DzActiviste.info Publié le lun 14 Avr 2014

La fête de Bouteflika… sans Bouteflika (source Le Point.fr)

Partager

La fête de Bouteflika... sans Bouteflika (source Le Point.fr)

J – 4. Pour son dernier meeting de campagne, le clan présidentiel a rameuté des milliers de sympathisants de toute l'Algérie. Mais Bouteflika n'était pas là.

~~Un embouteillage monstre se dessine aux abords du complexe olympique de Chéraga, sur les hauteurs, à l'ouest d'Alger. Des centaines de véhicules à l'arrêt observent avec circonspection l'agitation créée autour de la coupole du 5-Juillet-1962, dôme où se tient ce dimanche le dernier meeting de campagne en faveur d'Abdelaziz Bouteflika. Est-ce l'annonce de la présence, pour la première fois de la campagne, du président malade qui a motivé les foules ? "Pas du tout", peste Taoufiq, chauffeur de taxi de 58 ans. "Regardez tous ces bus de militants qui bloquent la circulation !" En effet, une horde de cars est arrivée ce matin de province et peine à accéder au parking, pourtant à moitié vide, de l'enceinte. Certains ont même été repeints avec des portraits du président sortant, favori pour un quatrième mandat. Le visage d'Abdelaziz Bouteflika trône même dans le ciel nuageux d'Alger, sur un ballon dirigeable, mais aussi sur les casquettes et tee-shirts de ses centaines de partisans surexcités. "Bouteflika nous a beaucoup donné" "Boutef, je l'aime", lance d'emblée Allal Ben Chico, un jeune du quartier populaire de Bab El Oued, sans autre forme de procès. Comme lui, la majorité des personnes présentes autour du dôme porte autour du cou un badge à l'effigie du président sortant, siglé des initiales d'un des nombreux syndicats étatiques algériens. C'est également le cas de Zubeïni, un quinquagénaire moustachu en costard qui n'est autre que la secrétaire général de la Fédération nationale des travailleurs des banques et assurances de l'Union générale des travailleurs algériens (UGTA), seul syndicat de travailleurs reconnu par l'État. "Nous n'appartenons pas à l'État, mais sommes une force de travailleurs représentant toutes les tendances politiques, objecte Zubeïni. Bouteflika nous a beaucoup donné, en matière tant de salaires, de stabilité du secteur public, de création d'emplois et de relance de l'économie. Voilà pourquoi l'UGTA a décidé de le soutenir." C'est oublier que le président algérien, gravement malade depuis quinze ans, n'est pas apparu en public depuis maintenant deux ans. En 2013, il a même été victime d'un AVC, qui l'a condamné à rester hospitalisé quatre-vingts jours durant à Paris. "Toute personne peut tomber malade, riposte Zubeïni. Mitterrand ne l'était-il pas lui-même ?" Pom-pom girls Le suspense est à son comble. Invisible depuis le début de la campagne, celui qui a été surnommé le président fantôme pourrait aujourd'hui prononcer quelques mots. Le "peuple algérien va le voir et va l'entendre", avait même affirmé la semaine dernière le ministre de l'Industrie Amara Benyounes, également porte-parole du candidat Bouteflika. "Le président ne peut être partout en même temps", explique, maladroitement, Nezar, syndicaliste des banques à l'UGTA, qui dit se tenir à l'extérieur de la coupole car celle-ci serait bondée. Un tunnel souterrain mène à la réunion tant convoitée, bordée par une "haie d'honneur" de pom-pom girls improvisées, foulard ou cheveux aux vents, agitant avec passion leurs pompons aux couleurs de l'Algérie. Au coeur de l'arène, pas d'Abdelaziz Bouteflika, mais un écran géant diffusant en noir et blanc le discours d'Abdelmalek Sellal, ex-Premier ministre désormais chargé de sillonner le pays pour faire réélire le président sortant. "One, two, three, viva l'Algérie !" lance-t-il à la salle, aux côtés d'Abdelmadjid Sidi Saïd… patron de l'UGTA. "Bou-te-fli-ka", lui répond-elle. Syndicats en nombre Or, loin des 30 000 personnes annoncées, ils ne sont pas plus de 10 000 à avoir répondu présent à l'appel de l'État. L'ambiance n'en reste pas moins survoltée. Les vuvuzelas, sifflets et chants patriotiques font vibrer l'enceinte, dans une ambiance de Coupe du monde de football. "Il n'y a que des syndicalistes ici", lâche Hades Jamal, membre de la branche transports de l'UGTA et écharpe algérienne au cou, avant de rectifier : "Toute la société algérienne est là." Derrière les portraits géants du président sont déployées de larges banderoles à l'effigie des syndicats officiels invités. UGTA (travailleurs), ONEA (étudiants), UGEA (entrepreneurs), Unep (entrepreneurs publics) ou encore FCE (patrons), peu manquent à l'appel, lancé aux 48 wilayas (préfectures) du pays. C'est le cas de Youssef Jourmiche, qui a fait le déplacement ce matin depuis la ville de Ouargla, dans le sud du pays, en proie à de graves émeutes en raison du chômage galopant (d'après le FMI, 21,5 % des moins de 35 ans sont sans emploi en Algérie). Théorie du complot "Moi-même, je n'ai pas de travail, affirme le jeune homme de 25 ans, mais on a avant tout besoin de stabilité en Algérie, le travail viendra après." Une priorité, d'après Youssef Jourmiche, à l'heure où "des tentatives intérieures et étrangères" souhaitent profiter du scrutin pour déstabiliser l'Algérie. Cette "théorie du complot" est l'unique argument utilisé par un sérail vieillissant pour convaincre une jeunesse majoritaire (70 % des Algériens ont moins de 40 ans, NDLR) et désabusée, qui rêve de changement. Ainsi, à la coupole du 5-Juillet-1962, le "lieutenant" Sella n'hésite pas à vanter le "miracle" du champion Bouteflika qui "a sorti l'Algérie des ténèbres vers la lumière", référence à la décennie noire de violences déclenchée par l'interruption du processus électoral qui avait vu le Front islamique du salut (FIS) s'imposer. Au fond de l'enceinte, une affiche géante invite ainsi tous les Algériens à "ouvrir les yeux", autrement dit à voter pour la stabilité et à faire déjouer les plans des ennemis de l'Algérie. "Qu'on le veuille ou non, Bouteflika a ramené la paix en Algérie", affirme un quadragénaire qui préfère étrangement garder l'anonymat. Les atrocités et le couvre-feu sont encore dans toutes les têtes. "Au moins, aujourd'hui, on peut vivre dans ce pays et c'est pour cela que je voterai Bouteflika." Foule en délire Les regards se tournent soudain vers la scène. La tension est à son paroxysme. Le président tant acclamé va-t-il enfin se montrer ? Loin s'en faut, en lieu et place d'Abdelaziz Bouteflika, voici Khaled, Smaïn ou encore Kenza Farah, entonnant dans une vidéo intitulée Notre serment pour l'Algérie un hymne extrêmement décrié à la gloire de leur président. "Laissez-moi être heureux. Laissez-moi être fier de mon président qui a prêté serment à l'Algérie et qui a tenu la promesse de millions de martyrs", chantent les artistes, sur un somptueux mélange de raï et de chaabi algérois. Des paillettes sont lancées. Des pétards leur répondent. Peu habituée à tant de java, la foule éclate. Les portraits du président volent dans le dôme, avant que l'écran rétroprojecteur ne rétablisse l'image d'Abdelaziz Bouteflika. Quant à Abdelmalek Sellal, il est déjà parti. Qu'importe, les jeunes en furie l'ont déjà oublié et investissent la scène au rythme des basses et des youyous. Certains immortalisent l'instant en prenant des selfies, tandis que d'autres, dont des agents de sécurité, se laissent aller à quelques déhanchés orientaux. Mais déjà, l'arène se vide, les bus devant repartir sur-le-champ pour ramener leurs passagers avant la nuit. Ratiba Billal, une coiffeuse venue de Tizi Ouzou, en Kabylie, doit se dépêcher. "C'est triste qu'Abdelaziz Bouteflika ne soit pas venu, car je souhaite que mon président soit en bonne santé", glisse cette militante du RND (Rassemblement national démocratique, allié du pouvoir). En moins d'une demi-heure, la plupart des bus ont quitté les lieux. Pour le plus grand plaisir des automobilistes algérois.


Nombre de lectures: 302 Views
Embed This