. C’est le général Challe qui — en rapport étroit avec les représentants de l’Elysée et de Matignon ainsi avait établi les modalités d’une « reddition qui n’en ait pas les apparences mais tous les effets », comme dira plus tard Paul Delouvrier. Qu’on en juge : il était entendu que tous les combattants de la wilaya déposeraient leurs armes dans des endroits fixés par accord mutuel — de préférence les préfectures pour que les djounouds n’aient pas le sentiment de i remettre leurs armes à des militaires. Ainsi l’honneur serait sauf. En échange de quoi, la France reconnaîtrait à ces « fellaghas » le titre de combattants réguliers. Dès lors chaque djoundi pourrait soit regagner son village soit s’engager dans l’armée française au sein des harkis ou dans une formation de promotion sociale. Les cadres F.L.N. seraient envoyés à l’école d’officiers et de sous-officiers de Cherchell ou bien rejoindraient eux aussi leur famille. Le gouvernement français s’engageait à n’exercer aucune poursuite contre ces anciens rebelles à condition qu’ils « n’aient pas de sang sur les mains ». Les « tueurs » et les terroristes seraient jugés. Mais les négociateurs de Médéa convinrent que ces cas particuliers seraient réglés «entre eux». Une peut comme une loi d’amnistie interviendrait très rapidement après l’autodétermination, Mathon et Tricot pourraient «fermer les yeux» et aider à l’exil temporaire des «tueurs» vers l’étranger.

Ayant accepté toutes les conditions matérielles du cessez-le-feu Si Lakhdar entreprit de clarifier la situation politique. Les « négociateurs » de la wilaya 4 prônaient la constitution d’une sorte de parti politique dont ils seraient les leaders et qui s’insérerait dans une « cohabitation » avec la France. En fait ils réclamaient une autonomie interne dans laquelle ils auraient une place privilégiée.

« Mais tout cela ne sera valable, précisa Lakhdar, que si nous avons l’accord des autres régions. Le pouvoir des wilayas est beaucoup plus fort, beaucoup plus important que celui que peut détenir l’organisation extérieure, peu consciente des réalités intérieures. Nous devons désormais agir en deux temps. Dans un premier temps, nous allons mettre au courant de notre accord tous nos chefs de zone, puis, après leur acceptation, nous entreprendrons d’amener à nos vues les wilayas voisines.

– Et Tunis ? interrogèrent les « Français ».

Nous nous expliquerons également avec Tunis. Mais plus tard. Que pourront faire les membres de l’extérieur si toutes les wilayas — c’est-à-dire les combattants et par suite tout le peuple qui nous soutient — décident de négocier avec la France ? Rien. Si ce n’est suivre. Et traiter. Ils s’apercevront enfin de la véritable situation qui règne à l’intérieur et sentiront l’opportunité, si ce n’est la nécessité, d’adopter nos plans. »

Décidément la négociation semblait favorable. Tricot et Mathon ne pouvaient qu’abonder dans le sens de leurs adversaires d’hier, bientôt des alliés. Il fallait mettre à exécution le plus vite possible la première partie de ce plan. Avertir les chefs de zone, ne paraissait pas être bien difficile. Pourtant Lakhdar, Halim et Abdelatif demandèrent un délai de huit semaines.

« Tant que cela ! s’exclama le colonel Mathon.

– Oui. Et à condition que pendant ce délai vous vous engagiez à suspendre les opérations de réserve générale sur le territoire de la wilaya 4.

– Et les troupes de secteur ? demanda le colonel.

– Aucune importance. On s’en arrange très bien. Ce qu’il faut éviter ce sont les opérations de parachutistes, de légionnaires ou de commando de chasse. »

Mathon en prit l’engagement.

« Nous verrons plus tard ce qu’il faudra faire lorsque nous contacterons les wilayas voisines, ajouta Si Lakhdar.

– Quand nous reverrons-nous ?

Laissez-nous environ ces deux mois. Nous vous avertirons par le canal habituel du résultat de notre mission. Le vieux cheikh vous dira quand nous serons prêts à passer au second stade de la discutions.»

L’affaire prenait une telle importance que, pour garantir le secret, Le colonel Mathon écrivit lui-même au stylo à bille les comptes rendu de ces deux réunions et en fit six copies tirées au papier carbone pour le général de Gaulle, Michel Debré, Paul Delouvrier, le Général Challe, Bernard Tricot et lui-même. En dehors de ces six documents manuscrits il n’existe pas une note, pas un papier, pas Un compte rendu qui fasse seulement allusion à l’affaire.

Chaque ligne de ce compte rendu était du baume au cœur de Challe, qui y voyait la justification de toute sa politique. Il interrompit pratiquement toutes les opérations qui se déroulaient dans l’Algérois. Avec la reddition de la wilaya 4 c’étaient les trois wilayas de l’Algérie qui étaient pacifiés. En effet non seulement la wilaya de Si Salah couvrait de Palestro à Ténès — c’était la plus riche d’Algérie—, mais en outre, depuis les affaires Bellounis, Si Chérif et Si Haouès, elle avait barre sur la wilaya 6 et ses arrières, quant à l’organisation F.L.N. oranaise, elle était littéralement à genoux. Aux frontières, les barrages est et ouest étaient efficaces à 95% et les rares djounouds chargés d’armes qui passaient vers le Sud étaient vite repérés grâce à une surveillance aérienne intense et aux pisteurs arabes que Challe avait décidé d’utiliser dans cette chasse à l’homme. Quelques traces de pas, quelques éraflures et ces Sherlock Holmes du désert vous disaient quand le fell était passé, s’il était chargé ou non, quelle était sa direction. Un hélicoptère et une mitrailleuse suffisaient alors à anéantir les djounouds qui avaient passé la frontière.

La rébellion, privée de moyens de communication, de ravitaillement, d’armes, de recrutement, traquée par les opérations et les embuscades, était à bout. Les négociations de Médéa le prouvaient. Aux yeux de Challe cette affaire Si Salah était le coup de grâce pour les maquis de l’intérieur. Dès lors on comprend sa déception devant l’inflexibilité du général de Gaulle à son égard.

Challe voulait rester non seulement pour voir sa victoire, en tirer les honneurs qui sont la récompense de la vie militaire, mais aussi, mais surtout, pour surveiller le déroulement de l’affaire Si Salah, car le commandant en chef se méfiait de l’envoyé de l’Elysée. Pour lui, Bernard Tricot était le l’homme qui ne voyait qu’un avenir pour l’Algérie : l’indépendance. Il craignait que l’éminence grise du Général ne se serve du ralliement de Si Salah pour manœuvrer le G.P.R.A. et l’amener à traiter.

Car déjà, en ce mois de mars 1960, l’affaire Si Salah est une source d’équivoques. Pour Challe et les quelques officiers du B.E.L. qui sont dans la confidence, le cessez-le-feu partiel signifie le ralliement des hommes de Si Salah. Comment appeler autrement une manœuvre qui aboutit au dépôt des armes, au retour des rebelles dans leurs foyers ou à leur entrée dans les rangs de l’armée française ? L’affaire Si Salah réussie, c’est l’intégration tant rêvée qui devient enfin possible, le maintien définitif de cette Algérie française que l’on a juré de préserver. Ce qu’ils oublient — volontairement ou non — c’est que les cadres et les djounouds épuisés physiquement par une lutte démesurée, écœurés par le « lâchage » de Tunis, n’en restent pas moins très attachés à l’idéal de l’indépendance. Ils acceptent d’autant mieux la paix des braves qu’elle conduit au référendum d’autodétermination. Et si celui-ci se déroule librement, il proclamera le désir du peuple algérien d’être indépendant. Le délégué général Paul Delouvrier en est persuadé. Tous les rapports qu’il reçoit concordent. En Oranie, par exemple, cette Oranie où la rébellion est à genoux — comme dit Challe —, où le général Gambiez a fait un effort considérable pour éliminer la torture et les « corvées de bois », où la paix semble revenue, la population musulmane libérée du « joug du F.L.N. » n’en exprime pas moins son désir d’indépendance. La rébellion a reculé jusqu’à disparaître par endroit mais son empreinte politique reste indélébile sur la population.

L’armée, chefs en tête, nie obstinément cette évidence. Dans le bled elle est au contact d’une population qui vit au Moyen Age et ne sait que rendre hommage au plus fort. Dans cette optique, la réussite de l’affaire Si Salah ne peut conduire qu’à une Algérie définitivement française. Mais une page est tournée. La rébellion, commencée dans les campagnes, a bouleversé la façon de penser des villes. Désormais le pouls de l’Algérie musulmane se prend dans les faubourgs des grandes villes. Et là, le désir d’indépendance manifesté par le peuple s’y fait jour avec force. L’armée ne peut ni ne veut l’admettre. Elle a vaincu son adversaire sur le terrain, donc elle a gagné. Sans rébellion on ne peut remettre l’Algérie française en question.

Dans ce contexte, Challe, qui savait pouvoir réaliser cette décolonisation par promotion dont il s’était fait le champion, ressentait encore plus profondément l’amertume de son départ. D’autant plus profondément qu’il était désormais persuadé que de Gaulle et « la bande à Tricot » voulaient larguer l’Algérie, et torpiller les chances de réussite de l’affaire Si Salah. Quittant l’Algérie l’ancien commandant en chef se promettait bien de suivre de Fontainebleau cette affaire mystérieuse. A ses yeux elle était la dernière chance de l’Algérie française et fraternelle dont il rêvait depuis deux ans.

Tout avait -réussi. Les cadres de la wilaya étaient d’accord. Un cessez-le-feu était désormais possible mais ne serait réellement applicable que s’il était admis et suivi par les autres wilayas. Telles étaient en bref les nouvelles qu’apportaient le 31 mai 1960 les émissaires de la wilaya 4 à leurs homologues Tricot et Mathon à nouveau réunis à la préfecture de Médéa. Cette fois, les cinq hommes, devenus de vieilles connaissances, ne perdirent pas de temps en approches subtiles ni en précautions de langage. Ils étaient cinq, la même galère. Deux mois s’étaient écoulés et il ne s’agissait de perdre de temps. Les résultats étaient positifs et le secret de leurs contacts avait été préservé. Chacun des deux partis a joué le jeu. Un miracle. Il fallait profiter du courant de confiance entre les ennemis d’hier pour faire aboutir aujourd’hui le projet de cessez-le-feu. Pourtant, après que Lakhdar eut expliqué les contacts avec les différents commandants de zone, Bernard Tricot et le colonel Million, rompus aux discussions de cabinet et aux sous-entendus, décelèrent chez leurs interlocuteurs une certaine gêne. Malgré les nouvelles optimistes la machine grippait. Mais où ? Si les commandants de zone étaient tous favorables, c’était de l’état-major que venaient d’éventuelles réticences. Il fallait en avoir le cœur net.

Faisant preuve d’une psychologie rare de la part d’un maquisard descendu de sa montagne, Lakhdar prit les devants :

« Nous avons deux problèmes, avoua-t-il, le premier vient d’un homme : Si Mohamed, l’adjoint de Si Salah, l’autre est un problème d’altitude générale. Nous sommes conscients de l’intérêt que représentes ces discussions à l’échelon le plus haut mais en même temps nous craignons de donner à certains, peu familiers avec les subtilités contacts secrets, l’impression de trahir, de jouer pour notre  compte et dans notre intérêt personnel.

  • Si Mohamed est opposé à nos entretiens ? interrogea Mathon.
  • Non. Pas ouvertement. Mais c’est un chef militaire très dur, difficile à convaincre. Il voit la trahison partout. Lors des crises nées récentes il a été très violent. Beaucoup de djounouds ont peur de lui. »

Si Lakhdar semblait embarrassé. Aucun des deux émissaires français ne releva l’allusion aux terribles purges qui avaient décimé quelques mois auparavant les cadres intellectuels de la wilaya. Si Mohamed était donc des adeptes d’Amirouche. Il faudrait compter avec son intransigeance. Pour l’heure, il s’agissait de rassurer Lakhdar, lui donner bonne conscience.

« Il n’y a pas traîtrise, plaida Tricot, lorsqu’on tente de mettre honnêtement sur pied les conditions d’un cessez-le-feu qui ne sera pas uniquement applicable à la wilaya 4 mais à tous les combattants de l’intérieur. Quels qu’ils soient. En outre, vous ne traitez pas avec l’armée mais avec le gouvernement.

– C’est pourquoi, enchaîna Si Lakhdar, il sera indispensable qu’une fois définies les conditions d’arrêt des combats, nous amenions les autres wilayas à partager notre point de vue. »

Le chef politique s’arrêta un instant, passa la main sur son visage, comme pour se donner les secondes d’une ultime réflexion, puis se lança :

« Pour convaincre Si Mohamed, pour persuader les wilayas voisines nous avons besoin de traiter notre affaire à un haut niveau. C’est pourquoi nous n’avons voulu rencontrer que des représentants du pouvoir parisien. Maintenant que nous sommes sur le point d’aboutir il faudrait frapper un grand coup, d’une portée psychologique importante. Nous vous faisons personnellement confiance, vous représentez directement le général de Gaulle, mais si nous pouvions rencontrer une haute personnalité politique de Paris qui conclue avec nous les accords que nous avons étudiés cela faciliterait énormément notre travail. Vis-à-vis des autres wilayas, et aussi vis-à-vis de Si Mohamed, nous serions plus représentatifs. »

L’idée était bonne. Tricot et Mathon l’avaient d’ailleurs évoquée à Paris et Michel Debré ne s’y était pas opposé.

« Je crois que cela peut se faire, répondit Bernard Tricot. Laissez-nous quarante-huit heures. Après-demain vous aurez la réponse. »

Le 2 juin, tout était réglé. Des émissaires de la wilaya 4 étaient attendus à Paris « par une haute personnalité » qui récapitulerait avec eux les différents points de l’accord de cessez-le-feu et s’engagerait au nom du gouvernement français.

« Si vous donnez suite à cette proposition, dit le colonel Mathon, faites-nous connaître deux jours à l’avance la date que vous aurez fixée. »

C’était le maximum de ce que pouvaient faire les représentants français. Ils ne voulaient pas non plus donner à leurs vis-à-vis l’impression de trop « pousser à la roue ». Après tout, c’étaient les wilayas qui étaient en position de faiblesse. Mais qu’est la force, qu’est la faiblesse dans une guerre subversive où tous les rapports, toutes les valeurs sont bouleversées ? Lakhdar, Halim et Abdelatif avaient l’air très satisfaits :

« Nous vous préviendrons bientôt », assura le chef politique en prenant congé de ses hôtes.

A suivre…

Hors-Serie: Les dessous d’une affaire d’état « L’affiare Si Saleh » 3/3 >>


Article original rédigé par aziz3d et publié sur Guerre d’Algérie
Reproduction interdite sans autorisation


Nombre de lectures: 410 Views
Embed This