DzActiviste.info Publié le ven 9 Nov 2012

Kabylie : Le terrorisme ou la stratégie du choc

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Par Said Radjef
09 novembre 2012
Pour un étranger qui visite pour la première fois la région, il aura l’impression que les choses sont ainsi depuis toujours. Il aura la forte impression que le terrorisme n’a eu aucun effet sur la Kabylie. Cependant , pour un autochtone qui a aujourd’hui entre 40 à 50 ans, l’avis est tout autre. Il a l’impression d’avoir déménagé de chez lui sous le choc d’une catastrophe naturelle, sans jamais quitter son domicile. Il vous dira que les choses ont changé au Djurdjura au cours de ces deux dernières décennies.
En dépit des violences terroristes inouïes et du triste record de rapts et de kidnappings, la génération Hip Hop continue de rythmer de façon singulière, avec son mode de vie, le quotidien de la région. En effet, il ne se pas de jour sans qu’une partie de la Kabylie ne soit le théâtre de violences. Près de 80 kidnappings ont été enregistrés au cours de ces dernières années rien dans la seule wilaya de Tizi ouzou. Malgré cette situation sécuritaire peu reluisante, les apparences donnent le sentiment que la région ne souffre pas. Si bien que par moment, on a la nette impression qu’on est ailleurs qu’en Kabylie, tant il est vrai que l’image de tous les jours porte en elle les assurances d’un coin paisible, sans le moindre danger.
Attablés sur une terrasse d’un café à Tizi ouzou, une vieille dame qui vient de sortir chez un cardiologue, demande à son époux si c’est vrai qu’elle est en Kabylie. Son mari eut cette réponse : « On est entre Kaboul et Washington. » Secouée la veille par un attentat terroriste qui s’est produit tout prés de chez elle, dans la commune de Frikat, la vieille dame était ahurie par la conduite des jeunes filles dont la tenue vestimentaire laissait apparaître le string comme une marque d’épanouissement, d’affranchissement social. De même, les incivilités proférées par les jeunes garçons au passage des jeunes filles, font tanguer son esprit. Tout en évitant de croiser le regard avec son mari, elle lui demande de changer d’endroit.
Depuis quelques années, la région donne l’impression d’être comme cette personne atteinte de la maladie d’Alzheimer. Plus le terrorisme frappe, plus la Kabylie perd la foi dans ses valeurs et ses repères. Plus il y a de rapts et de kidnappings, plus la région ressent la douleur d’être elle-même, plus elle montre les signes « de la fatigue d’être soi même. »
Outre l’abandon du slogan rassembleur « tamazight ddi lakkul », qui a fait vibrer les montagnes du Djurdjura depuis 1949, c’est un ensemble de mythes qui s’écroule avec l’avènement du terrorisme. Les lieux de sociabilité qui ont forgé l’esprit de la Kabylie aux principes de l’Islam et de la tolérance ont presque tous disparu au cours de ces deux dernières décennies. Sur les 1400 zaouïas que comptait la wilaya de Tizi ouzou, il n’en reste à peine qu’une vingtaine. Elles ont survécu grâce à l’aide de l’Etat. Les « djemaas » qui régissaient jadis la vie de la cité et qui représentaient aux yeux des célèbres sociologues A Sayed et P Bourdieu la « première instance démocratique », ont-elles aussi volé en éclats. La foudha et la robe kabyle qui constituent un symbole fort de l’identité locale, on ne les voit que rarement à l’occasion des enterrements.
A présent, la région n’est ni arabe, ni amazighe et encore moins occidentale. Ni moderne ni fière de ses valeurs propres qu’elle prétend vouloir restaurer. Tel un schizophrène, la Kabylie s’est perdue dans son propre monde, dans l’écume des fantasmes et des choix qui regorgent de contradictions et de paradoxes.
Dans les zones rurales régulièrement exposées à la menace terroriste, comme c’est le cas à Bouhamou, Boumahni, Sid Ali Bounab et la Kabylie maritime, la génération Hip Hop et la génération « Y » non seulement dominent la vie de tous les jours, mais elles nous font rappeler les heures de gloire des mouvements Hippy et Pink. Les jeunes et les moins jeunes, filles et garçons, s’habillent à l’occidental, dernier cri. Ils sont au fait des dernières marques de lingerie et des derniers clips de Chris Brown, Lil Wayn et de Robert Pattinson. Outre l’homosexualité qui a atteint des seuils alarmants, tout autour de ces régions, on peut dénombrer jusqu’à 40 bars par commune, alors que la législation en vigueur l’interdit formellement. Et pour les besoins de la cause, des night clubs y sont aménagés clandestinement, au milieu des maquis.
Tandis que le terrorisme pousse inexorablement la Kabylie a se blottir dans le giron de la délinquance et de la faillite morale, les jeunes ne rêvent que d’une seule chose : la harga. Quitter le pays pour s’affranchir des normes sociales, culturelles et religieuses pour gagner la liberté de l’individu moderne que ni le système ni les groupes terroristes n’ont été en mesure de leur offrir. Et si la liberté de l’individu moderne n’était qu’une forme d’aliénation très élaborée ?


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