DzActiviste.info Publié le mar 2 Avr 2013

La corruption politique : élites, Assabya et Bazar

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On parle de la lutte contre la corruption depuis l’accession de notre pays à l’indépendance.

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Rachid Tlemçani : politologue

La corruption n’est toutefois problématique que lorsqu’elle devient une forme de gestion de la chose publique. Elle facilite, de ce fait, l’ascension sociale, déprave les luttes politiques et syndicales et porte atteinte à l’intérêt national au profit des intérêts particuliers, familiaux et de groupes de pression locaux et internationaux.

Bouteflika et la corruption sous l’ancien régime

Lors de la campagne électorale de 1999, le candidat Abdelaziz Bouteflika a fait de la question de la corruption le thème central de son discours. Son absence de la scène politique, pendant une vingtaine  d’années, lui a permis d’affirmer qu’il n’avait aucune part de responsabilité dans la situation actuelle du pays, rongé par la corruption. Il promet alors de moraliser la vie publique et de mettre fin «au règne de la mafia politico-financière», qui a ruiné l’économie nationale. Selon lui, 12 barons avaient le monopole sur le commerce  extérieur, en dépit de la mise en place des mécanismes de l’économie de marché.

Quelques mois seulement après son accession au pouvoir, il fustigea à Tipasa, sans complaisance, les tenants du système militaro-mercantile, «des bandits ont pris en main le marché  de l’importation par la force et parfois par la menace et la terreur». Indigné par l’ampleur de ce phénomène, il lâcha le propos : «L’Algérie est un pays miné par la corruption.» Pour lutter contre ce fléau, il compte mettre en pratique une stratégie cohérente pour faire de l’Algérie «une maison de verre». Toutefois, le constat ne paraît pas  avoir nettement changé depuis, après trois mandats présidentiels. La mise  en place d’organes de lutte contre la corruption, soutenues par un discours rassembleur contre ce fléau social n’a pas eu les résultats escomptés. Bien au contraire, le phénomène de la corruption est devenu, aujourd’hui, plus dévastateur qu’avant son accession au pouvoir.

Térrorisme et rente sécuritaire

Le phénomène de la corruption a pris une nouvelle tournure lorsque l’Etat était occupé à combattre le terrorisme islamiste. Cette lutte a laissé, de ce fait, libre cours aux différentes pratiques de malversation, prévarication, passe-droits et de pots-de-vin. Ce phénomène s’est accéléré et s’est répandu à travers tout le territoire national, de la petite commune au fin fond du pays, jusqu’à l’administration centrale, en passant par les entreprises publiques et privées. Pendant que le peuple affrontait, les mains nues, le terrorisme islamiste et d’autres intégrismes, des groupes bâtissaient frauduleusement des  fortunes colossales.

De nouveaux riches apparaissent au début des années 2000, alors que le peuple n’a pas encore cicatrisé ses blessures, des cicatrices qui ne cessent de devenir béantes, comme l’atteste la relance du mouvement des protestations et émeutes. Ces «bagharas», selon le terme consacré, étalent leur fortune sans honte bue sur la place publique. Plus fondamentalement encore, des groupes financiers apparaissent au grand jour. «L’empire Khalifa» comprenant une dizaine de filiales surgit de nulle part dans un ciel serein. Cet Etat parallèle s’apprêtait même à prendre en otage l’Etat, d’une part, et d’autre part, le peuple algérien.

De nombreux groupes ont ainsi intérêt à ce que le terrorisme perdure pour que la rente sécuritaire reste intarissable. De ce point de vue, le terrorisme ne risque pas de disparaître complètement et de sitôt. La privatisation de l’Etat continue de générer des rentes de situation. Le terrorisme résiduel reste suspendu comme l’épée de Damoclès sur  de l’Etat sécuritaire. La corruption est devenue l’institution la plus stable autour de laquelle gravitent les rentiers, anciens et nouveaux, le divorce s’est, entre autres, approfondi entre décideurs et décidés et  entre forces sécuritaires et manifestants.

Revenus pétroliers et syndrome hollandais

Comme autre important facteur favorisant la corruption politique,  notons le renchérissement des prix du pétrole dans la période post-terroriste. L’aisance financière, dont dispose l’Algérie, donne lieu à des détournements colossaux et à de nombreuses pratiques frauduleuses. Ce brigandage est accéléré lorsque des flux  financiers considérables sont gérés dans l’opacité.
La grande corruption se manifeste par des scandales financiers lors des passations de contrats de réalisation de projets d’infrastructures, de l’achat d’équipements collectifs, de prêts bancaires et l’achat d’armements, ainsi que lors de la vente du pétrole sur le marché spot. Le gré à gré, au lieu d’être l’exception, est devenu la règle dans ces transactions commerciales.

Chaque gré à gré dissimulerait une affaire de corruption. Si la petite corruption se manifeste au niveau des institutions de base, la grande, par contre, se manifeste lors des grandes transactions avec les partenaires  étrangers. Elle se pratique au sein du premier cercle du pouvoir. Elle rapporte des millions de dollars aux  décideurs, apparatchiks et à leur clientèle à l’étranger. La  rente énergétique revient, de fait, de droit à une minorité, tribu, grande famille, une caste. Une simple signature ou un appel téléphonique peut permettre à des individus de gagner «le gros lot». Des individus deviennent milliardaires du jour au lendemain.

Cette ascension sociale fulgurante prendrait plusieurs générations dans les pays démocratiques. Le véritable problème, c’est que ces «patriotes» blanchissent cet argent détourné dans des biens immobiliers et autres  à l’étranger. Cette fuite de capitaux porte un lourd préjudice à l’intérêt national et appauvrit davantage le pays. La marche de l’histoire se fait sans l’Algérie. Ce pays est devenu un enjeu pétrolo-sécuritaire convoité par de nombreuses forces étrangères, alors qu’il était un acteur au sein du concert des nations dans les années 1950 et 1960. La rente énergétique, au lieu de tirer le pays vers le haut, le fait vers le bas.

élites et privatisation étatique

Ce qui est extraordinaire, c’est que les élites algériennes considèrent l’Etat national comme l’Etat beylik, un Etat voleur et qu’il est loisible  de voler. Sur la base de cette hypothèse, la course à l’enrichissement illicite est grande ouverte, tous les coups bas sont permis. La privatisation du patrimoine devient l’activité essentielle des équipes gouvernementales.
L’ensemble de la  classe politique, dont les membres sont pourtant triés sur le volet, est impliquée d’une manière ou d’une autre dans des affaires de corruption. La gestion de la crise par la corruption est plus rentable que l’émancipation politique et la dignité humaine.

La corruption en Algérie a atteint un tel degré de propagation, que la Banque mondiale a entrepris pour la première fois, en 2003, un sondage d’opinion auprès des hommes d’affaires comptant investir en Algérie et des chefs d’entreprises algériennes. Selon ce rapport, 75% des entreprises algériennes reconnaissent avoir versé des pots-de-vin lorsqu’elles ont affaire aux agents de l’Etat. La corruption est une contrainte majeure dans le climat des investissements en Algérie, souligne le rapport de la Banque mondiale.

Le climat des affaires  continue à se détériorer depuis cette enquête.  Selon une enquête diligentée par la présidence de la République, plus de 60% des cadres des institutions publiques sont susceptibles d’être concernés par des affaires de corruption. Quant aux élites locales, un nombre considérable d’élus, notamment des présidents d’APC, sont traduits en justice pour corruption et malversations. Une gestion transparente et rationnelle réduirait considérablement le déficit chronique des communes.

L’affaire Khalifa a, en effet, mis en exergue la profondeur de la corruption au sein des élites. Plus d’une centaine de hauts fonctionnaires, ministres, militaires, walis, directeurs d’entreprises étatiques,  syndicalistes, journalistes, ainsi que des chefs d’entreprises furent impliqués dans le scandale Khalifa.

Comme autre exemple saisissant, les agences bancaires sont souvent secouées par des affaires de corruption. Les banques, au lieu de fonctionner comme le moteur des réformes économiques, sont des lieux de distribution de rente à des clientèles. Selon Abdellatif Benachenhou, ministre des Finances à l’époque, «le système bancaire et financier actuel représente un véritable danger pour la sécurité nationale». Plus grave encore, aucun dirigeant, pouvoir ou opposition n’a réagi à cette déclaration.  Last but not least, l’opinion publique attend avec une grande  impatience les résultats des enquêtes en cours sur des contrats  que Sonatrach a signés avec des partenaires étrangers. L’affaire Sonatrach deviendrait-elle une «affaire Khalifa bis»?

Dépenses publiques et croissance économique 

Le chef du gouvernement de l’époque, dans les années 1980, a estimé à 26 milliards de dollars le volume de la grande corruption. En 1996, le ministre de l’Industrie avait estimé la corruption à 2 milliards de dollars par an. Selon les estimations de l’économiste Abdelhak Lamiri, sur une dépense publique de 500 milliards de dollars, 400 milliards de dollars sont engloutis dans la corruption, les malfaçons  et malversations. Sur la base du multiplicateur keynésien, il estime que le gouvernement algérien injecte 5 dollars pour obtenir un dollar de production de biens et services, alors qu’un dollar rapporte 5 dollars dans les pays démocratiques.

Le volume de la  corruption représente, selon Abderrahmane Mebtoul, de 3 à 10% du PNB. Tous les calculs économiques parviennent finalement à la même conclusion: une forte corrélation relation entre la croissance négative (hors hydrocarbures) et la corruption politique. La relance industrielle, dont il est question aujourd’hui, ne peut être concluante dans un contexte délétère conjugué à un manque de vision stratégique et de projet de société. En opposition aux néolibéraux, y compris Abdellatif Benachenhou, toute politique industrielle est vouée à un échec cuisant dans le climat actuel des affaires. La question économique n’est pas économique en dernière analyse, elle est foncièrement politique. Elle est une affaire très sérieuse pour la laisser aux comptables.

Lutte de clans et Assabya

La lutte anticorruption a constitué de tout temps un élément essentiel du discours officiel algérien. Elle a permis à chaque prince, chef, clan, gouvernement…, de façonner une plus grande légitimité pour asseoir un pouvoir plus opaque et autoritaire. Tous les chefs d’Etat, d’Ahmed Ben Bella, jusqu’à Abdelaziz Bouteflika, en passant par Houari Boumediène, ont lancé des campagnes anticorruption. Le slogan lancé pendant l’Algérie des colonels était de choisir entre la richesse et la Révolution. Celui de l’Algérie des généraux serait de choisir entre la richesse et l’islamisme.

Les slogans changent souvent, mais la corruption politique poursuit inexorablement sa marche. On dénombre aujourd’hui une vingtaine d’affaires constituant le corps de la corruption politique, Sonatrach, BNA, CPA, KBR (Kellogg Brown &Root ), Sonelgaz, autoroute  Est-Ouest,  Khalifa, PNDA. Chaque dossier dissimule en réalité plusieurs affaires. On parle aujourd’hui de Sonatrach 3 et de Khalifa 2. La boîte de Pandore reste toutefois le secteur énergétique. Le scandale Sonatrach-Saipem de 260 millions de dollars ,qui a indigné les Algériens, est insignifiant comparé au volume global de la corruption.

Les chefs, clans,  familles, personnalités sont unis pour ne pas ouvrir les grands dossiers de la corruption. Chaque groupe prétend que son rival est aussi corrompu que lui pour ne pas dire plus. La lutte contre la corruption ne débouche presque jamais sur des procédures judiciaires et des sanctions, à l’image des pays occidentaux. La lutte des clans est ainsi circonscrite dans un cadre donné, elle ne peut pas franchir le Rubicon, la ligne rouge. Bien au contraire, les clans se serrent les coudes face aux nouvelles menaces, les solidarités de type assabya deviennent indéfectibles. Ces derniers temps, la lutte des clans ne fait plus référence à la mafia politico-financière, mais aux lobbies de l’import.

La sincérité politique des protagonistes de cette lutte doit commencer par rendre publique la composition de ces lobbies, qui ont pris  en otage l’économie  nationale et hypothéqué l’avenir du pays sur le terrain des activités qui assureront le progrès  social.
Pour certains groupes, le président de la République n’a pas la légitimité pour mettre en branle une lutte radicale contre la corruption politique. Pour d’autres, le chef du DRS n’a pas les mains libres pour diligenter les enquêtes sur les grands dossiers. Tout compte fait, ces forces parviennent à s’équilibrer sur l’autel de la justice, le lieu de l’institutionnalisation de la «hogra».

Les Algériens ne se souviennent pas que la  justice ait incarcéré des ministres, généraux militaires et autres privilégiés du système pour corruption et malversations. Il est très difficile dans la configuration politique actuelle de lutter contre la corruption politique, même si la volonté politique existe. Cette lutte  est structurellement limitée par le pouvoir discrétionnaire, l’essence de la bureaucratie attribuée aux administrateurs. La corruption est enchâssée dans le système de rentes.

Rachid Tlemçani : politologue
El Watan 02/04/2013


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