DzActiviste.info Publié le ven 13 Juil 2012

La chronique du blédard : Un Boss, marathonien du rock, à Bercy

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 12 juillet 2012
Akram Belkaïd, Akram

Pendant un concert, les vedettes rock, pop, indie, rap, R&B ou de quelque autre courant musical obéissent presque toutes à un même cérémonial. D’abord, une première partie assurée par un inconnu  qui n’intéresse personne. Ah, qu’il est dur de chanter dans le brouhaha et l’arrivée continue de spectateurs à peine attentifs, pinte de bière ou bol de popcorn à la main, et déjà impatients de voir ce prélude se terminer sous, c’est selon, les huées ou quelques applaudissements à peine polis. Vient ensuite le concert proprement dit. Une heure trente, deux, cent cinquante minutes, mais jamais plus, de bonheur plus ou moins intense.

La fin du concert est le moment le plus convenu de la soirée. C’est celui du rappel, avec son faux suspense, sa spontanéité de pacotille… Les lumières se sont éteintes, l’artiste et ses musiciens ont fait leur salut et disparu de la scène. La foule sait alors ce qu’on attend d’elle. Elle doit crier, tempêter, siffler, taper des pieds, lancer des « oh-oh-oh » et des « ah-ah-ah » jusqu’à ce qu’elle obtienne satisfaction. Retour sur scène de la vedette, main sur le cœur pour marquer son émotion, deux ou trois mots de remerciement et c’est reparti pour un nouveau (petit) tour qui ravira les cochons de payants. Quelques chansons, souvent des tubes, puis la lumière se rallume, la scène se vide, il est temps de dégager.

Rares sont donc les artistes qui ne se plient pas à cette comédie. Parmi eux, il y a ceux qui ne concèdent aucun rappel. Quand c’est terminé, c’est terminé. C’est le cas de Bob Dylan qui n’a jamais été très communicatif (sympathique ?) et qui avec l’âge n’a guère fait de progrès. « Good evening France ! » (bonsoir la France) fut ainsi son seul message à son arrivée sur une scène parisienne (on appréciera le raccourci géographique très étasunien) et « Thank you and Good night » (merci et bonne nuit) ses seuls mots à l’heure de l’au-revoir. Pas de rappel, pas d’échanges avec les fans, pas de main sur le cœur, pas de larmes aux yeux : zavez payé pour vingt chansons, il n’y en aura pas une de plus…

Et puis, il y a Bruce Springsteen, maître incontesté du rock américain dont il a déjà été question dans ces colonnes (*). Le Boss donc qui au Palais de Bercy annonce la couleur dès la première note comme il l’a fait à Madrid, Barcelone, Calgary ou Kalamazoo (en attendant Alger ? Il paraît qu’il y a de l’argent pour ça…). Sa guitare parle au public et lance un avertissement. Ça va chauffer dur. Pas de répit, pas de pause. Trois secondes entre chaque morceau, pas plus. Du riff, du raff. Des cuivres, du saxo. Du rock, du gospel, du vrai rhythm’n’blues (pas celui des greluches style Rihana, Bibana, Lady Gaga et autres Djiyaha), du Bo Didley, un peu de be-bop par ci, un peu de rock-jazz par là. Du Springsteen…  Des tubes, de nouvelles compositions qui racontent la crise des subprimes et ses ravages et, bien sûr, de vieilles chansons qui renvoient le présent chroniqueur à l’adolescence (merci radio Chaîne III).

Et le concert, dur de dur, dure, dure… Une heure, deux, trois ( !) et ce n’est toujours pas terminé. Les dix huit mille spectateurs sont ko debout, ivres de plaisir, incrédules devant une telle débauche d’énergie, devant un tel don. Bercy tangue, Bercy est au bord de la rupture. C’est un « all you can eat » (tout ce que vous pouvez manger, formule ponctuelle proposée par certains restaurants aux Etats-Unis) musical. Vous vouliez du Boss ? Tenez, prenez, mangez ! L’homme du New Jersey demande de temps à autre à la salle si elle est fatiguée (en français, s’il vous plaît), et, non hurlé en réponse, continue de plus belle. Une performance : soixante deux ans et une pêche d’enfer. Sur scène, ils sont tous là, ou presque. L’épouse du Boss, Patti Scialfa et les musiciens du E Street Band. Ne manque que « Big Man », Clarence Clemons, parti souffler l’anche au paradis des saxophonistes. Son neveu, Jake du même nom, l’a remplacé. Solos époustouflants : la relève est (bien) assurée.

Au pied de la scène, ça danse, ça chante et ça tombe dans les pommes. Ça se pousse, ça porte le dos du boss en lui faisant traverser tout le pit, tel un prophète fendant une marée humaine, et, comme toujours, ça brandit des pancartes pour demander tel ou tel morceau. Le Boss entame l’incontournable « wainting on a sunny day » (et son fameux oh-oh-oh-ho, signe de ralliement des fidèles de Springsteen) et fait monter sur scène une frêle adolescente. Il lui offre le micro, l’encourage à chanter, la promène, main dans la main, court avec elle et les voilà tous deux qui glissent sur les genoux, tels deux joueurs de foot qui viennent de marquer un but. Le voici ensuite qui la porte dans ses bras et la raccompagne vers la fosse. Songeur, on se dit que cette gamine n’oubliera jamais ce qui vient de lui arriver (Springsteen lui a offert son harmonica…).  On se demande aussi ce que cette chanson de la fin des années 1990, à l’âge de ses biberons, peut bien signifier pour elle (grâce à la toile, on apprendra plus tard que la jeune fille s’appelle Amandine et que ses parents, présents eux aussi, en étaient à leur… vingt-cinquième concert du Boss !).

La fête se termine. Elle a duré trois heures trente huit minutes. Un record. Du jamais vu. C’est un concert-marathon qui vient de s’achever avec des milliards de décibels qui se sont déversées sur le peuple du Boss. Springsteen a chanté, joué, hurlé, couru, serré des mains, plongé dans le public, laissé ses fans le pétrir, rendu hommage aux spectateurs installé derrière la scène (faut-il être passionné…), évoqué la mémoire des absents (dont celle de Big Man) et remercié ses musiciens un par un. Il a présenté au public sa mère, sa belle-sœur, dansé sur scène avec sa fille. Merci, crie-t-il au moment de l’au-revoir, merci pour votre passion. Personne, sauf les fous furieux du pit (ils seront des prochains concerts à Paris ou ailleurs), n’en redemande. Ni rappel, ni comédie. 

La salle est repue, rassasiée au-delà de toutes ses espérances. Peu à peu, le silence s’installe dans le Palais omnisport de Bercy. A l’extérieur, sur les visages il y a un vrai bonheur qui s’affiche mais aussi un zeste de doute car, tous ou presque, se demandent déjà si ce qu’ils viennent de vivre était bien réel.

(*) Un Boss nommé Springsteen, jeudi 3 juillet 2008.
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