DzActiviste.info Publié le mer 4 Juin 2014

Inflation de unes et panne de contenus

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laPresseAlgerienne_04129 quotidiens se disputent les étals des buralistes

Mustapha Benfodil. El Watan le 03.06.14

C’est un vrai casse-tête pour les buralistes : comment disposer les unes des journaux sur leurs étals sans froisser personne ? La presse papier a franchi la barre des 200 titres.

Le ministère de la Communication a recensé exactement 129 quotidiens, dont 74 arabophones et 55 francophones (statistiques de 2012). Il a été enregistré, par ailleurs, 30 hebdomadaires et 62 mensuels, portant l’ensemble des titres de la presse écrite, toute périodicité confondue, à 224. La presse sportive caracole en tête des journaux spécialisés, avec pas moins de 10 enseignes. La presse régionale est également en hausse. Quand on sait qu’en 2006, il n’y avait «que» 43 quotidiens, on prend la mesure du bond accompli au niveau de l’offre en moins de dix ans, avec une hausse de près de 200%.

Question qui coule de source : cette offre pléthorique est-elle normale ? Est-elle l’expression d’une bonne santé médiatique ? Quid de l’aspect qualitatif ? Force est de le constater : une bonne partie (pour ne pas dire la majorité) de ces titres pâtissent d’une pauvreté éditoriale. En témoigne l’indigence des contenus proposés par nombre de nos tabloïds. Conséquence de l’éclatement et de la dilatation du paysage éditorial, dans sa version papier : la plupart de ces journaux fonctionnent avec des rédactions réduites qui «roulent» avec une petite poignée de journalistes permanents, généralement mal rémunérés, non déclarés, et travaillant dans la précarité la plus totale.

Reposant sur un modèle économique fragile puisant essentiellement dans la publicité institutionnelle, ce manque de ressources a négativement impacté le développement de ces journaux. Le fait de ne pouvoir disposer de rédactions confortables, avec des journalistes aguerris à tous les postes, s’est fatalement répercuté sur la qualité du produit. Exit les grands reportages, les enquêtes de terrain, les interviews décalées, les dossiers à plusieurs angles et autres articles de fond, et qui sont chronophages par nature. Nos confrères étant sommés de produire de la «copie» à un rythme industriel, ils ne peuvent s’offrir le luxe de prendre le temps nécessaire pour creuser leurs sujets.Ne parlons pas de la situation catastrophique des correspondants régionaux qui sont le plus souvent marginalisés, dévalorisés et payés au lance-pierres.

Or, nous savons tous combien il est important, notamment pour un quotidien national, de se doter d’un bon réseau de bureaux régionaux pour s’assurer un rayonnement à l’échelle des wilayas. Devant cette précarité structurelle, il ne faut surtout pas demander à ces gazettes de couvrir in situ l’actualité internationale. Quand on sait que même de grands quotidiens européens rechignent de plus en plus à diligenter leurs envoyés spéciaux aux quatre coins du monde, que dire de rédactions n’ayant pas même les moyens parfois de verser les salaires de leurs employés ? Pour le Brésil, par exemple, il faut savoir que beaucoup de nos confrères qui couvriront la Coupe du monde n’auraient pu accompagner l’aventure des Verts au pays de Garrincha sans l’apport des sponsors, en premier lieu les groupes de téléphonie mobile.

En quête de nouvelles narrations

Le boom des réseaux sociaux et l’émergence du journalisme citoyen acculent, désormais, la presse et l’obligent à aller au-delà de l’info brute, primaire. Le public attend, comme de juste, un traitement autrement plus original, plus fouillé, de l’information, ce qui prolonge, pour quelque temps encore, la «validité sociale» de la carte de presse. A condition de prendre le temps et le soin d’investiguer, de gratter cette fine couche de réel qu’on appelle l’«actualité», et ne pas se contenter de faire du rewriting des dépêches d’agences et de la communication institutionnelle.

Plus que jamais, la presse écrite est mise en demeure de proposer de nouveaux angles et de nouvelles narrations, de faire preuve de plus d’audace et de témérité, et d’un courage politique à toute épreuve. Bien sûr, cette prolifération de manchettes frisant la cacophonie ne gêne pas outre mesure. Néanmoins, l’idéal serait que la profession se restructure autour d’un certain nombre de titres incarnant l’ensemble des courants de pensée à l’œuvre dans la société, pour façonner une vraie diversité.

Il est attendu des patrons de presse d’investir davantage dans la qualité de fabrication, dans la formation et le perfectionnement des journalistes, en privilégiant un journalisme plus créatif, plus tourné vers la société, vers le terrain, et de favoriser l’éclosion d’une nouvelle génération de reporters, voire de grands reporters, et travaillant dans des conditions respectables. Et cela ne peut se faire sans une mutualisation des énergies.

Plutôt que d’avoir 100 canards avec trois pigistes et un maquettiste, qu’est-ce qui empêcherait d’imaginer, à côté de ces entreprises de presse artisanales (pour ne pas dire fictives), des médias un peu plus étoffés, mieux encadrés, avec des rédacteurs en chef plus hardis à la barre, et des reporters chevronnés dans toutes les rubriques.

Il ne s’agit pas d’aller vers de grands groupes de presse tenus par des oligarques. Il s’agit juste de redonner un peu de dignité à un métier de plus en plus banalisé, clochardisé, et de produire un journalisme respectueux du lecteur et du…journaliste.

Mustapha Benfodil


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