DzActiviste.info Publié le mer 14 Mar 2012

KRIM Belkacem, face à la désillusion du 2 novembre

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KRIM Belkacem, face à la désillusion du 2 novembre Alors que dans l’Aurès, les « opérations de maintien de l’ordre » ressemblaient déjà à la guerre. Le chef Kabyle fait le bilan de la nuit du 31 octobre au 1er novembre en Kabylie, ce qui, en raison des liaisons difficiles entre Ighil-Imoula, son P.C., et les différents lieux où l’insurrection avait éclaté, avait demandé plus de quarante-huit heures, le chef kabyle avait décidé pour les 400 hommes qui, de Ménerville à Yakouren, d’Azazga à la forêt des Beni-Mansour, tenaient les maquis, une politique de repli. Les 400 hommes étaient répartis au sein des sept régions qui composaient la zone 3 de Kabylie. Krim Belkacem décida de vivre dans un premier temps avec les hommes de la région de Tizi-Ouzou dont le chef de daïra était Zamoum Ali. Avec lui, Krim se sentait aussi à l’aise qu’avec Ouamrane. Il était « son second bras droit » !
Krim Belkacem n’avait pas été satisfait outre mesure de l’attaque des casernes. Elles avaient presque toutes échoué. En revanche, les incendies provoqués par les hommes de l’A.L.N. avaient causé des dégâts importants et le résultat psychologique sur les autorités et la population était satisfaisant.
« La psychose est établie, avait confié Krim à Zamoun. Il faut maintenant l’entretenir et développer le mouvement. »
Les sept années que Krim venait de passer dans la clandestinité avant le déclenchement de l’action armée l’avaient rendu prudent et méfiant. Il ne se faisait aucune illusion sur la puissance de feu de ses hommes, elle était presque nulle. Les armes manquaient. 130 pour 400 hommes. L’Aurès avait promis une aide. Un premier envoi, bien modeste, était arrivé quelques semaines avant l’insurrection ; depuis, plus rien. Et Krim, lisant les journaux et écoutant la radio, savait que Ben Boulaïd, qui avait déclenché la guérilla contre les troupes françaises, n’aurait pas trop d’armes pour tenter de résister. En outre toutes les forces armées dont le Gouvernement général disposait étaient concentrées sur l’Aurès, et il serait bien difficile à un convoi d’armes même modeste de sortir du massif. Là-bas c’était la «guerre et toute la presse consacrait ses articles sur la flambée de l’Aurès. Si l’on en croyait les informations officielles, les autres régions étaient calmes et on n’y procédait qu’à des contrôles de routine.
Cela n’empêcha pas Krim de donner à ses clefs de daïra de strictes consignes de repli. Tous les agents de liaison quittaient le P.C. du chef kabyle porteurs des ordres suivants :
« Chaque chef de région doit procéder au repli et se fondre dans la nature. Se déplacer de nuit. Le jour, vivre sous le couvert d’arbres et de broussailles. Impératif : ne pas laisser les hommes inactifs, procéder à leur instruction physique et psychologique. Tenter de pénétrer les villages pour ravitaillement et recrutement mais agir avec précaution. L’action directe viendra plus tard. Changer le plus possible de P.C. Ne pas rester plus de quarante-huit heures au même endroit. Rappelez-vous : mouvant comme un papillon dans l’espace. Garder toujours le contact avec mon P.C. »
Krim avait fait respecter ces mêmes consignes par les hommes dont il partageait la vie. Presque tous les jours la petite troupe pliait bagage et gagnait un lieu encore plus accidenté que le précédent.

De l’endroit où ils avaient établi leur dernière halte ils découvraient au-dessus d’eux la masse verdâtre du Djurdjura piquée des taches sombres des cèdres majestueux. Plus haut, au-delà de 2 000 mètres, le Ras-Timédouïne et le Lalla-Khedidja étaient déjà recouverts d’une première couche de neige étincelant au soleil. L’hiver s’annonçait. Il serait rude. Il fallait à tout prix s’y préparer soigneusement.
Mais ce n’était pas le principal souci de Krim Belkacem. L’état d’esprit de ses hommes l’inquiétait beaucoup plus. Il savait qu’en aucun cas il ne fallait laisser les hommes qui avaient déclenché le mouvement sans travail, à réfléchir dans la solitude sur l’éventualité d’une victoire dans un combat qui s’avérait trop inégal. Il ne fallait pas qu’ils pensent à leurs chances de réussite, ni à leurs familles.
seules, auraient à affronter l’hiver, il fallait leur donner l’instruction des guérilleros, les «chauffer», leur donner de l’espoir.
Pour appliquer ce plan, la technique de repli et d’attente ne facilitait pas les choses. Ben Boulaïd dans l’Aurès n’avait sans doute aucun mal à tenir ses hommes qui semblaient combattre sans relâche. L’«action permanente» l’aidait dans sa tâche. Mais Krim refusait, dans un premier temps, d’appliquer cette méthode. Ni la région ni les forces dont il disposait ne lui donnaient la moindre chance de résister seulement pendant un mois. « Je n’ai aucune vocation pour le suicide, disait-il à ses hommes, et je vous préfère en vie, vous préparant soigneusement à une guérilla qui durera longtemps, peut-être des années, que morts même en héros. Pour l’instant, cela ne servirait à rien. »
Dès les premiers jours les maquisards purent se faire une idée de la vie qui les attendait. Krim était inflexible sur la discipline. Les hommes qui avaient participé à l’action du 1er novembre s’étaient préparés au repli et chacun avait emporté le ravitaillement nécessaire pour tenir quelques jours : de la galette et des figues. Pendant la journée, les hommes devaient rester cachés, camouflés dans des endroits touffus.
« Interdiction de sortir de vos abris, avait ordonné Krim, en aucun cas ne passez dans des endroits découverts car l’observation aérienne va commencer… Soyez invisibles et silencieux…» Le dur apprentissage de la guérilla commençait. Rester toute la journée caché sous les arbres ou dans les fourrés en ne parlant qu’à voix basse et avec pour toute nourriture de la galette sèche et des figues n’était pas fait pour remonter le moral des hommes. Krim et Zamoum allaient de l’un à l’autre, bavardant avec eux. L’instruction militaire ne pouvait commencer qu’à la nuit tombée. C’est sur le terrain que les chefs de daïra apprirent à leurs hommes à placer des sentinelles aux endroits stratégiques, à les camoufler sous des branchages pour qu’elles ne puissent être détectées lors d’une observation aérienne. Les guérilleros apprirent à se déplacer de nuit, en silence. Invisibles.
La réaction militaire française prouva aux hommes que la tactique de Krim avait été la bonne. Trois jours après le déclenchement de la rébellion, la Kabylie fut parcourue par des camions militaires, des patrouilles. Les survols d’observation se multiplièrent. En vain. Les troupes ne firent que contrôler des villages apeurés et parcourir un djebel désert. Voyant que l’armée ne pouvait accrocher le moindre rebelle, l’état-major entreprit d’interdire l’entrée des villages aux maquisards et d’établir dans chaque douar un système de renseignement rapide.
Les caïds et les chefs de fraction, à qui l’administration reprochait vivement de n’avoir rien su des projets des « terroristes » ou de ne pas l’avoir prévenue, furent convoqués. Leur travail était maintenant de convaincre la population, il fallait qu’à la tombée de la nuit tous les villages soient déserts, que la population se barricade.
Les caïds « reprirent en main » les habitants de leurs villages. Ils voulaient se racheter aux yeux de l’administration qui leur avait fait comprendre qu’ils étaient tout près de perdre « leur situation ». Ils firent du zèle.
« Ces hommes sont des bandits comme il y en a toujours eu dans l’Aurès et chez nous, mais cette fois, ils sont plus nombreux. Barricadez-vous. A la tombée du jour ils risquent d’envahir le village. Ils vont tout prendre, piller, violer.»
Les conseils de djemaa approuvèrent pour la plupart ces mises en garde. Les habitants suivirent.
Les hommes de Krim, lorsqu’il fallut se ravitailler, se rendirent compte de l’efficacité du plan établi.
Krim après une semaine de repli complet envoya quelques ravitailleurs habillés en civil pour convaincre les habitants des régions les plus isolées d’aider les hommes de l’A.L.N. Ils revinrent bredouilles.
« Les villages sont terrorisés, rapportèrent-ils à Krim, les habitants des maisons isolées chez qui nous avons pu pénétrer n’avaient qu’une hâte : nous voir partir. Ils nous ont dit : surtout ne bougez pas de la montagne. Il y a des indicateurs partout. La plupart des habitants croient que vous êtes des bandits, tout le monde est sur le qui-vive.
— Ceux que vous avez vus avaient l’air de le croire ? interrogea Krim.
— Ils ne nous l’ont pas dit mais ils tremblaient de tous leurs membres. Et il semble que ce soit partout pareil…
— Et le ravitaillement ?
— Ils nous ont dit qu’ils n’avaient rien. Qu’on verrait plus tard. Qu’il fallait partir. »
Bref, rien ; l’échec complet. Le seul avantage de cette mise en garde officielle était que le moindre village était au courant de la rébellion. Il s’agissait maintenant de les pénétrer et de faire comprendre aux habitants que les maquisards n’étaient pas des bandits et que la révolution avait éclaté.
Krim ne voulait pas que ses hommes soient dispersés mais il ne fallait pas non plus qu’ils restent isolés du peuple, c’était contraire à toutes les théories de la guérilla.
Problème n° 1: la pénétration, pour se ravitailler, pour donner confiance au peuple et enfin pour recruter et étendre le mouvement.
Krim avait pour l’instant 400 hommes dans le maquis, environ 1 600 en réserve mais ceux-ci se trouvaient principalement dans les villes ou dans les gros villages et il était impossible de prendre contact avec eux en raison du quadrillage intense de l’armée.
Chaque maquisard fut donc chargé de trouver dans son village ou dans les villages voisins une personne sûre, un ami ou un membre de sa famille, qui pourrait faciliter la pénétration.
Les premiers essais se soldèrent par des échecs. Les villages qui devaient fournir la nourriture et grâce auxquels les hommes de l’A.L.N. pensaient faire de la propagande devenaient leurs principaux ennemis. L’administration locale avait fait diligence. Il n’était pas rare de voir un village déjà terrorisé par le portrait qu’on faisait des fellaghas compter deux ou trois hommes au service exclusif de la police. Les services de police qui avaient obtenu les principaux résultats dans les grandes villes poursuivaient leur action dans les villages avec une célérité et une organisation remarquables. Personne ne bougeait, les fellahs se sentaient observés, les petits propriétaires étaient terrorisés. Chaque village devenait un ennemi pour les hommes de l’A.L.N., qui devaient le plus possible les éviter. Mais éviter un village en Kabylie tient du prodige. C’est une région des les plus peuplée d’Algérie et l’on ne peut guère faire plus de trois kilomètres sans en trouver un, principalement sur les routes des crêtes. Les maquisards devaient donc se réfugier dans les régions les plus déshéritées.
Krim voyait son organisation sur le point de se désagréger. Les hommes qui espéraient toujours voir venir les armes de l’Aurès se décourageaient. De plus, rester immobile presque toute la journée à l’abri d’arbres et de buissons, sans la possibilité de prendre un repas chaud, en restant silencieux le plus possible n’était pas fait pour les regonfler. Pourtant Zamoum Ali et Krim s’y employaient de toutes leurs forces. Mais les hommes perdaient la foi à vue d’œil.
« Jamais ils ne tiendront », pensa Krim. Et ceux-là étaient bien encadrés. Qu’en était-il de ceux qui restaient isolés dans le bled sous la seule surveillance d’un chef de daïra !
Pendant les dix jours qui suivirent l’insurrection, les trente hommes de Zamoum et de Krim ne se nourrirent que de galette et de figues. Au dixième jour, Krim envoya un homme en civil dans un marché qui se tenait dans un gros village acheter un peu de viande, du gras-double et des légumes, mais en faible quantité pour ne pas se faire remarquer. L’homme réussit. Krim et les survivants de cette époque se souviennent aujourd’hui encore du goût qu’avait la soupe préparée ce soir-là, de la chaleur du premier feu allumé au fond du ravin pour qu’on ne voie ni fumée ni feu. Des guetteurs se tenaient sur les hauteurs surplombant le ravin attendant avec plus d’impatience que d’habitude l’heure de la relève. Ils interceptèrent un homme, un Arabe qui devait ce soir-là partager la première soupe. Il s’agissait de Hadj Ali, un compagnon de Moulay Merbah, le représentant à Alger de Messali.
On a vu que le vieux prophète, de sa résidence surveillée en métropole, avait fait courir le bruit que cette révolution -déclenchée sans lui, ce dont il était furieux- était le fait des hommes du M.T.L.D. L’argument avait porté à Alger, où Messali avait grande influence, et en métropole, où l’organisation était en majorité messaliste. La violente répression gouvernementale contre le M.T.L.D. avait accrédité cette thèse parmi la population. Il s’agissait maintenant pour les messalistes de prendre contact avec le F.L.N. Messali choisit de joindre Krim et Ouamrane, les deux membres influents du C.R.U.A. à avoir rompu les derniers avec lui. Reprendre le dialogue avec eux serait plus facile. El-Zaïm, l’Unique, pensait que les deux «petits» seraient trop heureux de rejoindre ses rangs. Il envoya donc Hadj Ali, avec la mission de contacter Krim.
Mais si le chef kabyle accepta de partager sa précieuse gamelle de soupe avec l’envoyé messaliste, sa « collaboration » s’arrêtait là.
«Messali est décidé à rejoindre votre mouvement», lui assura Hadj Ali…
Krim n’en croyait rien et le poussa dans ses derniers retranchements en faisant mine d’accepter l’appui de Messali. Mais il ne s’était pas trompé. Ce que voulait l’exilé, c’était l’inverse. Que les Kabyles de Krim rejoignent le M.T.L.D., que Messali les contrôle et les patronne. El-Zaïm n’avait pas renoncé, malgré le déclenchement de l’insurrection, à rester l’Unique. Il n’avait toujours rien compris. Son envoyé fut «dirigé» vers Alger porteur d’un refus formel des Kabyles.
Krim effectua lui aussi un voyage-éclair à Alger. La liaison entre la capitale et son P.C. était plus facile qu’avec les groupes disséminés dans la montagne kabyle. Bitat signalait à Krim et à Ouamrane la possibilité d’obtenir un appui financier de gros commerçants musulmans. Mais ceux-ci ouverts à la propagande messaliste ne croyaient pas à l’existence de maquis F.L.N. «Ils veulent avoir des contacts avec les maquisards, expliquait Bitat, sinon ils n’y croient pas.»
Krim et Ouamrane quittèrent quarante-huit heures la Kabylie pour convaincre ces « grossiums » de la semoule. Ils y parvinrent, non sans mal. Mais revenant en Kabylie, Krim, qui venait de se retremper quelques heures dans une vie normale, s’aperçut que le moral de ses hommes était encore plus bas qu’il ne le pensait en vivant parmi eux. Il fallait très vite rompre cet isolement moral et psychologique qui les oppressait. Pour cela une seule solution: passer à l’action.
Krim réunit le 20 novembre sous sa présidence le comité de la zone 3, qui comprenait Ouamrane et les sept chefs de région (daïra). « Il est nécessaire de passer à l’action, expliqua Krim, nos hommes ne tiendront pas bien longtemps si on les laisse dans cet état…»
11 était hors de question de s’attaquer dans un premier temps à l’armée. Il fallait donc trouver un moyen qui permette de forcer ce blocus qui séparait les maquisards de la masse kabyle.
Les chefs de daïra convinrent avec Krim et le « Sergent » que les renseignements étaient difficiles à obtenir tant la population était en garde contre eux. C’était un miracle que les sept groupes aient échappé jusque-là aux recherches de l’armée. Seules les précautions prises par Krim avaient pu les préserver de rencontres qui leur auraient été failles.
« Il est nécessaire, dit Krim, compte tenu de nos faibles moyens militaires et de la « réserve » de la population à notre égard, de décider d’une action plus spectaculaire que meurtrière. »
Les villages, les gros bourgs, les petites villes étaient tenus par des éléments musulmans fidèles à la France et liés à l’administration. C’étaient donc ces hommes qu’il fallait prendre comme objectif. Comme l’opération devait être « payante » il fallait s’attaquer à l’homme qui dans la région était, de notoriété publique, le plus favorisé par l’administration locale.
« Attention ! précisa Ouamrane, il ne s’agit pas de le tuer. Cela c’est simple. Mais de le rançonner et de lui faire peur au point que la population se dise : les hommes de l’A.L.N. ne sont pas des bandits mais ils sont si forts qu’un homme qui a tant d’appuis chez les Français préfère leur céder. »
On se décida sur le nom de Tabani, un entrepreneur de transport qui assurait la liaison routière Alger-Kabylie et « faisait » les marchés de la région. L’opération se ferait un samedi, jour de marché à Tizi-Ouzou.
Le 27 novembre, à 14 kilomètres de Tizi-Ouzou, vingt hommes de Zamoum dirigés par Krim Belkacem dressèrent une embuscade. Il était 6 heures du matin. II faisait encore nuit noire. La propriété de Tabani se trouvait à une vingtaine de kilomètres de Tizi-Ouzou et le transporteur avait l’habitude tous les samedis d’accompagner, à bord de sa voiture personnelle, le convoi de deux cars et un camion qui transportait les paysans des villages avoisinants se rendant au marché. Krim savait que Tabani, depuis l’insurrection, avait reçu des autorités locales l’autorisation de lever une petite milice armée pour « protéger » ses convois. Krim prépara donc soigneusement l’embuscade. Un guetteur signalerait l’arrivée du convoi. Zamoum Ali et cinq de ses hommes en uniforme arrêteraient les cars, le reste de la troupe les tiendrait dans leur ligne de tir de part et d’autre de la route.
A 8 heures, le jour était blafard et un fin brouillard couvrait encore les champs en contrebas de la route. Krim vit les grands gestes du guetteur. Zamoum s’avança au milieu de la route dans les faisceaux des phares du premier car. Le convoi s’arrêta. Le chauffeur cria par la glace baissée :
« C’est le convoi de M. Tabani, tout le monde est en règle… »
Mais Zamoum n’avait pas dévié d’un pouce le canon de sa mitraillette. Des ombres silencieuses, armées elles aussi, sortaient des fossés et braquaient leurs armes sur les quatre véhicules.
« Que les hommes armés descendent les premiers, cria Zamoum, et pas un geste sinon on tire…»
En silence, visiblement terrorisés, les hommes de la milice sortirent des trois véhicules et déposèrent leurs armes sur le bas-côté de la route.
Krim avait fait sortir l’homme qui conduisait la voiture particulière. C’était bien un Tabani, mais pas le propriétaire que l’on voulait attaquer. C’était son fils aîné, un garçon de vingt-quatre ans. Tant pis ! on s’en occuperait après.
L’opération psychologique passait avant tout et Krim avait devant lui près d’une centaine de villageois paniques, tassés sur les fauteuils des cars ou sur les bancs de bois du camion.
Le chef kabyle les fit descendre.
« Écoutez vous autres, leur cria-t-il. Nous sommes des soldats de l’Armée de libération nationale. Nous ne vous voulons pas de mal. Au contraire. C’est pour vous que nous combattons, on vous dit sur tous les tons que nous sommes des bandits, des hors-la-loi, de dangereux brigands. Ce n’est pas cela… »
Et Krim fit rapidement à ces paysans tremblants une « conférence » sur les buts de la révolution, sur l’indépendance et le sacrifice des hommes du F.L.N.
« Nous ne sommes pas des bandits mais des patriotes. C’est pour vous, pour le peuple, que nous courons tous ces risques… »
Le discours avait porté. Et Krim fut tout étonné de voir les paysans, qui, au fond, n’aimaient guère Tabani, détruire les trois véhicules et les incendier lorsque la bombe que Zamoum avait apportée à cet effet fit long feu.
« Maintenant, gagnez Tizi ou vos villages ! Racontez ce que vous avez vu. Et expliquez qui nous sommes ! »
Krim fit relâcher également les hommes de la milice après leur avoir confisqué leurs armes. Ils ne pensaient pas s’en tirer à si bon compte…
Puis les hommes de l’A.L.N. se fondirent dans la nature emmenant avec eux le jeune Tabani.
Krim discuta avec lui, tout en marchant à travers le djebel. Il fut surpris de découvrir un jeune homme instruit qui possédait une solide formation de gauche. Les deux hommes parlèrent de la révolution. Tabani tenta de disculper son père. Krim l’arrêta bien vite.
« Nous ne lui voulons aucun mal… pour l’instant, dit-il au jeune homme. Tu vas rentrer chez toi. Nous fixons une première amende de 200 000 F et si ton père veut ne pas avoir d’ennuis, qu’il quitte Tizi-Ouzou dans la semaine. Il mettra son affaire en vente, sinon…»
Krim, qui, après ce coup de main, s’attendait à une réaction rapide de l’armée, avait décidé de se cacher avec les hommes du commando à proximité de la propriété de Tabani, certain que les militaires ne viendraient guère le chercher là. Il risquait un coup de poker sur la confiance que le jeune homme lui avait inspirée. « Je te donne rendez-vous ici dans quatre heures. Tu auras le temps de convaincre ton père… »
Les quatre heures qui suivirent furent très tendues au sein de la petite troupe de maquisards. Krim se demandait s’il n’avait pas trop joué avec le feu. Les guetteurs dissimulés au haut d’une colline qui dominait la propriété ne signalaient aucun mouvement de troupe, pourtant ils flairaient le piège.
Si Krim s’était trompé, le jeune Tabani et son père avaient tout le temps de prévenir l’armée !
Mais le flair du chef kabyle l’avait servi. A l’heure dite, le fils Tabani arriva avec une liasse de deux cents billets de mille francs.
« Voilà d’argent, dit-il, mon père partira le plus vite possible. Il a eu très peur, et puis moi aussi je lui ai parlé de la révolution…»
Krim demanda encore au jeune homme de dire la vérité à la presse car il se doutait que l’affaire allait faire du bruit dans les heures qui viendraient.
Les prévisions de Krim furent bien dépassées. Les témoins de l’embuscade, dès leur arrivée à Tizi-Ouzou, racontèrent leur mésaventure aux militaires mais en exagérant les faits. Krim et ses hommes leur avaient fait un peu de cinéma sur la discipline. Tout homme de l’A.L.N. qui devant eux s’était adressé à Krim ne l’avait fait qu’au garde-à-vous avec des marques de respect outrées. Cela avait porté. La petite troupe devint, dans le récit des paysans, une bande de quatre-vingts à cent hommes, en uniforme avec les armes automatiques les plus modernes à tel point que le commandant d’armes de Tizi-Ouzou demanda des renforts à Ménerville et attendit leur arrivée avant de déclencher l’opération de recherche.
Les hommes du contingent, surchargés de sacs, de grenades, de fusils parcoururent les pistes de la région mais trop lourdement équipés, ils ne pouvaient « crapahuter dans le djebel » pour débusquer les hommes de Krim. L’opération fit chou blanc. La troupe n’était pas prête pour la guerre subversive. Et les quelques bataillons efficaces étaient déjà engagés dans l’Aurès…
Cette embuscade avait regonflé les hommes de Krim. Ceux des autres régions de Kabylie bénéficièrent de ce succès car à partir de ce 27 novembre les contacts avec la population furent meilleurs. L’opération d’intimidation se retournait contre les éléments des villages qui effectuaient une surveillance des activités de la population. Plusieurs supplétifs musulmans qui avaient été armés par l’administration furent attaqués. Les renseignements affluèrent alors au maquis.
Krim sentait la situation se redresser. Les problèmes de ravitaillement étaient sur le point de se résoudre. La population commençait à connaître l’A.L.N. Les simples villageois s’apercevant que l’adminis¬tration n’était pas toujours la plus forte trouvèrent ainsi l’occasion de se venger des avanies qu’ils avaient eu parfois à subir. Krim était conscient des causes de ce revirement subit mais s’il avait déclenché l’insurrection en Kabylie avec 400 hommes et 130 armes ce n’était pas pour discuter des raisons qui poussaient une partie de la population à aider l’A.L.N. Il se donnait un mois pour vivre « comme un poisson dans l’eau » en Kabylie et déclencher les combats contre l’armée. Pour cela, il lui fallait l’entière complicité de la population. Alors seulement, pour lui, la guerre pourrait vraiment commencer.


Article original rédigé par aziz3d et publié sur Guerre d’Algérie
Reproduction interdite sans autorisation


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KRIM Belkacem, face à la désillusion du 2 novembre

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KRIM Belkacem, face à la désillusion du 2 novembre Alors que dans l’Aurès, les « opérations de maintien de l’ordre » ressemblaient déjà à la guerre. Le chef Kabyle fait le bilan de la nuit du 31 octobre au 1er novembre en Kabylie, ce qui, en raison des liaisons difficiles entre Ighil-Imoula, son P.C., et les différents lieux où l’insurrection avait éclaté, avait demandé plus de quarante-huit heures, le chef kabyle avait décidé pour les 400 hommes qui, de Ménerville à Yakouren, d’Azazga à la forêt des Beni-Mansour, tenaient les maquis, une politique de repli. Les 400 hommes étaient répartis au sein des sept régions qui composaient la zone 3 de Kabylie. Krim Belkacem décida de vivre dans un premier temps avec les hommes de la région de Tizi-Ouzou dont le chef de daïra était Zamoum Ali. Avec lui, Krim se sentait aussi à l’aise qu’avec Ouamrane. Il était « son second bras droit » !
Krim Belkacem n’avait pas été satisfait outre mesure de l’attaque des casernes. Elles avaient presque toutes échoué. En revanche, les incendies provoqués par les hommes de l’A.L.N. avaient causé des dégâts importants et le résultat psychologique sur les autorités et la population était satisfaisant.
« La psychose est établie, avait confié Krim à Zamoun. Il faut maintenant l’entretenir et développer le mouvement. »
Les sept années que Krim venait de passer dans la clandestinité avant le déclenchement de l’action armée l’avaient rendu prudent et méfiant. Il ne se faisait aucune illusion sur la puissance de feu de ses hommes, elle était presque nulle. Les armes manquaient. 130 pour 400 hommes. L’Aurès avait promis une aide. Un premier envoi, bien modeste, était arrivé quelques semaines avant l’insurrection ; depuis, plus rien. Et Krim, lisant les journaux et écoutant la radio, savait que Ben Boulaïd, qui avait déclenché la guérilla contre les troupes françaises, n’aurait pas trop d’armes pour tenter de résister. En outre toutes les forces armées dont le Gouvernement général disposait étaient concentrées sur l’Aurès, et il serait bien difficile à un convoi d’armes même modeste de sortir du massif. Là-bas c’était la «guerre et toute la presse consacrait ses articles sur la flambée de l’Aurès. Si l’on en croyait les informations officielles, les autres régions étaient calmes et on n’y procédait qu’à des contrôles de routine.
Cela n’empêcha pas Krim de donner à ses clefs de daïra de strictes consignes de repli. Tous les agents de liaison quittaient le P.C. du chef kabyle porteurs des ordres suivants :
« Chaque chef de région doit procéder au repli et se fondre dans la nature. Se déplacer de nuit. Le jour, vivre sous le couvert d’arbres et de broussailles. Impératif : ne pas laisser les hommes inactifs, procéder à leur instruction physique et psychologique. Tenter de pénétrer les villages pour ravitaillement et recrutement mais agir avec précaution. L’action directe viendra plus tard. Changer le plus possible de P.C. Ne pas rester plus de quarante-huit heures au même endroit. Rappelez-vous : mouvant comme un papillon dans l’espace. Garder toujours le contact avec mon P.C. »
Krim avait fait respecter ces mêmes consignes par les hommes dont il partageait la vie. Presque tous les jours la petite troupe pliait bagage et gagnait un lieu encore plus accidenté que le précédent.

De l’endroit où ils avaient établi leur dernière halte ils découvraient au-dessus d’eux la masse verdâtre du Djurdjura piquée des taches sombres des cèdres majestueux. Plus haut, au-delà de 2 000 mètres, le Ras-Timédouïne et le Lalla-Khedidja étaient déjà recouverts d’une première couche de neige étincelant au soleil. L’hiver s’annonçait. Il serait rude. Il fallait à tout prix s’y préparer soigneusement.
Mais ce n’était pas le principal souci de Krim Belkacem. L’état d’esprit de ses hommes l’inquiétait beaucoup plus. Il savait qu’en aucun cas il ne fallait laisser les hommes qui avaient déclenché le mouvement sans travail, à réfléchir dans la solitude sur l’éventualité d’une victoire dans un combat qui s’avérait trop inégal. Il ne fallait pas qu’ils pensent à leurs chances de réussite, ni à leurs familles.
seules, auraient à affronter l’hiver, il fallait leur donner l’instruction des guérilleros, les «chauffer», leur donner de l’espoir.
Pour appliquer ce plan, la technique de repli et d’attente ne facilitait pas les choses. Ben Boulaïd dans l’Aurès n’avait sans doute aucun mal à tenir ses hommes qui semblaient combattre sans relâche. L’«action permanente» l’aidait dans sa tâche. Mais Krim refusait, dans un premier temps, d’appliquer cette méthode. Ni la région ni les forces dont il disposait ne lui donnaient la moindre chance de résister seulement pendant un mois. « Je n’ai aucune vocation pour le suicide, disait-il à ses hommes, et je vous préfère en vie, vous préparant soigneusement à une guérilla qui durera longtemps, peut-être des années, que morts même en héros. Pour l’instant, cela ne servirait à rien. »
Dès les premiers jours les maquisards purent se faire une idée de la vie qui les attendait. Krim était inflexible sur la discipline. Les hommes qui avaient participé à l’action du 1er novembre s’étaient préparés au repli et chacun avait emporté le ravitaillement nécessaire pour tenir quelques jours : de la galette et des figues. Pendant la journée, les hommes devaient rester cachés, camouflés dans des endroits touffus.
« Interdiction de sortir de vos abris, avait ordonné Krim, en aucun cas ne passez dans des endroits découverts car l’observation aérienne va commencer… Soyez invisibles et silencieux…» Le dur apprentissage de la guérilla commençait. Rester toute la journée caché sous les arbres ou dans les fourrés en ne parlant qu’à voix basse et avec pour toute nourriture de la galette sèche et des figues n’était pas fait pour remonter le moral des hommes. Krim et Zamoum allaient de l’un à l’autre, bavardant avec eux. L’instruction militaire ne pouvait commencer qu’à la nuit tombée. C’est sur le terrain que les chefs de daïra apprirent à leurs hommes à placer des sentinelles aux endroits stratégiques, à les camoufler sous des branchages pour qu’elles ne puissent être détectées lors d’une observation aérienne. Les guérilleros apprirent à se déplacer de nuit, en silence. Invisibles.
La réaction militaire française prouva aux hommes que la tactique de Krim avait été la bonne. Trois jours après le déclenchement de la rébellion, la Kabylie fut parcourue par des camions militaires, des patrouilles. Les survols d’observation se multiplièrent. En vain. Les troupes ne firent que contrôler des villages apeurés et parcourir un djebel désert. Voyant que l’armée ne pouvait accrocher le moindre rebelle, l’état-major entreprit d’interdire l’entrée des villages aux maquisards et d’établir dans chaque douar un système de renseignement rapide.
Les caïds et les chefs de fraction, à qui l’administration reprochait vivement de n’avoir rien su des projets des « terroristes » ou de ne pas l’avoir prévenue, furent convoqués. Leur travail était maintenant de convaincre la population, il fallait qu’à la tombée de la nuit tous les villages soient déserts, que la population se barricade.
Les caïds « reprirent en main » les habitants de leurs villages. Ils voulaient se racheter aux yeux de l’administration qui leur avait fait comprendre qu’ils étaient tout près de perdre « leur situation ». Ils firent du zèle.
« Ces hommes sont des bandits comme il y en a toujours eu dans l’Aurès et chez nous, mais cette fois, ils sont plus nombreux. Barricadez-vous. A la tombée du jour ils risquent d’envahir le village. Ils vont tout prendre, piller, violer.»
Les conseils de djemaa approuvèrent pour la plupart ces mises en garde. Les habitants suivirent.
Les hommes de Krim, lorsqu’il fallut se ravitailler, se rendirent compte de l’efficacité du plan établi.
Krim après une semaine de repli complet envoya quelques ravitailleurs habillés en civil pour convaincre les habitants des régions les plus isolées d’aider les hommes de l’A.L.N. Ils revinrent bredouilles.
« Les villages sont terrorisés, rapportèrent-ils à Krim, les habitants des maisons isolées chez qui nous avons pu pénétrer n’avaient qu’une hâte : nous voir partir. Ils nous ont dit : surtout ne bougez pas de la montagne. Il y a des indicateurs partout. La plupart des habitants croient que vous êtes des bandits, tout le monde est sur le qui-vive.
— Ceux que vous avez vus avaient l’air de le croire ? interrogea Krim.
— Ils ne nous l’ont pas dit mais ils tremblaient de tous leurs membres. Et il semble que ce soit partout pareil…
— Et le ravitaillement ?
— Ils nous ont dit qu’ils n’avaient rien. Qu’on verrait plus tard. Qu’il fallait partir. »
Bref, rien ; l’échec complet. Le seul avantage de cette mise en garde officielle était que le moindre village était au courant de la rébellion. Il s’agissait maintenant de les pénétrer et de faire comprendre aux habitants que les maquisards n’étaient pas des bandits et que la révolution avait éclaté.
Krim ne voulait pas que ses hommes soient dispersés mais il ne fallait pas non plus qu’ils restent isolés du peuple, c’était contraire à toutes les théories de la guérilla.
Problème n° 1: la pénétration, pour se ravitailler, pour donner confiance au peuple et enfin pour recruter et étendre le mouvement.
Krim avait pour l’instant 400 hommes dans le maquis, environ 1 600 en réserve mais ceux-ci se trouvaient principalement dans les villes ou dans les gros villages et il était impossible de prendre contact avec eux en raison du quadrillage intense de l’armée.
Chaque maquisard fut donc chargé de trouver dans son village ou dans les villages voisins une personne sûre, un ami ou un membre de sa famille, qui pourrait faciliter la pénétration.
Les premiers essais se soldèrent par des échecs. Les villages qui devaient fournir la nourriture et grâce auxquels les hommes de l’A.L.N. pensaient faire de la propagande devenaient leurs principaux ennemis. L’administration locale avait fait diligence. Il n’était pas rare de voir un village déjà terrorisé par le portrait qu’on faisait des fellaghas compter deux ou trois hommes au service exclusif de la police. Les services de police qui avaient obtenu les principaux résultats dans les grandes villes poursuivaient leur action dans les villages avec une célérité et une organisation remarquables. Personne ne bougeait, les fellahs se sentaient observés, les petits propriétaires étaient terrorisés. Chaque village devenait un ennemi pour les hommes de l’A.L.N., qui devaient le plus possible les éviter. Mais éviter un village en Kabylie tient du prodige. C’est une région des les plus peuplée d’Algérie et l’on ne peut guère faire plus de trois kilomètres sans en trouver un, principalement sur les routes des crêtes. Les maquisards devaient donc se réfugier dans les régions les plus déshéritées.
Krim voyait son organisation sur le point de se désagréger. Les hommes qui espéraient toujours voir venir les armes de l’Aurès se décourageaient. De plus, rester immobile presque toute la journée à l’abri d’arbres et de buissons, sans la possibilité de prendre un repas chaud, en restant silencieux le plus possible n’était pas fait pour les regonfler. Pourtant Zamoum Ali et Krim s’y employaient de toutes leurs forces. Mais les hommes perdaient la foi à vue d’œil.
« Jamais ils ne tiendront », pensa Krim. Et ceux-là étaient bien encadrés. Qu’en était-il de ceux qui restaient isolés dans le bled sous la seule surveillance d’un chef de daïra !
Pendant les dix jours qui suivirent l’insurrection, les trente hommes de Zamoum et de Krim ne se nourrirent que de galette et de figues. Au dixième jour, Krim envoya un homme en civil dans un marché qui se tenait dans un gros village acheter un peu de viande, du gras-double et des légumes, mais en faible quantité pour ne pas se faire remarquer. L’homme réussit. Krim et les survivants de cette époque se souviennent aujourd’hui encore du goût qu’avait la soupe préparée ce soir-là, de la chaleur du premier feu allumé au fond du ravin pour qu’on ne voie ni fumée ni feu. Des guetteurs se tenaient sur les hauteurs surplombant le ravin attendant avec plus d’impatience que d’habitude l’heure de la relève. Ils interceptèrent un homme, un Arabe qui devait ce soir-là partager la première soupe. Il s’agissait de Hadj Ali, un compagnon de Moulay Merbah, le représentant à Alger de Messali.
On a vu que le vieux prophète, de sa résidence surveillée en métropole, avait fait courir le bruit que cette révolution -déclenchée sans lui, ce dont il était furieux- était le fait des hommes du M.T.L.D. L’argument avait porté à Alger, où Messali avait grande influence, et en métropole, où l’organisation était en majorité messaliste. La violente répression gouvernementale contre le M.T.L.D. avait accrédité cette thèse parmi la population. Il s’agissait maintenant pour les messalistes de prendre contact avec le F.L.N. Messali choisit de joindre Krim et Ouamrane, les deux membres influents du C.R.U.A. à avoir rompu les derniers avec lui. Reprendre le dialogue avec eux serait plus facile. El-Zaïm, l’Unique, pensait que les deux «petits» seraient trop heureux de rejoindre ses rangs. Il envoya donc Hadj Ali, avec la mission de contacter Krim.
Mais si le chef kabyle accepta de partager sa précieuse gamelle de soupe avec l’envoyé messaliste, sa « collaboration » s’arrêtait là.
«Messali est décidé à rejoindre votre mouvement», lui assura Hadj Ali…
Krim n’en croyait rien et le poussa dans ses derniers retranchements en faisant mine d’accepter l’appui de Messali. Mais il ne s’était pas trompé. Ce que voulait l’exilé, c’était l’inverse. Que les Kabyles de Krim rejoignent le M.T.L.D., que Messali les contrôle et les patronne. El-Zaïm n’avait pas renoncé, malgré le déclenchement de l’insurrection, à rester l’Unique. Il n’avait toujours rien compris. Son envoyé fut «dirigé» vers Alger porteur d’un refus formel des Kabyles.
Krim effectua lui aussi un voyage-éclair à Alger. La liaison entre la capitale et son P.C. était plus facile qu’avec les groupes disséminés dans la montagne kabyle. Bitat signalait à Krim et à Ouamrane la possibilité d’obtenir un appui financier de gros commerçants musulmans. Mais ceux-ci ouverts à la propagande messaliste ne croyaient pas à l’existence de maquis F.L.N. «Ils veulent avoir des contacts avec les maquisards, expliquait Bitat, sinon ils n’y croient pas.»
Krim et Ouamrane quittèrent quarante-huit heures la Kabylie pour convaincre ces « grossiums » de la semoule. Ils y parvinrent, non sans mal. Mais revenant en Kabylie, Krim, qui venait de se retremper quelques heures dans une vie normale, s’aperçut que le moral de ses hommes était encore plus bas qu’il ne le pensait en vivant parmi eux. Il fallait très vite rompre cet isolement moral et psychologique qui les oppressait. Pour cela une seule solution: passer à l’action.
Krim réunit le 20 novembre sous sa présidence le comité de la zone 3, qui comprenait Ouamrane et les sept chefs de région (daïra). « Il est nécessaire de passer à l’action, expliqua Krim, nos hommes ne tiendront pas bien longtemps si on les laisse dans cet état…»
11 était hors de question de s’attaquer dans un premier temps à l’armée. Il fallait donc trouver un moyen qui permette de forcer ce blocus qui séparait les maquisards de la masse kabyle.
Les chefs de daïra convinrent avec Krim et le « Sergent » que les renseignements étaient difficiles à obtenir tant la population était en garde contre eux. C’était un miracle que les sept groupes aient échappé jusque-là aux recherches de l’armée. Seules les précautions prises par Krim avaient pu les préserver de rencontres qui leur auraient été failles.
« Il est nécessaire, dit Krim, compte tenu de nos faibles moyens militaires et de la « réserve » de la population à notre égard, de décider d’une action plus spectaculaire que meurtrière. »
Les villages, les gros bourgs, les petites villes étaient tenus par des éléments musulmans fidèles à la France et liés à l’administration. C’étaient donc ces hommes qu’il fallait prendre comme objectif. Comme l’opération devait être « payante » il fallait s’attaquer à l’homme qui dans la région était, de notoriété publique, le plus favorisé par l’administration locale.
« Attention ! précisa Ouamrane, il ne s’agit pas de le tuer. Cela c’est simple. Mais de le rançonner et de lui faire peur au point que la population se dise : les hommes de l’A.L.N. ne sont pas des bandits mais ils sont si forts qu’un homme qui a tant d’appuis chez les Français préfère leur céder. »
On se décida sur le nom de Tabani, un entrepreneur de transport qui assurait la liaison routière Alger-Kabylie et « faisait » les marchés de la région. L’opération se ferait un samedi, jour de marché à Tizi-Ouzou.
Le 27 novembre, à 14 kilomètres de Tizi-Ouzou, vingt hommes de Zamoum dirigés par Krim Belkacem dressèrent une embuscade. Il était 6 heures du matin. II faisait encore nuit noire. La propriété de Tabani se trouvait à une vingtaine de kilomètres de Tizi-Ouzou et le transporteur avait l’habitude tous les samedis d’accompagner, à bord de sa voiture personnelle, le convoi de deux cars et un camion qui transportait les paysans des villages avoisinants se rendant au marché. Krim savait que Tabani, depuis l’insurrection, avait reçu des autorités locales l’autorisation de lever une petite milice armée pour « protéger » ses convois. Krim prépara donc soigneusement l’embuscade. Un guetteur signalerait l’arrivée du convoi. Zamoum Ali et cinq de ses hommes en uniforme arrêteraient les cars, le reste de la troupe les tiendrait dans leur ligne de tir de part et d’autre de la route.
A 8 heures, le jour était blafard et un fin brouillard couvrait encore les champs en contrebas de la route. Krim vit les grands gestes du guetteur. Zamoum s’avança au milieu de la route dans les faisceaux des phares du premier car. Le convoi s’arrêta. Le chauffeur cria par la glace baissée :
« C’est le convoi de M. Tabani, tout le monde est en règle… »
Mais Zamoum n’avait pas dévié d’un pouce le canon de sa mitraillette. Des ombres silencieuses, armées elles aussi, sortaient des fossés et braquaient leurs armes sur les quatre véhicules.
« Que les hommes armés descendent les premiers, cria Zamoum, et pas un geste sinon on tire…»
En silence, visiblement terrorisés, les hommes de la milice sortirent des trois véhicules et déposèrent leurs armes sur le bas-côté de la route.
Krim avait fait sortir l’homme qui conduisait la voiture particulière. C’était bien un Tabani, mais pas le propriétaire que l’on voulait attaquer. C’était son fils aîné, un garçon de vingt-quatre ans. Tant pis ! on s’en occuperait après.
L’opération psychologique passait avant tout et Krim avait devant lui près d’une centaine de villageois paniques, tassés sur les fauteuils des cars ou sur les bancs de bois du camion.
Le chef kabyle les fit descendre.
« Écoutez vous autres, leur cria-t-il. Nous sommes des soldats de l’Armée de libération nationale. Nous ne vous voulons pas de mal. Au contraire. C’est pour vous que nous combattons, on vous dit sur tous les tons que nous sommes des bandits, des hors-la-loi, de dangereux brigands. Ce n’est pas cela… »
Et Krim fit rapidement à ces paysans tremblants une « conférence » sur les buts de la révolution, sur l’indépendance et le sacrifice des hommes du F.L.N.
« Nous ne sommes pas des bandits mais des patriotes. C’est pour vous, pour le peuple, que nous courons tous ces risques… »
Le discours avait porté. Et Krim fut tout étonné de voir les paysans, qui, au fond, n’aimaient guère Tabani, détruire les trois véhicules et les incendier lorsque la bombe que Zamoum avait apportée à cet effet fit long feu.
« Maintenant, gagnez Tizi ou vos villages ! Racontez ce que vous avez vu. Et expliquez qui nous sommes ! »
Krim fit relâcher également les hommes de la milice après leur avoir confisqué leurs armes. Ils ne pensaient pas s’en tirer à si bon compte…
Puis les hommes de l’A.L.N. se fondirent dans la nature emmenant avec eux le jeune Tabani.
Krim discuta avec lui, tout en marchant à travers le djebel. Il fut surpris de découvrir un jeune homme instruit qui possédait une solide formation de gauche. Les deux hommes parlèrent de la révolution. Tabani tenta de disculper son père. Krim l’arrêta bien vite.
« Nous ne lui voulons aucun mal… pour l’instant, dit-il au jeune homme. Tu vas rentrer chez toi. Nous fixons une première amende de 200 000 F et si ton père veut ne pas avoir d’ennuis, qu’il quitte Tizi-Ouzou dans la semaine. Il mettra son affaire en vente, sinon…»
Krim, qui, après ce coup de main, s’attendait à une réaction rapide de l’armée, avait décidé de se cacher avec les hommes du commando à proximité de la propriété de Tabani, certain que les militaires ne viendraient guère le chercher là. Il risquait un coup de poker sur la confiance que le jeune homme lui avait inspirée. « Je te donne rendez-vous ici dans quatre heures. Tu auras le temps de convaincre ton père… »
Les quatre heures qui suivirent furent très tendues au sein de la petite troupe de maquisards. Krim se demandait s’il n’avait pas trop joué avec le feu. Les guetteurs dissimulés au haut d’une colline qui dominait la propriété ne signalaient aucun mouvement de troupe, pourtant ils flairaient le piège.
Si Krim s’était trompé, le jeune Tabani et son père avaient tout le temps de prévenir l’armée !
Mais le flair du chef kabyle l’avait servi. A l’heure dite, le fils Tabani arriva avec une liasse de deux cents billets de mille francs.
« Voilà d’argent, dit-il, mon père partira le plus vite possible. Il a eu très peur, et puis moi aussi je lui ai parlé de la révolution…»
Krim demanda encore au jeune homme de dire la vérité à la presse car il se doutait que l’affaire allait faire du bruit dans les heures qui viendraient.
Les prévisions de Krim furent bien dépassées. Les témoins de l’embuscade, dès leur arrivée à Tizi-Ouzou, racontèrent leur mésaventure aux militaires mais en exagérant les faits. Krim et ses hommes leur avaient fait un peu de cinéma sur la discipline. Tout homme de l’A.L.N. qui devant eux s’était adressé à Krim ne l’avait fait qu’au garde-à-vous avec des marques de respect outrées. Cela avait porté. La petite troupe devint, dans le récit des paysans, une bande de quatre-vingts à cent hommes, en uniforme avec les armes automatiques les plus modernes à tel point que le commandant d’armes de Tizi-Ouzou demanda des renforts à Ménerville et attendit leur arrivée avant de déclencher l’opération de recherche.
Les hommes du contingent, surchargés de sacs, de grenades, de fusils parcoururent les pistes de la région mais trop lourdement équipés, ils ne pouvaient « crapahuter dans le djebel » pour débusquer les hommes de Krim. L’opération fit chou blanc. La troupe n’était pas prête pour la guerre subversive. Et les quelques bataillons efficaces étaient déjà engagés dans l’Aurès…
Cette embuscade avait regonflé les hommes de Krim. Ceux des autres régions de Kabylie bénéficièrent de ce succès car à partir de ce 27 novembre les contacts avec la population furent meilleurs. L’opération d’intimidation se retournait contre les éléments des villages qui effectuaient une surveillance des activités de la population. Plusieurs supplétifs musulmans qui avaient été armés par l’administration furent attaqués. Les renseignements affluèrent alors au maquis.
Krim sentait la situation se redresser. Les problèmes de ravitaillement étaient sur le point de se résoudre. La population commençait à connaître l’A.L.N. Les simples villageois s’apercevant que l’adminis¬tration n’était pas toujours la plus forte trouvèrent ainsi l’occasion de se venger des avanies qu’ils avaient eu parfois à subir. Krim était conscient des causes de ce revirement subit mais s’il avait déclenché l’insurrection en Kabylie avec 400 hommes et 130 armes ce n’était pas pour discuter des raisons qui poussaient une partie de la population à aider l’A.L.N. Il se donnait un mois pour vivre « comme un poisson dans l’eau » en Kabylie et déclencher les combats contre l’armée. Pour cela, il lui fallait l’entière complicité de la population. Alors seulement, pour lui, la guerre pourrait vraiment commencer.


Article original rédigé par aziz3d et publié sur Guerre d’Algérie
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