DzActiviste.info Publié le dim 10 Juin 2012

Jeunesse et football en Algérie : entre pratique et construction identitaire

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El Watan 10 06 2012

Alors que l’Algérie célèbre ses cinquante ans d’indépendance, on peut s’interroger sur l’avenir de sa jeunesse qui «prend de l’âge».

En effet, la crise multidimensionnelle que traverse le pays nécessite de s’intéresser aux problèmes qui prennent forme, comme cela peut être constaté à travers la pratique du football. L’observation de ce phénomène peut permettre d’avoir un éclairage des enjeux dans la construction identitaire des Algériens et la manière dont elle s’inscrit dans le quotidien.
Avec une population de près de 35 millions d’habitants, dont près de 60% a moins de 20 ans, la politique sportive de l’Algérie reste cantonnée comme bon nombre de pays du tiers-monde au stade «hygiéniste et utilitariste», pour reprendre la formule de Youcef Fatès (1994). Sur le plan psychologique, le sport a une vocation compensatoire dans l’éducation des enfants qui trouvent,  à travers la pratique d’une activité sportive, «un équilibre instable» qui «peut ainsi s’établir entre les échecs et les succès», comme c’est le cas chez les enfants en situation d’échec en milieu scolaire (Belarouci, 1996).Pour Saïb Musette (2000), si les jeunes Algériens investissent le sport, c’est parce qu’ils y trouvent un espace d’expression ou de rupture qui exclut – mais pas seulement – l’adulte en tant que catégorie sociale.

Pour l’auteur, la jeunesse algérienne, comme beaucoup d’autres sociétés, a élu le football comme «sport roi». La pratique du sport permet «l’affirmation de soi» et offre aux jeunes «(…) toute une palette d’expressions physiques et de performances en tant qu’acteurs». Dans une étude sur le rapport des Algériens avec leur temps libre, Nourreddine Khaled (1991) soulève l’importance de l’activité sportive chez les jeunes en tant qu’activité principale – par rapport aux activités artistiques – qui répond à un double déterminisme : «besoin de défoulement de l’individu et de maîtrise de sa force physique, d’une part, et tolérance, voire encouragement du milieu social qui accorde un préjugé favorable à cette activité, d’autre part». Comme bon nombre de sports d’équipe, les vertus du football sont nombreuses : il permet l’intégration des élèves en difficulté et à des vertus pédagogiques, car il permet à l’enfant de se socialiser dès le plus jeune
âge : «C’est entrer dans la société ; c’est accepter de vivre en bonne intelligence avec équipiers et adversaires» (Amram, 2002, p. 71).

Si le football se développe plus facilement en milieu urbain par exemple, c’est parce qu’il permet aux jeunes de se dépenser et reste accessible à toutes les bourses, puisqu’il n’est pas utile de disposer d’un matériel spécifique pour y jouer. Un ballon rond suffit, comme le constate Philippe Villemus : «En Afrique, du Maghreb jusqu’à l’Afrique du Sud, le football suscite des passions d’autant plus fortes que les autres sports ou loisirs y sont rares. Le foot ne nécessite qu’un équipement modeste. Même – surtout – les plus pauvres peuvent s’y adonner» (2006, p. 14). Quand il fait beau, les adeptes du foot se mobilisent pour jouer à la forêt ou à la plage, conséquence de la non-disponibilité des aires de jeux dans l’aménagement urbain.

Souvent, les jeunes jouent au football dans leur quartier en évitant le parcours incessant des voitures, et même s’ils n’ont pas la possibilité d’y jouer au sein d’associations sportives ou de clubs sportifs, ils s’organisent à leur façon pour jouer au ballon : «Les trottoirs, les aires de stationnement et les rues font office de terrains de jeux où se déroulent des parties de football». (Khaled, 1991). Au danger de la rue se mêle l’inventivité de ceux qui ne disposent pas de ballons : on prend un sachet que l’on trouve dans la rue, à l’intérieur duquel on introduit du papier. On le referme de manière à confectionner un ballon de fortune. Tous les moyens sont bons pour jouer au foot, on tire «parti des rebuts» que l’on trouve par terre, et on construit ce qui est «propre à soi», comme dirait Nestor Garcia Canclini (1996), même si dans une certaine mesure, le ballon n’a pas les attributs artistiques, il est l’œuvre recyclée de ceux qui n’ont pas de ballon. Les jeunes peuvent s’exercer à jouer au foot dans la rue où ils trouvent un espace de motricité, d’action et d’interaction que l’exiguïté des logements ne permet pas.

«Les routes à grande circulation deviennent un espace de rencontre, lieu où se déroulent parfois les grandes parties de football.» (Derguini, 1996). Un terrain vague suffit parfois pour faire une bonne partie de football ;  on dispose des repères en guise de bois pour y représenter le but, puis on divise les joueurs en deux équipes avant de commencer une partie. Si les joueurs ne sont pas nombreux, on installe des petits bois de part et d’autre de la surface de jeu sans gardiens pour les surveiller. Les deux équipes tentent de marquer contre le camp adverse, et si une faute est constatée, le coup franc est tiré à dix pas du but. Pour la pénalité, l’équipe adverse a le droit juste pour le penalty de défendre son but. Un des joueurs prend la place de gardien de but ; il peut bloquer le ballon à l’aide d’un seul pied sur lequel il repose le long de son corps avec interdiction formelle de toucher le sol du second pied. Autre cas, autre partie : on installe des bois avec cette fois-ci un gardien qui empêche deux équipes qui s’affrontent de marquer. L’équipe qui perd est remplacée par ceux qui attendent leur tour et ainsi de suite afin que tout le monde puisse jouer et intervertir les équipes autant de fois qu’il est possible de le faire.

Les jeunes peuvent s’exercer au jeu de la wasta (milieu). La règle est assez simple : un joueur joue contre le groupe. Il tente de récupérer le ballon qui est passé des uns aux autres jusqu’à ce qu’il arrive à le récupérer. Celui qui laisse échapper le ballon se met automatiquement au milieu et tente de récupérer le ballon à son tour et ainsi de suite. Ce recours à la débrouille des uns et à l’inventivité des autres permet de constater l’importance de la pratique du football au sein de la jeunesse qui peut y trouver une voie d’épanouissement. Cependant, le manque d’infrastructures d’accueil, la vétusté des stades et leur insalubrité nécessitent la mise en place d’une «(…) véritable politique sportive, dans tous les segments et domaines de cette activité, en lieu et place de celle du replâtrage de circonstance et au gré et humeur des décideurs en place» (Ouahib, 2010, p. 27).

Pourtant, il est nécessaire de rappeler que lorsque l’on parle de football en Algérie, le genre masculin est automatiquement associé, excluant de fait le genre féminin dans un système social caractérisé par le patriarcat. Si la femme est confinée à la maison, c’est parce que «la rue est masculine», comme dirait Lahouari Addi (1999). Rien n’empêche pour autant la femme de faire du sport ; par contre, la cristallisation des rapports entre les genres à cause de la mixité, la montée en puissance de la mouvance islamiste et la «(…)  pression sociale tendant à les empêcher de se produire sur les stades et dans les cours des établissements scolaires». (Miliani, 1998, p. 246). Dans ces conditions, il est aisé de penser à la socialisation des garçons qui, dès leur jeune âge, n’ont pas de mal à investir la rue «bech yelaâbou el baloun» (pour jouer au ballon), ce que confirme Nourreddine Khaled (1991) : «Quant au garçon, son temps libre est partagé surtout entre la maison, le quartier, la mosquée et le café. Il fréquente de manière plus ponctuelle le stade, le cinéma et les autres espaces hors quartier tels que la ville, le marché…».
Au-delà du discours démagogique, la fragmentation sociale est telle qu’elle donne lieu à toutes les contradictions : alors que d’ordinaire, la femme ne se rend pas au stade, elle défile dans les rues aux côtés de sa parentèle après la qualification de l’équipe nationale pour le mondial de 2010 : les youyous des femmes se sont mêlés aux cris des hommes pour l’occasion. D’ailleurs,  d’aucuns ont même songé que ces manifestations d’appropriation des femmes de l’espace public seraient un début de changement dans les mentalités, allant jusqu’à considérer l’opportunité d’investir les stades par la gent féminine comme étant une forme de rupture avec la tradition qui l’a assignée au rang de mineure. A l’occasion de la rencontre Algérie-Serbie, le 3 mars 2010, l’Office du complexe olympique Mohamed Boudiaf (l’OCO) a même mis en place l’opération «femmes au stade» en vue d’assurer une large présence féminine dans les stades. Sur les 56 000 tickets mis en vente, près de 6000 avaient été réservés aux familles. Les femmes seules devaient acheter leurs billets, alors que celles qui seraient en famille avaient droit à un accès gratuit (Moumen, 2010).

En dépit de la mise en place d’un important dispositif de sécurité avec 15 000 policiers mobilisés, force est de constater un manque d’organisation que ce soit lors de la vente des tickets ou le jour de la rencontre (Mekki, 2010). On constatait la déception des familles venues assister à la rencontre dans un stade «censé» les accueillir, mais fréquenté par «(…) une certaine catégorie de spectateurs que d’aucuns n’hésitent pas à qualifier de «aâraya» (voyous) » (Benfodil, 2010).
En effet, la stigmatisation de ces «hordes de jeunes», qui, à la sortie des stades, inondent les rues en criant et en chantant la victoire, suscitent la peur de ceux qui se hasardent à leur rencontre, nécessite de la part des pouvoirs publics la prise de conscience des problèmes réels que vit la jeunesse par la mise en place de véritables plans d’action sur le long terme. D’ailleurs, même si des événements tels que les rencontres sportives sont une manière d’évacuer la tension sociale et rompre avec la routine du quotidien, on déplore un climat de violence qui sévit de manière récurrente lors des rencontres sportives entre supporteurs de différentes équipes…

 
Par Réda Benkoula. Doctorant en sociologie Université du Québec à Montréal

 

Notice bibliographique :
-1. Addi Lahouari. 1999. Les mutations de la société algérienne – Famille et lien social dans l’Algérie contemporaine.  Paris : Editions La Découverte.
-2. Amram Michel, et Emmanuel Audusse. 2002. Football : un terrain idéal pour l’éducation. Issy-les-Moulineaux : ESF.
-3. Belarouci Latifa. 1996. Ecole, exclusion, difficultés scolaires : La santé mentale en milieu scolaire. Cahiers du Cread, n°42, 3e trimestre, p. 85-95.
-4. Benfodil Mustapha. 2010. «Femmes au stade, entre fantasmes et réalités : Les limites d’un match familial». El Watan (Algérie), 4 mars, p. 2.
-5. Canclini Nestor Garcia. 1996. Stratégies de recyclage : arts cultes et populaires en Amérique latine. In Recyclages : économies de l’appropriation culturelle, sous la dir. Claude Dionne, Silvestra Mariniello et Walter Moser, p. 281-291. Montréal, Balzac.
-6. Derguini Meriem. 1996. Socio-psychologie de l’espace et du temps scolaire : structuration spatiale et milieu de vie. Cahiers du Cread, n°42, 3e trimestre, pp. 67-80.
-7. Fatès Youcef. 1994. Sport et tiers-monde. Paris : Presses universitaires de France, Pratiques corporelles.
-8. Khaled Nourreddine. 1991. Jeunesse et temps libre. Cahiers du CREAD, n°26, 2e trimestre, pp. 63-77.
-9. Mekki Saïd. 2010. «Billetterie du match Algérie-Serbie : Grogne chez les supporters des Verts». L’expression (Algérie), 27 Février, p. 17.
-10. Miliani Hadj. 1998. «La salle de sport : espace de sociabilité». In Miroirs maghrébins, itinéraires de soi et paysages de rencontre, sous la dir. Ossman, Susan. Paris : Editions du CNRS.
-11. Moumen A. 2010. «Entrée gratuite  seulement pour les femmes accompagnées». Le Buteur (Algérie), 24 février, p. 8.
-12. Mussette Saïb. 2000. Les mouvements des jeunes : enjeux et perspectives. Cahiers du Cread n°53, 3e trimestre, p. 35-43.
-13. Ouahib Yazid. 2010. «Une pagaille indescriptible au stade du
5 Juillet : le football «victime» de sa réussite».
El Watan (Algérie), 4 mars, p. 27.
-14. Villemus Philippe. 2006. Le dieu football : ses origines, ses rites, ses symboles. Paris : Eyrolles.


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