DzActiviste.info Publié le ven 18 Avr 2014

La chronique du blédard : De la difficulté de se guérir d’un pays bien malade

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 17 avril 2014
Akram Belkaïd, Paris
 
J’aimerais me lever le matin sans avoir à y penser, sans en entendre parler à la radio ou au zinc du quartier, le plus souvent en mal ou avec catastrophisme. J’aimerais être un auto-exilé indifférent, peu concerné, de plus en plus éloigné, gagné par le cosmopolitisme et la conviction que la frontière est un mal anachronique, et la nation, une passion finalement bien relative pour ne pas dire inutile. J’aimerais regarder cette mascarade électorale avec de la désinvolture, un brin de compassion et quelques zestes d’amusement.
 
En rire… Oui rire de ces flagorneurs, ces chiyattines, ces qazabines, qui ont porté la photo, retouchée et encadrée, de leur invalide de maître aux quatre coins de l’Algérie (et de la France) lors d’une campagne électorale grotesque qui fera date dans les annales de la comédie humaine. Même les Monty Python n’ont pas imaginé pareil délire… Oui, j’aimerais en rire sans ressentir cette bouffée de colère qui obscurcit la vue et incite à égrener, mâchoires serrées un chapelet d’injures et d’obscénités.  Sans avoir envie de cogner et de cracher sur ces chancres heureux de leur bêtise, assumant sans vergogne leur incompétence et si fiers de la domination quasi-coloniale qu’ils font subir à leur propre peuple.
 
Pendant les années 1990, l’Algérie du fer et du sang faisait peur ou pitié, parfois les deux en même temps. Aujourd’hui, elle fait rire aux éclats. Dans le monde, les Algériens si susceptibles et si fiers, seront désormais moqués car connus comme ceux à qui l’on a demandé d’élire un vieil homme qui, dans tout autre pays, serait à la retraite depuis bien longtemps, entouré de soins et des siens. Les railleries à l’égard d’autrui finissent toujours par rattraper leur auteur. On s’est gaussé de Bourguiba et de sa sénilité précoce, on a plaisanté avec un mépris teinté de racisme à propos des tyranneaux d’Afrique noire, les Bokassa, Idi Amin Dada et autres Mobutu. Maintenant, c’est ce Continent qui bouge et s’éveille qui s’esclaffe à notre sujet. Mais parions que l’on continuera à monter sur nos grands, grands, très grands chevaux à la prochaine blagounette à notre sujet. Ah, toutes ces moustaches frémissantes…
 
Un confrère brésilien, de gauche, me parle souvent de son pays. Ses parents ont connu la période noire, celle de la dictature, des disparitions et des escadrons de la mort. C’est peut-être pour cela qu’il ne se laisse pas griser par les grands discours à propos des économies émergentes. Il sait que les choses peuvent basculer, qu’il y a toujours chez lui des généraux prêts à imposer leur conception bien particulière de la démocratie et que la prospérité n’est pas encore totale puisque les inégalités y demeurent importantes. Mais, il y a dans sa manière d’appréhender notre monde en mutation, quelque chose que je lui envie. Son pays bouge, s’anime, se cherche et innove y compris en matière de mobilisations sociales. Il se projette vers l’avant sans grandes craintes mais conscient des défis énormes qui l’attendent. En 2050, le Brésil sera une grande puissance ou pas, me dit-il. Ce n’est pas ce qui lui importe le plus. Ce qui compte, c’est le mouvement. L’idée d’être pleinement dans ce nouveau siècle et de ne pas reculer. De ne pas s’accrocher à un passé qui ne peut rien apporter.
 
L’Algérie, et ces dernières semaines l’ont bien montré, est minée par l’obsolescence. Les idées, les actes, les discours, tout cela sent le renfermé. C’est une vieille ruine en devenir, une terre qui se met en retrait de l’histoire immédiate et qui, comme cela a déjà été le cas au Moyen-Âge – va regarder, immobile et sans réaction, passer le train de la modernité et du changement. Et ce ne sont pas les clowns et les mauvais génies qui empêcheront cela. Leurs discours grandiloquents, leurs promesses de dernière minute n’y changeront rien. Cinquante ans après l’indépendance, le déclin et la régression sont bien là. Certains compatriotes qui vivent à l’étranger, d’autres qui vivent en exil à l’intérieur même du pays, y trouvent une raison pour se détacher de l’Algérie. Au lien douloureux et aliénant, ils préfèrent l’amputation. Choix radical mais est-il vraiment efficace ?
 
Où aller pour ne plus entendre parler de ce pays désespérant, de ses dirigeants inconséquents ? me demande un ami parti de son Oranie au début des années 1980 et qui peine à s’en détacher. Dans le nord du Québec ? En Sibérie ? A l’extrême-sud du Chili ? Au cœur de l’Afrique des grands lacs ? Qu’importe le choix, l’actualité, plus souvent tragique que comique mais jamais agréablement surprenante, agira toujours comme une constante force de rappel. Et puis, il y a les réseaux sociaux. En un clic, et c’est toute l’Algérie, ses drames, ses espérances et ses colères qui vous rattrapent et vous accablent. Même les parodies qui fleurissent sur le net participent à cet enchaînement. Où aller et que faire pour s’en défaire ? Je connais des gens qui sont rentrés au pays uniquement pour échapper à cette étrange captivité. Revenir au bled pour ne plus avoir à y penser de manière plus ou moins continuelle, un peu comme un toxicomane replonge dans l’enfer de la drogue pour ne plus avoir à lutter contre la tentation. Ah, qu’il est difficile de se guérir de ce pays si malade…
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