DzActiviste.info Publié le ven 25 Avr 2014

La culture de l’irrationnel ou le printemps des charlatans

Partager
charlatanismehttp://www.lequotidien-oran.com/

par Jamal Mimouni *

Professeur de Physique, Université de Constantine-I ; LPMPS

Vice Président  de l’Union Arabe d’Astronomie et des Sciences de l’Espace (AUASS) 

 

 

Parmi les Maladies de l’Algérie…

L’Algérie va mal socialement, l ‘Algérien se sent mal dans sa peau. C’est pour cela qu’il cherche le sésame du bonheur sous la forme d’une « green card » magique pour s’envoler pour le Canada ou les EU pour ceux qui le peuvent, ou pratique la Harraga au péril de sa vie pour ceux moins fortunés. Comme elle va mal économiquement, bâtit sur une économie rentière aussi artificielle qu’inefficace, sa non fonctionnalité nous étant dissimulée par un rideau de pétrodollars. Un indice qui ne trompe personne : notre devise est peut-être la seule au monde pour un pays pétrolier qui n’est pas convertible ! Comme elle va mal politiquement avec le jeu politique sciemment fermé malgré la prétention de démocratie de façade.

L’Algérie va mal de son administration gangrénée par l’incompétence et le clientélisme, et parfois même la corruption ; c’est pour cela que lorsque cela vire au pire et que les relais ne fonctionnent plus, des citoyens paisibles en ressortent à couper les routes.  Tous ces maux sont connus et documentés ad-nauseam dans les différents média et font partie de la mal-vie que l’Algérien vit à son corps dépendant dans un pays riche en potentialités mais en panne fonctionnellement, systémiquement, sans grand projet fédérateur, ni ambition pour l’avenir, et d’où l’espoir semble s’être envolé au loin.

En fait, il y a un autre mal qui afflige notre pays, aussi insidieux mais autant plus grave et destructeur que les maux précités, mais qui malheureusement n’est pas suffisamment reconnu comme tel. C’est un agglomérat de maux faisant intervenir pèle mêle l’effacement total de l’intelligentsia, l’irrationalité rampante allié au manque du sens critique et de la culture du raisonnable. Certes, on pourrait attribuer ce mal complexe à l’absence d’une société civile digne de ce nom, mais cela va bien au-delà ; d’autres sociétés vivant dans un carcan sans commune mesure avec ce que vit l’Algérie ont su organiser une vie intellectuelle vibrante et une dose de pensée critique et rationnelle à différents niveaux.

Une explication satisfaisante de ce mal complexe le lierait surement à notre culture et notre passé de colonisé et au concept de « colonisabilité » de Malek Bennabi, renforcée par la culture du parti unique et du « zaimisme » héritée de cette époque, bref un joli projet de recherche socio-psycho-historique. Je me contenterais ici de dresser un constat de ce que j’appellerais pour faire court la culture de l’irrationnel. Je ferais en particulier ressortir comment la science brimée et n’ayant pas droit de cité dans notre pays malgré les apparences, alimentent ces tendances néfastes, alors qu’au contraire une reconnaissance institutionnelle et sociétale forte de la science et de ses modes opératoires serait à même de subjuguer cette irrationalité endémique, et à terme d’y remédier. Elle constituerait un atout pour l’avenir de notre pays à même d’assurer sa pérennité qui n’est pas acquise.

 

Une Bataille qu’il ne Faut pas Perdre

Ce mal comparé aux autres maux dont notre pays est affligé parait à première vue dérisoire. Pourquoi nous soucier du dysfonctionnement de notre comportement rationnel alors que nous faisons face à de graves défis ? Le fait, comme je m’attèlerais à montrer, que la classe intellectuelle soit devenue hors propos et rigoureusement absente de la vie publique, que le populisme crasse ai eu raison des élites, que la déraison soit notre standard mental, tout ceci à de graves conséquences quant au projet national et la capacité de notre pays à se projeter dans l’avenir. Les bouffonneries et autres infantilismes qui caractérisent trop souvent les discours publics de nos officiels mais qu’ils assumer sans complexe, embarrasseraient un élève du primaire. Même les empoignades répercutées sur les média sociaux participent à cette dégradation du niveau du débat chez nous. Un exemple typique est cette séance de pugilat oratoire d’une inanité abyssale entre cette députée FLN coiffeuse de formation et un professeur de médecine, qui ne saurait remplacer un débat de qualité qui ne peut-être qu’entre alter ego sur une base critique et raisonnée. Ajoutons à cela qu’une société superstitieuse et antirationnelle n’est pas équipée pour s’organiser de manière efficace et compétitive pour affronter les défis mortels du XXIème siècle.

Devrait-t-on aussi mentionner ce truisme que le capital intellectuel et technologique d’une société est le garant de son avenir. L’Allemagne en ruine après la 2ème Guerre Mondiale a su se redresser en un temps record grâce à son capital humain intact et ses compétences hors pair. Elle est toujours à l’avant-garde de l’Europe bien qu’elle ait perdu deux guerres mondiales en un siècle. De même pour le Japon défait par les Etats Unis lors de la seconde guerre mondiale et qui fait preuve aujourd’hui d’une prospérité insolente. A contre courant, l’Egypte qui a commencé sa révolution industrielle et culturelle en même temps que le Japon de l’ère Meiji, n’a pas émergée ne serait-ce que même parmi les pays du Tiers Monde.

Si l’Algérie s’en sort et existe encore en tant que pays autonome dans le paysage politique du milieu du XXIème bien après l’après pétrole, il faudra qu’elle communie avec les valeurs universelles qui permettent aux sociétés de subsister et de se développer harmonieusement et où les vrais valeurs sont l’intelligence, la bonne gestion et les choix rationnels.

 

Une Communauté Scientifique … frappée d’Aphasie

Posons d’abord le problème de la rationalité de manière crue pour illustrer nos propos et posons la question de savoir quelle différence existe-t-il entre l’Algérie et des sociétés décalées comme celles du Golf ?

Nous nous complaisons à décrire notre pays comme était un peu une exception parmi les nations, son Etat forgé dans le feu de l’action révolutionnaire et dont le but était d’emblée d’établir un état moderne doté d’institutions respectables et pérennes en phase avec le progrès humain mondial. Nous pensons être à des années lumière de ces états princiers du Golf sans aucune profondeur historique ou tout leur savoir faire est d’origine étrangère, pratiquant une politique du tout mercantile et dont le nombre de scientifiques nationaux se comptent sur le bout des doigts. Nous avons effectivement le plus fort taux d’alphabétisation universitaire du Tiers Monde grâce à une politique hardie de développement de ce secteur, et un maillage étroit du territoire national d’Universités et de Centres universitaires, ce qui constitue un achèvement remarquable en soi. Des cohortes d’étudiants sont sortis diplômés de l’Université Algérienne au fil des décennies, parmi lesquelles on compte des dizaines de milliers d’étudiantes et étudiants dans les diverses branches scientifiques constitués d’ingénieurs, de médecins, de physiciens, de biologistes et autres, tous porteur d’une culture universitaire et de modernité, même s’il reste beaucoup à dire concernant la qualité du produit final, mais ceci est un autre débat.

Ces états privés du Golf, par opposition aux états nations, apparus sur la scène mondiale au gré d’une bulle pétrolière, n’ont après tout pas de citoyens mais des sujets au sens littéral du terme. Et pourtant, il n’y a aucune différence significative entre notre société et celles du Golf quant au traitement de la science, ses valeurs et ses incidences sociétales ; et si différence il y a, cela n’est probablement pas en notre faveur. Aussi une question qu’il est légitime de se poser est pourquoi tous ces diplômés de l’Université Algérienne n’ont pas fertilisés pour autant leur société par leur esprit moderne et rationnel comme on aurait été en droit d’espérer. Quel impact ont-ils eu sur leur société et ses institutions ? Certes les institutions étatiques sont largement réfractaires au changement surtout dans nos pays, mais qu’en est-il des institutions issues de la société civile ?

Venons à l’essentiel de notre critique. Nous consommons de la technoscience mais nous ne soucions guère de la science en elle même et la démarche qui l’accompagne. Il n’est aussi pas étonnant que les grands débats scientifiques, mêmes ceux à incidence sociétale, tels que ceux touchant au réchauffement climatique, aux OGM, au pétrole de schiste, à la procréation assistée, sont absents de la place publique. La part de lion des sujets traités dans les média tourne autour de faits divers, de sport et de colportage en boucle au milieu d’un discours langue de bois sur l’actualité politique et culturelle.

Secondairement, et ceci peut-être en grande partie attribué au manque d’institutions scientifiques crédibles sur la scène nationale, il n’y pas de voix parlant d’autorité sur toute question touchant à la science. Et si par hasard une telle question touchant la société surgirait sur la scène nationale, cela serait une cacophonie assurée d’experts mis à contribution sur fond de discours inaudibles et incompréhensibles pour le citoyen. Ce fut le cas notamment lors du séisme de Boumerdès en 2003. Nos institutions étatiques concernées, que ce soit le Ministère de l’Enseignement Supérieur, celui de l’Education, de la Santé, de l’Industrie, nos institutions de recherche, s’envelopperaient dans un mutisme étrange comme invoquant à mi-voix je ne sais quel devoir de réserve certainement mal placé. Même les quelques associations scientifiques professionnelles qui existent sont souvent aux abonnés absents dans de tels cas, ne semblant se soucier que des problèmes socioprofessionnels touchant leurs membres. De mémoire, aucun des centaines de conseils scientifiques qui peuplent nos Facultés universitaires n’ont produit un quelconque avis sur un problème proprement scientifique, se bornant à produire des décisions touchant à la pédagogie ou ayant trait à des promotions.  Quant à une académie des sciences, sa création est parfois évoquée mais ne s’est jamais concrétisée. Ce manque criard d’expertise nationale fiable et de voix d’autorité permet à des pseudo-scientifiques ou des charlatans à se substituer à la communauté scientifique dans les médias et la vie publique.

 

Le Printemps des Charlatans

Que de doux divagateurs s’expriment dans certains média pour parler de science, réfuter Einstein, défendre une théorie aberrante de leur crû, cela se passe dans toutes les sociétés mêmes les plus avancées, mais ils seront en général vite contredits et marginalisés. Mais que ces charlatans, comme c’est le cas chez nous, aient pignon sur roue dans les média et distillent leurs aberrations favorites sans qu’une quelconque instance scientifique ne réplique est symptomatique de cette absence de communauté scientifique digne de ce nom.

Nous prendrons quelques exemples récents pour illustrer nos propos. Le sempiternel Mr Science qui sévit si bien depuis ses prédictions alarmistes lors du séisme de Boumerdès à la suite de quoi il fut radié du CRAAG. Mr. Bonatiro puisqu’il faut le nommer, se prétend spécialiste d’un vaste spectre de disciplines allant de l’astrophysique, aux sciences de l’espace, à la sismologie, à la météorologie, et il discourt dans les média sur plus ou moins tout allant de la nouvelle lune, aux tsunamis, au béton armé, à la vague  de chaleur à celle de froid, à l’exégèse coranique, soit donc un Pic de la Mirandole Algérien[1]. Candidat malheureux aux élections présidentielles de 2009 et 2014, il proposait un programme tout axé sur la science « … revaloriser la science dans tous les aspects de la vie quotidienne et politique… » et notamment proposait de créer au niveau de chaque institution de l’Etat un Conseil Scientifique, de même qu’il promettait d’implémenter une semaine « coranique » de six jours au lieu de sept… Vision puérile, ou fort démagogue, qui prêterait à sourire si notre candidat de la Science ne proposait pas cela le plus sérieusement du monde. Celui qui est présenté par certains comme l’enfant prodige de la science Algérienne est en fait l’auteur de théories aberrantes qu’il dissémine au fil des années dans les différents média, telle que celle qui relie les séismes avec les phases de la Lune (et notamment éclipses) alors qu’un enfant du cycle moyen peut appréhender que des phénomènes d’ombre n’ont aucune incidence sur l’effet de la gravité. En plus de sa relation très spéciale avec l’Astrologie, Mr.Bonatiro produit chaque Ramadhan des éphémérides lunaires grossièrement erronées qui sont à la base d’une polémique insane ou les astronomes apparaissent comme ne s’accordant pas entre eux, ce qui écorne sérieusement l’image de la science chez le grand public et la crédibilité des scientifiques en général. Ceci est documenté avec force détails dans le document ici[2]. N’y a-t-il pas une crise de crédibilité sérieuse envers la science lorsqu’un tel personnage marginalisé par la communauté scientifique devient la référence pour nombre de média pour tout ce qui touche la science ?

Passons au deuxième exemple : un étrange colloque ouvert au public qui se déroula il y a quelques semaines au Centre Culturel de Hussein Dey à Alger à grand coup de publicité notamment dans le journal arabophone El-Chourouk. L’objet du colloque mis en grand titre dans le journal était de démontrer entre autres que la théorie du Big-bang était fausse. Les intervenants, un exorciste professionnel qui a défrayé la chronique récemment (A.Belahmar), un cuisinier à la retraite et autodidacte (Y.Messaoudène), et pour couvrir le tout, un physicien Français spécialiste reconnu des neutrinos (F. Vannucci) travaillant au prestigieux laboratoire du CERN en Suisse. Etrange concoction de savoirs plutôt divergents. Le personnage central du séminaire semble être notre autodidacte qui dans une intervention sur « Les Neutrinos, Messagers du Monde de l’Invisible » jongle avec le nombre de dimensions physiques et sur des registres plutôt dissemblables. On apprend ainsi que « Le monde invisible ou ces neutrinos se déplacent est le monde des djinns et anges avec lesquels les médiums, exorcistes, médiums, cartomanciens, voyants… peuvent communiquer ». Et puis cette autre pépite : « Les djinns rapportent l’information du passé utilisant les fluctuations de l’espace temps dans les dimensions cachés »[3]. Les neutrinos qui se déplacent à la vitesse de la lumière seraient donc ces djinns ce qui confère à ces derniers leur prodigieuse agilité bien connu[4]. Le problème est que, comme il l’a reconnu lui-même à l’auteur de ces lignes lors d’un passage à Constantine, il n’a suivi aucune formation universitaire et il ne connait pas les mathématiques au-delà de l’arithmétique, et que donc toutes ses informations, il les a glanés de la lecture de livres de culture générale et de son intuition[5]. Signalons au lecteur que les neutrinos sont des particules élémentaires dont la description théorique nécessite une bonne dose de théorie quantique des champs, sujet qui n’est enseigné qu’aux étudiants de spécialité de physique théorique ! Ajouter à tout cela que notre autodidacte remet en cause la mécanique quantique qui comme chaque physicien sait, est le soubassement de la physique moderne, et se gausse de la Relativité Générale d’Einstein. Rien de moins. Que de gens veuillent exposer leurs théories dissonantes entre eux ne pose pas de problème en soi, mais que l’on convoque le grand public pour cela dans un centre culturel étatique à grand renfort de publicité et sans débat contradictoire pose problème. Mais le plus grand problème est certainement ce manque total de réaction tant des autorités officielles que de la société civile et surtout de la communauté scientifique devant ce spectacle affligeant ou la science est dévoyée par des personnes qui parlent en public de choses dont ils n’ont mêmes pas acquis les rudiments.

Notons cette symbiose d’esprit où Mr.Messaoudène parle généreusement de son confrère Belahmar, décrit dans les média comme le plus grand exorciste Algérien, en ces termes : «Dans l’absolu, cet homme peut nous aider dans la recherche de la physique théorique et la physique quantique». Et notre physicien du CERN, quel rôle a-t-il tenu dans tout cela ? François Vannucci a sans nul doute été utilisé comme faire valoir dans ce séminaire[6].

 

Du Dentifrice à Poudre de Miswak … à la Négation de l’Atterrissage d’Hommes sur la Lune

Caractéristique des sociétés décalées, la forte influence des superstitions et de la pensée magique sur les esprits. Nous avons analysé cet état de fait dans des articles précédents, et nous voudrions ici relater quelques exemples illustratifs de plus. Commençons par le fameux dentifrice « Miswak halal » qui prétend avoir une efficacité bien supérieure à celle du dentifrice « non halal » de par l’incorporation d’extrait de miswak[7] lui conférant des propriétés astringente, anti bactériale, aidant à combattre la carie dentaire, l’élimination des plaques dentaires,  la maladie parodontale et autres vertus. Il y a deux possibilités, ou bien ceci est lié à un effet physiologique ou biochimique d’une substance contenue dans le siwak qu’il s’agirait d’étudier et d’exploiter, ou bien c’est un effet « Tabarrouk » de par la provenance de ces arbustes des Lieux Saints d’où sont découpés les bâtons de siwak. Dans ce dernier cas, une étude statistique proprement menée devrait faire apparaitre cet effet ; il suffirait de faire séjourner n’importe quel dentifrice ordinaire là-bas et de le rapatrier pour obtenir le même effet. Mais avant tout, pour évaluer son efficacité, il s’agirait de le tester dans des conditions contrôlées par rapport aux dentifrices d’une même formule mais sans extrait de miswak.

Mêmes remarques concernant la pratique de la Hijama (La ventouse) où là encore personne parmi nos pharmaciens et autres praticiens dont beaucoup vantent les vertus de cette médecine traditionnelle, ne semble avoir songé à l’étudier scientifiquement (sous conditions contrôlées et en double aveugle notamment). N’est ce pas pourtant un reflexe naturel pour tout scientifique que de rechercher les causes d’effets sortant de l’ordinaire, et surtout de publier les résultats dans des revues à comité de lecture[8]? Il y a en fait toute une panoplie d’effets supposés, inspirés parfois de simples incidents dans la vie du Prophète et interprétés littéralement, qui sont érigés en vérités scientifiques[9]. Dans tous les cas, ne pas en rechercher les relations causales est un grave manquement à l’esprit voire à l’éthique scientifique.

Que dire aussi du fait qu’une bonne partie des jeunes Algériens, et en fait aussi ceux des autres pays arabes, ne croient pas en l’atterrissage sur la Lune d’astronautes lors de la fameuse mission d’Apollo 11 invoquant plutôt une conspiration Hollywoodienne ? Ainsi, une épopée majeure du XXème siècle qui constitue peut-être l’évènement le plus important de ces derniers siècles n’est pas reconnue comme tel. Le pire est qu’ils se contentent de présenter des contre arguments faussement scientifiques glanés sur des sites et que tout physicien sérieux est à même de réfuter. Ceci est un cas idoine ou l’on ignore superbement la science en général mais qu’on invoque lorsque que cela arrange, quitte à en en faire un mauvais emploi.

Tout cela sans nul doute procède d’un déficit scientifique et en particulier d’une crédulité incompatible avec notre époque ainsi que d’une incapacité chronique à évaluer rationnellement faits et situations.

 

L’ADE ou l’Attrape Nigaud Absolu

Et la nouvelle tomba un certain 23 avril 2013, inattendue pour tous les naïfs dépourvus d’un iota de culture scientifique. Ce jour là, le britannique James McCormick, l’inventeur de l’Advanced Device Detector ou ADE fut condamné à 10 ans de prison pour avoir commercialisé de par le Monde de faux détecteurs d’explosifs, engrenant par là même des profits obscènes. Il s’avérait en effet que ces détecteurs n’était qu’un simple assemblage hétéroclite de pièces sans relation entre elles et sans aucune capacité de détection de quoique ce soit.  Quelle relation a tout cela avec le présent article ? Il se trouve que c’est le même sorte d’appareil tenu au poing du bout des bras par nos policiers, gendarmes et douaniers à ces centaines de barrages mobiles et fixes à travers le territoire national jusqu’à ce jour!

En fait, cette arnaque illustre parfaitement nos propos quant à l’analphabétisme scientifique de notre pays et l’indifférence totale de nos institutions pour tout ce qui touche la science. Mais avant d’approfondir ses implications, parlons un peu plus de ce prodigieux détecteur. D’après son constructeur, l’ADE est conçu « pour détecter la moindre trace d’explosifs, de drogues, d’ivoire de contrebande, de truffes, de cadavres et même les billets de banque », et fonctionnerait jusqu’à une distance de 700 mètres, et même sous terre, sous l’eau ou dans les airs. Notons que chaque unité se vendait au prix catalogue de 60.000 dollars alors que ses différentes composantes, comme il s’avéra par la suite, ne coûtaient pas plus que six dollars!

Au-delà des commissions techniques, de marché, de contrôle qui aurait du réaliser que c’était une fraude flagrante vu que dès l’année 2009, la presse à l’étranger s’était emparée du sujet et que ces détecteurs furent même interdits à l’exportation en 2010 en Grande Bretagne[10]. Déjà en 2008 le fameux démystificateur américain James Randi avait offert une somme d’un million de dollars pour toute personne en mesure de prouver une efficacité quelconque à l’ADE, le décrivant comme « un dispositif de charlatan qui n’a aucune fonction autre que de séparer les personnes naïves de leur argent ». Cet appareil décrit par les juges d’ « immoral », joue sur la psychologie de l’utilisateur. Le pivotement de l’antenne, qui techniquement parlant n’en est pas une vu qu’elle n’est liée à aucun émetteur, est du au mouvement inconscient de la poignée de l’opérateur (Effet psychologique bien connu appelé effet idéomoteur en psychologie).

En fait, le Fennec produit localement sous licence en Algérie, est un détecteur dérivé du GT2200 produit par Global Technology et dont son fondateur, Gary Bolton, fut condamné lui aussi en août dernier à Londres à sept ans de prison ferme pour escroquerie après avoir gagné quelque 50 millions d’euros pour ses ventes. Cet appareil, alimenté uniquement par l’électricité statique de l’utilisateur et qui ne possède aucune composante électronique, avait été décrit par l’expert en explosifs Sidney Alford après inspection comme « un boîtier en plastique vide”. Des milliers en ont été vendu en Irak pour plusieurs dizaines de millions de dollars, qui ont été responsables de la mort de plusieurs centaines de personnes au bas mot lorsque des voitures bourrées d’explosifs passèrent plusieurs barrages « gardées » par ces pseudo détecteurs pour ravager ensuite des quartiers entiers.

Comment quelque un an après ces jugements pour fraude fortement médiatisés et les multiples preuves de son absolue inefficacité[11] sommes nous toujours à l’utiliser en Algérie et qu’aucune commission d’enquête ne soit mise en œuvre pour étudier le dossier ? La réponse tient sans nul doute de notre analphabétisme scientifique ! Il était clair à toute personne douée d’un modicum de connaissances scientifiques et sans même ouvrir l’appareil qu’il viole beaucoup de lois de la physique. Mais même armé d’un peu de bon sens, comment peut-on imaginer qu’un appareil puisse en quelques secondes et à distance détecter tout ce spectre de substances disparates (Quelques 74 substances chimiques différentes à la fois d’après le site du fabricant) alors que nos labos d’analyse demandent des prélèvements sur lesquels seront effectués de délicates et coûteuses analyse physico-chimiques avec maints réactifs et pour un nombre limité de substances? Si cet appareil idéal existait, pourquoi ne l’utiliserait-t-on pas dans nos cliniques d’analyse médicales ou mieux encore dans les laboratoires de nos départements de physique, chimie, biologie, au lieu de ces sondes, ces appareils a résonance nucléaire magnétique, et autres appareillages de pointe importés à coup de milliards et sur lesquels nos étudiants passent des années à préparer leur thèses ? Cinq secondes ou deux ans d’analyse, pourquoi torturons nous nos étudiants faisant des thèses expérimentales ?

Présentons maintenant quelques objections scientifiques à la portée de quiconque possède un niveau scientifique de fin du cycle secondaire.  Si c’était l’antenne le principe actif du détecteur, cela fonctionnerait selon les lois de l’électromagnétisme[12], et elle devrait comme un radar, produire des ondes et détecter leur retour, ce qu’elle ne peut faire puisqu’elle n’est liée à aucun émetteur en plus de la prétention du fabricant que l’appareil trouve sa « cible » même si enfouie « à travers le métal, le bois, l’eau, le plomb », ce que même le radar le plus sophistiqué ne pourrait évidemment faire. L’ « antenne » n’est donc finalement qu’un vulgaire fil de fer extensible sur pivot. Si le principe actif, comme semble mentionner la notice d’usage, était une sorte de détecteur chimique, encore faudrait-il qu’il possède un tube ou un orifice quelconque[13] pour récolter un peu de substance suspecte (Des molécules de nitrate ou autres dérivés pour le TNT, ou les émanations « nitratés » des bébés en couche qui d’après les opérateurs provoquent des faux positifs…), ce qu’il ne possède point. Si c’était un détecteur massique, il faudrait que la substance suspecte passe à travers un faisceau de rayons X (Comme les scanners dans les aéroports) ou un détecteur de métal (Basée sur l’induction magnétique comme pour les appareils anti-mines). Il resterait à expliquer comment l’antenne ayant eu vent de la présence d’une substance recherchée s’orienterait derechef vers la source[14] de ladite substance sans aucun moteur sauf la prétendue énergie statique de l’opérateur. Détecter chimiquement la présence d’une substance est une chose, la localiser dans l’espace à plusieurs dizaines de mètres voire de centaines de mètres relève d’un miracle technologique. Il est clair que ces détecteurs d’explosifs supposent trop de miracles technologiques en plus de n’opérer sur la base d’aucun principe physique ou chimique connu. Sa seule source de fonctionnement serait bien la naïveté et l’ignorance de ses acheteurs.

 

La Culture du : Tu ne Reconnaîtras Jamais tes Torts

Comment faire pour qu’un objet aussi inutile que ce faux détecteur d’explosif soit retiré de la circulation ?

Une réaction rationnelle aurait été de reconnaître que l’on s’est fait arnaquer, d’en tirer les leçons appropriées pour ne pas répéter la faute, et de passer à autre chose. Mais malheureusement, on fait comme si on avait rien vu ni rien entendu et on continue comme si rien ne s’était passé[15]. Et pourtant dit l’adage « Celui qui n’apprend pas de ses erreurs est condamné à les répéter ». Or ceci est la même raison qui fait que l’on se trompe quasiment chaque année sur la date du début et de la fin du mois de Ramadhan sur la base d’un croissant prétendu observé alors qu’astronomiquement invisible. Cette contradiction avec un fait cosmique aussi simple que la position d’un astre en dessous ou au dessus de l’horizon et sur la base duquel des millions de fidèles vont jeuner ou célébrer l’Aïd ne semble déranger aucune instance officielle. A postériori, personne ne songe à revoir des décisions qui engagent toute la nation même si entachée d’erreur manifeste. Reconnaître que l’on se soit trompé et que le croissant annoncé par le Comité National des Croissants Lunaires comme vu était de fait invisible est impensable et serait vécu comme un suicide institutionnel, aussi préfère-t-on faire dans le déni. Il faut dans une logique dévoyée, sauver à tout prix les apparences… même si au prix de la vérité. Or il y a pourtant une véritable catharsis dans l’acte de faire son mea-culpa. Loin de se décrédibiliser, c’est un acte moral et pédagogique fondamental qui permet de corriger ses erreurs, sauvegarder l’estime de soi et d’avancer sereinement vers l’avenir. Imaginer un enfant que l’on ne gronderait jamais et que quant bien même il ferait des erreurs dans ses devoirs de math par exemple, on ne les corrigerait pas parce que cela toucherait son amour propre et sa confiance en soi. Vous en feriez sans nul doute un impotent, et parfois même un monstre. C’est un peu ce qui se passe au niveau de nos sociétés. Nous ne nous trompons jamais et si erreur il y a, on passe l’éponge et surtout on ne reconnaît rien.

Sur un chapitre similaire, la liste des faux Moudjahidines de l’après indépendance est-elle vraie ou fausse ? Qui sont les responsables de l’assassinat de Krim Belkacem, de Medeghri, de Boudiaf ? On ne le saura peut-être jamais. Il y a en effet autant de versions que celles contraires et le vrai s’entremêle allègrement avec le faux de sorte que nous, simples citoyens, n’avons pas la capacité de trancher. La vérité existe quelque part certes, mais elle nous est hors de portée. Nous vivons dans un flou permanent avec notre incapacité de juger car aucune de nos commissions vérité n’aura l’indépendance et l’autorité suffisante pour nous apporter la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. D’un autre coté, la société rend bien la monnaie de la pièce : nous doutons de tous et ne faisons confiance à aucune institution.

Dans le langage de l’industrie automobile, cela correspondrait à ne jamais entreprendre de « recall » ou rappel des voitures ayant des pièces défectueuses. Or la pratique du « recall » fait partie d’une stratégie économique vitale en ce qu’elle permet d’assurer la confiance du client. Ainsi, que Toyota par exemple décide tout récemment de rappeler six millions de voitures en circulation pour modification de tel joint n’est pas un acte gratuit d’auto flagellation mais bien une nécessité économique ainsi qu’un impératif éthique. Qu’elle le fasse pour l’une ou l’autre raison n’importe peu, libre à chacun de croire ce que bon lui semble quant aux motivations profondes d’un « recall ». Le fait est là, la compagnie qui la pratique est gagnante à long terme, même si elle semble perdre beaucoup d’argent à court terme à chacune de ces opérations.

Pour une société, l’impératif moral est encore plus fondamental. L’Islam dont notre société est imbue de ses principes moraux, a fait de la recherche de la vérité, de sa proclamation et de sa défense un impératif moral supérieur. Dissimuler la vérité autant que se voiler la face est une perversion autant qu’elle constitue une stratégie civilisationelle perdante. Trop souvent, nous ne voulons pas tirer les conséquences de nos actions car elles sont dérangeantes, et comme des enfants gâtés, nous ne supportons pas l’embarras. Cette règle de ne jamais avoir tort, ou du moins de ne jamais reconnaître publiquement ses erreurs, encourage lorsqu’appliquée au niveau des affaires de l’état, la culture du secret et de l’impunité qui sont les fléaux de nos sociétés et aux antipodes de la bonne gouvernance.

En conclusion, nous dirons que l’irrationnel qui habite notre société et notre adhésion toute hypocrite à la science est un danger qui hypothèque notre avenir. Nous avons raté le rendez-vous avec la rationalité du XXème, gare à nous si nous récidivons pour ce siècle.

 

 

[1] Voir notamment « Le syndrome Bonatiro, ou le dysfonctionnement de la science en Algérie », Le Quotidien d’Oran, 22&23 Juillet 2003.

[2] Voir la page spéciale sur les prédictions de Bonatiro : http://siriusalgeria.net/bona09.htm

[3] J’ajouterais pour alléger l’angoisse des lecteurs pour qui tout ceci procéderait peut-être d’une sagesse profonde qui leur échapperait, que tout physicien théoricien pourra témoigner avec moi que ce ne sont que juxtaposition de mots formant un charabia dénudé de tout sens physique. Ajoutons ces autres explications savantes, fruit de ses riches lectures j’imagine : « la gravitation quantique au moment du big-bang était compactée et liée aux autres forces de la nature » et ajoute allègrement cette description des « sept dimensions (cieux) cachées superposées que tous les théoriciens de la «M-théorie» introduisent dans leurs équations … ». Quand nous réalisons que ces concepts font appel à une connaissance mathématique qui nécessite toute une carrière de recherche universitaire, nous pouvons imaginer le saut quantique effectué par notre discoureur dont encore une fois, les connaissances mathématiques ne dépassent pas les quatre opérations.

[4]Comment ces djinns décelèrent-ils pour passer de la vitesse de la lumière à zéro de façon à ce que l’on puisse interagir avec eux ne nous est pas relaté. Ajoutons que la transformation de Lorentz qui est à la base de la théorie de la relativité d’Einstein et qui interdit à une particule de masse nulle de se propager à une vitesse différente que celle de la lumière semble être le dernier de ses soucis.

[5] Reconnaissons toutefois au personnage sa vaste culture générale, son affabilité, ses lectures éclectiques qui feraient rougir de honte nombre de nos collègues universitaires.

[6]Surpris par sa participation à un tel « science bashing event », je communiqua avec lui et il me répondit que Mr.Messaoudène lui avait donné toute liberté de parler de son sujet et qu’il était quant à lui satisfait de son intervention qui a donné lieu à plusieurs questions pertinentes. Il m’ajouta qu’il a clairement parlé du Big-bang comme faisant autorité dans la communauté scientifique. Interrogé sur ce qu’il pensait de l’intervention de ses « confrères » Belahmar et Messaoudène et leurs prétentions affichées de « réfuter le Big-bang » et d’établir que les neutrinos étaient « la substance des djinns » et des médiateurs entre la physique et la métaphysique, il reconnu que leurs interventions étant en arabe, et qu’il n’en n’avais pas compris un traitre mot et ne saurait donc commenter. En d’autre terme, la farce avait un dindon et il venait du CERN.

[7] Cette plante arbuste (Salvadora Persica) recommandée par le Prophète et dont les pieux musulmans s’en frottent les gencives avant chaque prière.

[8] Certains prétendent que ces études existent mais en dernière analyse elles sont publiées dans des revues de complaisance sans système de referee. Et lorsqu’il est demandé pourquoi ne sont-t-elles pas publiées dans des journaux de médecine respectables, il n’est pas rare de voir invoquer on ne sait quelle théorie conspirationnelle.

[9] Extension de « Tibb Ennabaoui » ou médecine prophétique dont certains principes et pratiques peuvent avoir une base thérapeutique mais qu’il importe à ses praticiens d’en apporter la preuve suivant des protocoles expérimentaux rigoureux.

[10]Toutes les armées européennes et celle américaine l’avaient refusées, parfois assorti de jugements sévères sur son absolue inutilité. Israël fit mieux, le constructeur présent dans une foire d’armement se fit expulsé …

[11] En fait la seule utilité possible est son effet intimidant. Combien de familles circulant avec les malles de leur voiture pleines de victuailles ou avec des bébés en couche se sont crispées à la vue de cet appareil digne de films de science fiction–quoiqu’en fait ressemblant plus à un fer à souder ou à un gros allume-gaz. Ajouter à cela la pose impressionnante qu’affecte son opérateur (détecteur tenu bras tendus et orthogonal au corps) et sa manière de vous dévisager voulant probablement ajouter à l’action de son gadget un effet détecteur de mensonge.

[12] J.McCormick mentionna comme principe explicatif de son détecteur une « attraction ionique magnéto-électrostatique », ce qui est dénué de tout sens physique.

[13]Les  » puffer machines » ou machines à sniffer quant à elles demandent une proximité immédiate des substances suspectes.

[14] Les molécules de la substance prohibée ne sont bien entendu porteuses d’aucune information directionnelle.

[15]J’imagine qu’il est aussi difficile de reconnaitre une arnaque pour une raison plus anodine : il y a toutes sortes d’intermédiaires ayant reçu de grosses commissions qui seraient éclaboussés.

 


Nombre de lectures: 105 Views
Embed This