DzActiviste.info Publié le ven 14 Déc 2012

Kabylie : Voyant (es), entre la schizophrénie, le délire structuré, le narcissisme et la manipulation

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Par Said Radjef

Le schizophrène est un esprit évolué, mais il est perturbé par l’utilisation anarchique et involontaire de ses facultés sensorielles, supérieures aux organes qui génèrent les cinq sens, c’est à dire les facultés propres à son âme.

Être schizophrène, c’est être prisonnier d’un réseau de communications avec le monde invisible, qui n’est pas structuré ni organisé de façon cohérente. En conséquence, celui qui est pourvu de ce type de réseau s’en trouve très malheureux, parce qu’il ne sait pas comment agir pour faire taire certains correspondants, ou pour en appeler d’autres…

Selon un haut responsable algérien, à la veille du 1er novembre 1954, la Kabylie ne comptait pas deux voyants (es). « Des Ait Yenni en haute Kabylie jusqu’à Souk El Khemis ( Issers) en basse Kabylie, il n’existait pas un seul voyant en 1954. » Aujourd’hui, plus d’un demi-siecle après, à l’heure des réseaux sociaux et des grandes conquêtes scientifiques, le Djurdjura grouille de voyant(es). On peut en compter jusqu’à une vingtaine par commune…

Ils sont si nombreux à se dire détenteurs de pouvoirs magiques et supranaturels. Ils prétendent guérir les maladies devant lesquelles la médecine est incapable de prouver ses prouesses. Et ils gagnent un argent fou. Si bien que dans de nombreux villages, devant la prolifération de ces charlatans, les médecins ont été contraints d’aller chercher sous de meilleurs auspices la subsistance quotidienne. Pour de nombreux psychiatres, ces voyants ne sont rien d’autres que des manipulateurs, des pervers hautement toxiques pour la société. Qui sont donc ces gens au pouvoir magique capable d’exorciser les âmes de leurs démons et de changer la destinée des gens ? Qui sont donc ces voyants (es) courtisé(e)s par les candidats aux élections, les femmes qui rêvent d’avoir un enfant, les futurs candidats au bac, les voisins qui s’accusent mutuellement de sorcellerie, les amoureux dont la famille empêche le mariage, les autorités qui aspirent à de nouvelles promotions, les chômeurs en quête d’un emploi, les sans abris à la recherche d’un logement, les vieilles qui attendent depuis des années le retour de leurs enfants de l’exil?…

Séduisants, sympathiques, parfois réservés, ils plaisent par leur côté charmeur et flatteur. C’est l’image que renvoient la plupart d’entre eux quand on les a sollicités à s’expliquer sur les origines de leur pouvoir magique. Après une longue attente sous les premiers flocons de neige, avec le Dr A M, nous fumes reçus chez l’un de ces voyants. Retranché dans une chambre sombre, il cherche à nous faire comprendre qu’il est en communication avec les esprits venus lui parler de l’objet de notre visite, de notre détresse. D’emblée, il cherche à nous mettre dans le doute pour cerner notre malaise. « Vous devez sacrifier un bouc et répandre son sang sur la partie gauche de votre corps. Il y a la malédiction (l’œil en kabyle) qui tourne autour de votre famille. Il y a des gens qui cherchent à vous nuire et à vous jeter des sortilèges. En répondant le sang du bouc sur votre corps, vous allez chasser les esprits qui veulent vous nuire », dit-il tout en recourant à des gestes et à des regards pour donner plus de conviction à ses propos. Cheikh S, la quarantaine passée, est un licencié qui dispose désormais d’un grand ranch et de plusieurs véhicules dernier cri. Après le bac, il a fait l’université de Bouzaréah ou il a obtenu une licence en psychologie à la fin des années 80. Depuis, après une longue période de chômage, il a trouvé dans la voyance ce que la société n’a pas pu lui offrir.

Interrogé subtilement sur les origines de ses pouvoirs magiques par le Dr A M, cheikh S affirme qu’un ange est venu lui cracher dans la bouche. Et depuis, tout ce qu’il entreprend est miracle.

Bien sur, cette comédie compte à son actif des milliers de victimes. Notamment les femmes, proies faciles qui sombrent facilement dans la spirale infernale de culpabilisation et de dévalorisation, sur fond d’une addiction pour les voyants. Véritables dangers pour notre intégrité physique et mentale, ces manipulateurs sont des personnalités narcissiques qui représentent un taux particulièrement élevé au Djurdjura. On les retrouve même sur la place publique et dans les marchés pour faire la promotion de leurs produits et de leurs plantes aux vertus médicinales. Ou structurés en sectes et en filières comme ce fut le cas notamment dans certains villages ou les services de la gendarmerie et de la bmpj ont réussi a démanteler des réseaux de jeunes filles travaillant pour le compte de ces voyants, spécialisés dans l’exhumation des corps fraichement enterrés.

Selon les dires de certains voyants, un verre de couscous roulé avec les mains d’un cadavre couterait jusqu’à 5000 dinars. Depuis 2000 à ce jour, les services de sécurité ont démantelé une trentaine de réseaux dont certains feraient rougir les maitres de l’épouvante à Holly Wood. De la même façon que l’on ne peut pas dire que nous sommes tous des menteurs ou des schizophrènes, ces voyant(es) sont de fins manipulateurs qui distillent le mal dans l’entourage pour exploiter les faiblesses psychologiques de leurs victimes…La société à leurs yeux n’est rien d’autre qu’un pion sur lequel ils doivent s’appuyer pour justifier leur délire structuré.


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