DzActiviste.info Publié le ven 6 Juin 2014

La Grande Marche.

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Indépendance4Ahmed BACHA

Yeah son, I was there!

 

Les anciens en parlent encore; ils s’en souviennent, se plaisent-ils à dire, comme si cela s’était passé la veille. Tout avait, selon eux, commencé à l’extrême ouest du pays. Comme un pied de nez(dénué cependant de méchanceté) fait aux kabyles qui proclamaient être les seuls en mesure de provoquer le changement dans ce pays. Les gens s’étaient mis à marcher derrière cette créature dont ils ne savaient rien; une femme, toute simple, habillée d’une robe immaculée blanche qui recouvrait son corps frêle jusqu’aux chevilles, et portant ballerines de danseuse d’opéra aux pieds; à son front, un bandeau enserrant des cheveux abandonnés au vent, sur lequel on pouvait lire: c’est le moment!. Des yeux rieurs lui donnaient un air d’enfant, mais les plis aux commissures des lèvres indiquaient une forte expérience de la vie, ce qui rendait difficile de lui donner un âge avec certitude. De toutes les personnes interrogées, aucune ne fut en mesure d’en dire ni le nom ni l’origine, ni expliquer pourquoi on la suivit sans la questionner sur ses intentions. Surgie un beau matin de nulle part _ certains disent qu’elle fut infiltrée par les services secrets de l’Occident durant la nuit _, tout ce dont les gens se rappellent, c’est qu’on la vit au petit jour, de dos; elle avait juste fait un signe de la main, sans regarder derrière elle, une sorte d’invite à se joindre à son  périple. Il se produisit alors un phénomène que l’entendement humain ne fut pas en mesure de saisir: comme envoûtés, ils lui emboîtèrent le pas sans s’enquérir de l’endroit où elle comptait se rendre. Irritées de voir les mâles les délaisser pour suivre une inconnue, les femmes tinrent à être du voyage; leurs appréhensions ne tardèrent pas à s’estomper au profit d’une irrésistible sympathie envers cette dernière, née d’un sentiment  (l’instinct féminin) que leur cause allait en sortir renforcée. Au fur et à mesure des ralliements des habitants de chaque agglomération investie, le bruit des chaussures sur le bitume s’apparentait à celui de godasses de militaires en marche forcée. Ils étaient des centaines, ils devinrent des milliers, affluant de toutes parts. Une déferlante comme il n’y en eut jamais de mémoire d’homme. Etrange, les visages ne reflétaient nullement la fatigue que ces  kilomètres avalés les uns après les autres auraient dû engendrer; devant, la créature, légère, faisait oublier jusqu’à la faim. Les enfants, d’ordinaire à l’affût de ces occasions pour donner libre cours à  leurs facéties, se tinrent à l’écart; on aurait dit qu’ils devinaient, sous l’apparence tranquille de cette procession sans banderoles ni slogans scandés, les prémices d’un événement trop sérieux pour qu’il leur soit permis de le perturber, et dont les conséquences allaient les concerner  plus tard.

A l’entrée de chaque wilaya, on assista au même scénario: des fourgons déversant des gendarmes par dizaines, et des escouades de police anti-émeutes dépêchées à la hâte pour contrer une manifestation en tous points singulière. Pourtant, lorsque la créature en blanc arrivait devant le mur de cuirasses, celui-ci se défaisait comme par enchantement et laissait l’interminable cordon humain muet poursuivre son mouvement. Eberlués, les gens en vinrent à croire que cette femme, traçant allègrement son chemin vers une destination aussi inconnue qu’elle, était douée de pouvoirs diaboliques, une sorcière dont les contes anciens, qui faisaient la délectation des petits durant les veillées d’autrefois, regorgent; si personne n’osa s’adresser à elle depuis le début, ses performances répétées à chaque barrage dissuadaient définitivement de s’y risquer. La force prodigieuse de son magnétisme les effraya, elle expliquait l’énigme de leur mise en cohortes derrière une personne qui ne prononça mot de tout le trajet, elle les avertissait qu’ils n’étaient pas en mesure de se soustraire à un destin déjà choisi pour eux. Tous commençèrent, dès lors, à s’interroger sur l’objectif de la randonnée à laquelle ils étaient astreints, et à trouver à leur aventure similitude avec l’histoire du flûtiste dont les notes magiques débarrassèrent un royaume des rats qui l’infestaient.

L’on arriva à l’entrée de la capitale dans une effervescence frisant le délire; des hélicoptères tournoyant dans le ciel, une marée humaine telle que les confetti jetés des balcons n’atteignaient pas le sol, et une tension à son paroxysme. L’Etat qui jamais ne toléra le moindre petit rassemblement, fût-il pacifique, ne saurait, pensa-t-on, rester les bras croisés. Quelque chose allait se produire, quelque chose devait arriver. C’était fatal. Une explosion ou des détonations, puis des bousculades et des corps ensanglantés. Un remake d’octobre 1988. Les algérois étaient là, par quartiers entiers. Au début incrédules, et touchés dans leur amour-propre, les kabyles avaient néanmoins fait le déplacement, curieux de voir cette égérie sans armes qui avait drainé la moitié du pays derrière elle, telle une Fatima N’soumer des temps modernes; les chaouis, les mozabites et jusqu’aux hommes bleus, dans un élan de solidarité, étaient eux aussi sur les lieux. Comme si tous les algériens avaient compris que ce rendez-vous était trop exceptionnel pour être boudé. L’Algérie, heureuse comme une mère comblée, regardait ses enfants regroupés qui, pour la première fois depuis leur glorieuse insurrection contre la France, oubliaient leurs querelles et se serraient la main, tous sentant qu’ils participaient, par leur adhésion fraternelle, à un happening inédit: une femme avait réussi l’exploit de les rassembler. L’ambiance était électrique, la fébrilité gagnant en  intensité à chaque seconde. C’est à ce moment qu’on vit la limousine présidentielle s’avancer, se frayant lentement un chemin dans la masse compacte, puis une porte s’ouvrir aux pieds de la mystérieuse dame au bandeau; calme, celle-ci s’engouffra à l’intérieur de la luxueuse voiture sombre qui retourna aussitôt vers le palais d’El Mouradia.

On ne devait plus la revoir. Disparue, comme happée par le ciel d’où elle descendit ce matin-là, avec pour mission de conduire un peuple vers une ère nouvelle, puis de s’effacer afin de le laisser bâtir celle-ci à sa convenance. Il s’en trouva certains qui réfutèrent jusqu’à son existence, accusant les marocains d’avoir créé cette immense hallucination collective pour porter atteinte à la stabilité du pays, mais ils furent raillés et durent s’éclipser.

On rapporta plus tard que le Président l’accueillit lui-même, et lui aurait dit: Je savais que vous alliez venir, mais je ne m’attendais pas à ce que ce fût de si tôt. Laissez- moi seulement vous avertir que ce peuple est ingérable.

Histoire, Démocratie, Liberté, Vérité, les gens continuent encore de disserter sur son véritable nom. En eût-elle jamais?


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