DzActiviste.info Publié le lun 10 Déc 2012

«Il n’y a pas de volonté politique pour aller vers des réformes audacieuses»

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Noredine Benissad. Président de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme (LADDH)

A l’occasion de la célébration du 64e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, le président de la LADDH estime que la gestion et le contrôle de la société par des méthodes autoritaires ne peuvent pas générer la citoyenneté, la tolérance et la culture de la paix. Il ajoute en outre que l’absence d’espaces de liberté et de libre expression ne peut produire que l’expression de la violence, l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de l’homme.

– Quel est l’état des lieux des droits humains aujourd’hui en Algérie ?

Soixante-quatre ans après l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’homme par l’Assemblée générale des Nations unies, on peut faire deux lectures contrastées. Une lecture optimiste ferait ressortir l’universalisation des droits de l’homme ainsi que la proclamation de l’indivisibilité des droits civils et politiques et des droits économiques, sociaux et culturels.
Les conventions internationales protégeant les droits de l’homme se sont multipliées et ont touché tous les domaines ainsi que la mise hors la loi – même s’ils n’ont pas encore été entièrement éradiqués – de la colonisation, de l’apartheid, du racisme, de l’esclavage, le développement du droit pénal international, la chute des dictatures et des régimes totalitaires en Amérique latine et dans les ex-pays de l’Est.

Une lecture plus pessimiste amènerait à constater que l’adhésion presque universelle au principe des droits de l’homme, placée sous protection de la communauté internationale, n’est pas une garantie contre les atteintes qui continuent à leur être portées.
Comment, en effet, concilier l’affirmation de la dignité inhérente à tout être humain sur cette terre avec le constat déchirant qu’un milliard trois cent millions d’êtres humains tentent de survivre avec moins d’un dollar par jour ? Comment tolérer que trente-cinq mille enfants meurent chaque jour de malnutrition et de maladies ?

– Comment se résigner à ce que deux cent cinquante millions d’enfants soient astreints au travail, ce qui n’est rien d’autre qu’une version économique de l’esclavage ? Comment accepter que cinquante millions de réfugiés soient privés de la jouissance de droits fondamentaux ?

Transposés à notre pays, force est de constater qu’il y a encore des enfants qui sont astreints au travail, que certains souffrent de malnutrition et d’exclusion de l’école. Le droit au travail, au logement, aux soins médicaux, au savoir, à une vie décente, devient de plus en plus un luxe dans une Algérie à deux vitesses, celle d’en haut et celle d’en bas. Un pays où on dénie à ses citoyens leur langue maternelle.

L’ouverture formelle amorcée par la Constitution de 1989 s’est vite refermée par l’instauration de l’Etat d’urgence en février 1992 qui a remis en cause l’exercice des libertés constitutionnelles. Malgré la levée de l’Etat d’urgence depuis février 2011, les atteintes aux libertés collectives et individuelles ne sont pas une vue de l’esprit. La loi sur les associations est liberticide et ne permet pas l’émergence d’une société civile autonome. Les libertés de manifestation, de rassemblement et de réunions publiques continuent à être interdites, voire réprimées alors qu’elles sont garanties par la Constitution et les conventions internationales relatives aux droits de l’homme ratifiées par notre pays.

Le champ audiovisuel ouvert à la société plurielle reste fermé et les mécanismes de régulation prévus par la loi sur l’information n’ont pas été mis en place depuis janvier 2012.

A l’évidence, il n’y a pas de volonté politique pour aller vers de profondes et audacieuses réformes politiques, économiques et sociales pour mettre notre pays sur la voie de la démocratie, de l’Etat de droit et de la promotion des droits de l’homme.

– Quelles sont les raisons principales à l’origine de cette situation ?

C’est la nature même du système autoritaire qui n’accepte pas l’opposition, les contre-pouvoirs, l’alternance au pouvoir, l’implication des citoyens dans la vie politique, dans le processus de décision et même le débat contradictoire.

On a su utiliser le droit du peuple algérien à disposer de lui-même pour libérer le pays, mais il y a eu un échec total pour la construction d’un Etat de droit et démocratique respectueux des droits de la personne humaine.

La gestion et le contrôle de la société par des méthodes autoritaires ne peuvent pas générer la citoyenneté, la tolérance et la culture de la paix. L’absence d’espaces de liberté et de libre expression ne peut produire que l’expression de la violence, l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de l’homme qui sont les sources des malheurs des peuples.

– Comment trouver des solutions pour parer aux atteintes aux libertés et aux droits ?

Je suis tenté de dire qu’un régime véritablement démocratique est une condition d’existence des droits de l’homme. Que la démocratie soit la garantie des droits de l’homme, c’est une évidence, constamment rappelée dans les instruments internationaux. On ne saurait, même dans une démocratie, se reposer uniquement sur le pouvoir ou sur la justice pour garantir les libertés. Le respect des droits de l’homme dépend aussi de la capacité des citoyens à se mobiliser pour les défendre, à les transformer en cause civique. Les droits de l’homme suscitent, de fait, de larges mouvements d’opinion et de nouvelles formes d’engagement, distincts du militantisme politique et social traditionnel. L’action collective doit prendre appui sur les grandes libertés, si j’ose dire, qui caractérisent la démocratie, les libertés d’association, de réunion, de manifestation et la liberté de la presse. Les groupes les plus vulnérables, les femmes, les malades, les prisonniers, les chômeurs, les personnes à mobilité réduite, les retraités ou les sans-logis sont en droit de faire reconnaître et respecter leurs droits. Cette action civique peut sous certaines conditions – en premier lieu, le non-recours à la violence ou de contrainte sur autrui – contribuer à la construction d’une conscience des droits de l’homme, à réveiller la conscience endormie de leurs concitoyens, à déranger le consensus tranquille et à mettre en garde contre les fausses évidences par lesquelles les violations des droits de l’homme se font avec l’assentiment de la majorité silencieuse.

Mehdi Bsikri
El Watan 10/12/2012


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