DzActiviste.info Publié le dim 27 Oct 2013

La casbah d’Alger : où sont passés les milliards ?

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Bsikri Mehdi
El Watan, 26 octobre 2013

casbah d algerLa Casbah, la médina authentique d’Alger, construite sur un ancien comptoir phénicien du nom d’Icosim et sur les décombres d’une colonie romaine dénommée Icosium ; élargissement de Djazaïr Beni Mezghena sous la propulsion de Bologhine Ibn Ziri. Régence à l’époque ottomane. La citadelle a survécu durant 132 ans au colonialisme français.

Elle s’érige présentement comme un important lieu symbolique d’Alger et de l’ensemble du pays. Aujourd’hui, La Casbah est menacée de disparition graduelle. Les ministres chargés de la Culture, de 1962 à nos jours, n’ont jamais œuvré pour un réel plan de protection et de sauvegarde de ce patrimoine riche en histoire. D’anciens habitants, locataires et squatteurs ont également une grande part de responsabilité.
La Casbah n’est pas une simple cité où se côtoyaient les familles de divers horizons et origines, elle est le bastion d’une mémoire, la gardienne d’us et coutumes, jadis code de conduite loin d’une morale hypocrite. La Casbah contient l’esprit de liberté et de dignité. Culturellement, La Casbah a enfanté des artistes de renom, des maîtres de l’art, de la musique raffinée et populaire.

L’effondrement, en août dernier, d’une bâtisse, engendrant le décès d’une femme âgée, a mis en colère, une fois de plus, les habitants de la médina. Jusqu’à quand continueront-ils à subir, impuissants, les affres de l’incompétence et du laxisme ? Existe-t-il un plan occulte pour laisser l’effritement «technique» prendre le dessus et, de facto, que toute l’histoire d’Alger s’évapore ? Du moins, c’est ce que croient certains natifs de La Casbah. D’autres assimilent ce drame à la disparition des vieilles cités antiques. Nous nous sommes rendus dans des parties de La Casbah qui ne sont pas connues des touristes occasionnels, voire des Algérois.

Des venelles oubliées, mais qui sauvegardent encore cette nostalgie du bien et du savoir-vivre d’antan, comme aiment à le définir ceux que nous avons rencontrés. Le quotidien de La Casbah se conjugue dans le viol de ce trésor universel, classé Patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco en 1982. Elle est de nos jours battue, délaissée, méprisée, soulignent plusieurs interlocuteurs. Il ne reste qu’une poignée de citoyens pour soulever les turpitudes. La médina est-elle condamnée ? Seul un plan ambitieux, à l’image des grands projets lancés durant les années 2000, serait à même de sauver ce qu’il est possible de maintenir en état. Il faudrait un plan qui dépasse le cadre ministériel. Des habitants souhaitent des interventions d’un niveau politique «très élevé». Car les programmes de sauvegarde jusqu’ici mis en œuvre n’ont pas suffi à freiner la dégradation de ce patrimoine dans tous les Algériens se revendiquent et qui aurait pu, au-delà sa valeur matérielle et symbolique, servir d’attraction touristique pour la capitale .

Dégâts irréversibles
Des douéras ont succombé au poids de l’âge et du manque d’entretien. Dans les venelles de La Casbah, on peut constater que des murs n’abritent aucune habitation. «Ils les ont laissés pour la décoration et faire croire à un semblant de vie. Alors que le plus urgent était de restaurer les enceintes», affirme Ahmed, 31 ans, militant associatif. Ce dernier précise que «lorsque les touristes visitent la médina, les guides ne les conduisent jamais dans les endroits vandalisés par les entrepreneurs qui jettent à même le sol les gravats». «Les ruelles où les portails sont défoncés et les maisons, abandonnées par les locataires de peur de mourir sous les décombres en cas d’effondrement, ne sont pas empruntées», souligne-t-il.

Concernant le pavage, il avait ses professionnels. «Il y a un certain temps, la commune avait des équipes de paveurs qui circulaient avec des baudets pour repérer les imperfections des pavés. Ils les remplaçaient sur le champ. Cela a duré jusqu’au début des années 1990. Aujourd’hui, des ouvriers mettent d’abord du sable puis du faux pavé. Ils prétendent que c’est du bon travail. C’est faux. Les ruelles sont affaissées. Combien de vieux et de vieilles sont tombés, combien d’enfants blessés ? Des centaines», témoigne un habitant. «Il y a des gens qui ont été relogés quatre fois. Ils sont partis, puis sont revenus pour espérer profiter d’un autre logement. La responsabilité incombe aux autorités locales et à l’Etat, qui n’ont pas mis en place un plan de contrôle rigoureux pour espérer sauver La Casbah concrètement», indique Ali, considéré par ses pairs comme l’encyclopédie de la vieille ville.

«D’énormes sommes d’argent ont été dégagées. Des lotissements à Dély Ibrahim et à Aïn Allah ont été destinés aux locataires de La Casbah. Mais avec la complicité de certains, ils sont revenus pour bénéficier de logements sociaux», a-t-il ajouté.
Et de poursuivre : «Laissez-moi vous dire qu’il y a une guerre entre le ministère de la Culture et celui des Affaires religieuses pour la prise en charge de la restauration des édifices.»
Bsikri Mehdi
ZEKAGH ABDELOUAHAB. DIRECTEUR GÉNÉRAL DE L’OFFICE DE GESTION ET D’EXPLOITATION DES BIENS CULTURELS PROTÉGÉS (OGBC)

«Les travaux de restauration n’ont pas encore été lancés»
-Des propriétaires de douéra pointent du doigt les entrepreneurs. Ils disent que ces derniers ont commencé, mais ont abandonné les travaux. Ils pensent même à des détournements de fonds. Quelle est votre version ?

C’est faux. Il y a certes des entreprises qui ont démarré et ont arrêté les travaux. Certaines n’avaient pas d’argent pour continuer, pour d’autres la convention n’a pas encore été dégagée. Mais ces entreprises sont rares. Il existe des malfaçons, mais elles ne dépassent pas les 1%. S’il n’y a pas signature de convention avec les entreprises, aucun sou n’est donné, ceci pour dire qu’il n’y a pas de surfacturation. Par contre, j’évoque des contraintes. Les squatteurs font tout pour nous interdire d’entrer dans les maisons. Ils provoquent des effondrements pour demander des logements. Certains ont été relogés puis sont revenus dans La Casbah pour demander un nouveau logement. L’Etat relogeait, mais a fini par démasquer l’astuce.

-Quel est le montant des budgets alloués pour le plan de sauvegarde ?

Je vous accueille aujourd’hui en pleine réunion de travail, en présence des architectes et des responsables de zone, pour vous démontrer que nous travaillons en toute transparence. Le plan de sauvegarde de La Casbah concerne 1816 maisons dégradées. Nous avons donc entamé un travail d’urgence. Les travaux ont démarré en 2008. La première phase a concerné 394 maisons, dont 66 dossiers ont été refusés. Le budget dégagé a atteint 908 millions de dinars pour la période de 2008 à 2011. Une deuxième phase de travaux était cependant nécessaire. Elle a concerné 323 autres maisons de 2012 à aujourd’hui. Le budget alloué est de 650 millions de dinars. Ce sont des travaux d’urgence, pour arrêter l’hémorragie des effondrements et les fuites d’eau. Les travaux de restauration n’ont pas encore été lancés. Nous avons 24 bureaux d’études, avec des architectes qualifiés par le ministère de la Culture, qui chapeautent 5 à 6 entreprises.

-Des propriétaires disent que les poutres originelles ont été enlevées et remplacées par des madriers, ce qui ne répond pas à l’architecture ancienne…

Dans le cas où l’ancienne poutre est fragilisée à ses extrémités nous posons des madriers, donc un plancher, mais de manière provisoire. Les rondins originaux sont stockés. Une fois les travaux de restauration lancés, fin décembre 2013 (qui nécessitent d’énormes budgets), ces madriers seront remplacés par des poutres et des plafonds répondant aux normes authentiques. Nous commencerons par les cas les plus urgents. Des conventions seront signées. Le propriétaire n’aura pas le droit de vendre pendant une certaine période et seul l’Etat pourra acheter.

-Mais pourquoi ces accusations ?
Rien n’est vrai dans tout cela. Nous sommes quotidiennement sollicités. Avant d’entamer les travaux, nous nous retrouvons face à différents types de personnes. Il y a ceux qui coopèrent, d’autres pas, certains sont quasiment négatifs. Ces derniers sont en majorité des squatteurs qui n’ont aucun document ou des locataires non réguliers qui possèdent des reçus de l’époque coloniale. Il y a une catégorie de gens qui refusent les travaux, d’autres demandent que tout soit nouveau. Des personnes imposent aux entreprises ce qu’elles veulent, par exemple refaire la faïence ou utiliser du ciment. Les entreprises ont des contrats, alors des habitants demandent un surplus aux entrepreneurs. Rappelons que les permis de construire à La Casbah n’ont pas été délivrés depuis 20 ans. Des personnes ont donc érigé des constructions illicites.

Création prochaine d’une école des métiers du patrimoine
L’Etat achètera des parcelles à La Casbah. Il s’agit d’espaces vides suite à l’effondrement de maisons. De nouvelles bâtisses seront construites. «C’est une obligation architecturale, notamment pour les espaces se trouvant en aval. Le projet est décidé pour des raisons structurelles. Les nouveaux édifices seront construits avec des matériaux compatibles, qui ont les mêmes caractéristiques que les anciens matériaux, puisque La Casbah est un ensemble homogène», explique le directeur général de l’OGBC, Abdelouahab Zekhag. Des équipements seront installés, des cybers ou des bibliothèques. «Nous voulons faire revivre La Casbah selon les besoins modernes et dynamiser le tissu social. Nous essayerons de faire revenir les artisans. Une école des métiers du patrimoine sera créée dans ce cadre», annonce-t-il.

Bsikri Mehdi


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