DzActiviste.info Publié le ven 8 Mar 2013

La chronique du blédard : Viande de cheval, libéralisme et farines animales

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 7 mars 2013

Akram Belkaïd, Paris

 

Il y a deux ou trois ans, j’ai reçu un curieux message en provenance de la directrice d’école de mon quartier. Voici ce que disait la missive : « Madame, Monsieur. Votre enfant vous a peut-être raconté qu’il avait mangé de la viande de cheval hier midi à la cantine. Nous tenons à démentir avec force cette rumeur. Il s’agissait de bœuf et il n’entrera jamais dans nos intentions de servir de la viande de cheval à nos élèves ». J’avais éclaté de rire. Cela me semblait complètement irréel. De la viande de cheval, et alors ? Où était le problème ? L’auteur de cette chronique, ex-sloughi ou, si l’on préfère, ex-fil de fer, se souvient, qu’enfant, il en a mangé du cheval. Mange et tais-toi ! C’est bon pour ta croissance… Cela avait d’ailleurs un drôle de goût. Un peu amer, presque métallique. Enfin, c’est ce qu’il me semble en avoir retenu.

 

Tout cela pour vous dire que j’étais assez étonné du ton employé par le courrier. On sentait presque la peur du procès ou de la mise en cause par Brigitte Bardot. Etrange évolution. En quelques décennies, le cheval est devenu un animal quasiment sacré. Il faut se promener dans un marché parisien pour le comprendre. Regardez-bien, là entre la crémerie bio et le vendeur de fruits et légumes. Vous voyez l’homme qui baisse la tête, qui n’a pas l’air fier de ce qu’il fait ? Cet homme qui doit se faire insulter matin, midi et soir ? C’est bien lui : le boucher chevalin. C’est un survivant, le représentant d’un métier en disparition. Imagine-t-on un vendeur de viande de chien ou de chat sur les marchés de l’Hexagone ? Bien sûr que non, allez-vous me répondre. Pourquoi donc ? Parce qu’il s’agit d’animaux de compagnie, me répondrez-vous. Nous y voilà ! Savez-vous qu’en France il existe un mouvement sérieux, structuré et de plus en plus influent qui cherche à placer le cheval dans cette catégorie ? Bref, en France comme dans bon nombre de pays occidentaux, il est désormais mal vu de manger de la viande de cheval. Et essayer de la faire avaler à des gamins peut vous valoir de sérieux démêlés avec les services de protection de l’enfance…

 

On imagine donc le choc, la stupeur et l’effroi quand les agences de presse ont fait connaître la triste histoire de la viande de cheval découverte dans des plats cuisinés censés contenir de la viande de bœuf (je n’oublie pas non plus la viande de cochon trouvée dans des kebabs dit halal…). Au vu des différents articles, il semble bien qu’il s’agisse d’un trafic à grande échelle et non pas juste de l’une de ces péripéties frauduleuses auxquelles l’industrie agro-alimentaire nous a, hélas, habitués. Quel drame… D’abord, il y a le fait qu’il s’agisse de cheval ce qui, comme expliqué en début de chronique, a fait couler de nombreuses larmes chez les titous. Ensuite, il pourrait s’agir de chevaux roumains ou d’Europe de l’Est, ce qui laisse planer un grand doute sur leur état de santé au moment de l’abattage.

 

On notera que rares sont ceux qui ont fait le lien avec les lois communautaires qui permettent aujourd’hui qu’un plat de lasagnes fabriqué en Espagne puisse contenir à la fois de la viande venue d’Europe de l’Est et des pâtes fabriquées du côté de Naples (et de ses décharges) pour être ensuite vendu en Europe du nord après un long transport dans un camion plus ou moins frigorifiée. Et c’est bien là où réside le vrai problème. Jour après jour, scandale après scandale, on découvre que l’Europe n’est pas cette forteresse hygiénique que l’on pensait. De la merde en barquette y circule librement au nom du respect du marché ouvert et cela sans que les organismes de contrôle ne soient capables d’agir de manière efficace. Certes, les importations en provenance de l’extérieur de l’Union sont, nous dit-on, bien contrôlées. Faisons semblant de le croire jusqu’à la prochaine affaire de métal toxique contenu dans des nems surgelés ou d’excréments animaliers rajoutée à un thé dit rare.

 

Mais il y a bien plus grave que cette histoire de viande de cheval (de la viande restant de la viande ce qui explique pourquoi quelques bonnes âmes ont cru bien faire en proposant qu’elle soit donnée aux ménages les plus pauvres). En effet, à partir du 1er juin prochain, les poissons d’élevage en Europe pourront être nourris avec des farines de porc et de poisson. C’est une décision de la Commission européenne qui met donc fin à l’interdiction des farines animales prise en 1997 pour lutter contre la maladie de la « vache folle » (encéphalopathie spongiforme bovine – ESB). Pire, en 2014, on devrait assister à la réintroduction de ces mêmes farines animales mais, cette fois, pour les volailles et les porcs, Bruxelles assurant que le « cannibalisme » serait interdit (une farine de volaille ne nourrira pas la volaille). Bien entendu, la Commission jure qu’il n’y a aucun risque pour la santé du consommateur. Et les Européens, mais aussi les autres (notamment les Algériens, habitants d’un pays qui importe de tout y compris de la viande et du poisson), sont prions, pardon, sont priés de prendre cela pour argent comptant.

 

En réalité, cette affaire n’est rien d’autre qu’une grande victoire des lobbies industriels. Et leur triomphe est total. La preuve, on ne parlera plus de farines animales mais de « protéines animales transformées ». C’est-là un grand art des lobbies que d’agir sur le champ lexical pour faire taire les réticences et les oppositions, un peu à l’image des promoteurs du gaz de schiste qui ne veulent plus que l’on parle de « fracturation » et qui nous imposent désormais le terme de « massage » de la roche… Autre preuve de cette victoire des fabricants de farines animales : il n’est absolument pas sûr que la mention « nourri avec farines animales (ou avec des protéines animales transformées…) » soit obligatoire.  Ainsi, tout se tintamarre à propos de la viande de cheval vendue comme de la viande de bœuf ne doit pas faire oublier d’autres enjeux bien plus important à commencer par la manière dont sont nourris les animaux qui finissent dans nos assiettes. A moins de devenir végétarien, une tendance qui monte en puissance mais ceci est une autre histoire.
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