DzActiviste.info Publié le jeu 29 Mai 2014

La langue, ni déléguée de la pensée, ni responsable de la pénurie d’idées

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Algérienنعـيب لغـتنـا والعيوب تعشش فيـنا

 

Abdelhamid Charif

Plus qu’un véhicule de communication de savoir et d’idées, la langue forge la personnalité d’un individu et influe sur sa vision de la vie, en le subjuguant par tout un héritage culturel et en mettant à sa disposition des outils spécifiques d’appréciation, raisonnement et jugement. Selon Fellini, « Chaque langue voit le monde d’une manière différente ». Et pour Benjamin Whorf, « La langue façonne notre façon de penser et détermine ce à quoi nous pouvons penser ».

Il est ainsi aisé de prendre conscience des limitations et vulnérabilités de l’unilinguisme conditionnant et contraignant, ainsi que les vertus émancipatrices du multilinguisme. Pour Goethe, « Celui qui ne connaît pas les langues étrangères ne connaîtrien de sa propre langue ». « Qui apprend une nouvelle langue acquiert une nouvelleâme », Juan Jimenez.

Langue et identité nationale

« On n’habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie, c’est cela et rien d’autre », Emil Michel Cioran.

Le peuple algérien est amazigh ne cesse-t-on de répéter ! On cite beaucoup de rois célèbres et dynasties berbères glorieuses. Pourtant personne ne nous dévoile le nom de la toute première personne amazigh, et encore moins ses parents ! Et en remontant plus loin dans le temps, toutes ces autres races, noire, jaune, rouge, blanche, ne sont-elles pas en fin de compte que des cousins germains, voire frères et sœurs, car simplement toutes issues du même couple, Adam et Eve ? Est-il, oh Bon Dieu, si difficile de garder cette trivialité dans un crâne humain ? Et dans ce cas, que resterait-t-il alors aux races et au racisme à se disputer ?

Nos ancêtres ont vu défiler beaucoup de civilisations et de religions ; et n’ont jamais abdiqué, y compris devant les arabes ! Plus que toute autre nation, les amazighs ont étudié et adopté les trois religions monothéistes sans aucun chauvinisme ni contrainte. Et c’est de plein gré, la tête haute et loin d’être soumis, qu’ils ont choisi et adopté cette religion universelle et se sont même sacrifiés afin de l’étendre vers l’Europe. La Kahina, dernière reine et icône des berbères, sur son lit de mort a conseillé elle-même à ses enfants et tout son peuple d’embrasser l’Islam, pourtant apporté par ses ennemis ! C’est cette fière berbérité, et ce berbérisme grandiose qui nous ont été légués ! Et qu’ont glorieusement ensuite portés et hissés Tarek Ibn Ziad, l’Emir Abdelkader, Lalla Fatma N’Soumer, Amirouche, Ben Boulaid, Abane Ramdane, Si El Haoues, Larbi Ben Mhidi, Krim Belkacem, et bien d’autres encore. Une liste si longue et qui fait envier tant d’autres pays ! Pourquoi doit-on alors rechercher un berbérisme antérieur ? La recommandation de Dihya, dont la légitimité fait l’unanimité, n’est-elle pas implicitement cautionnée par Massinissa, Yughurta, Juba, Tacfarinas, et tous les rois berbères ? Ne serait-ce pas que de les trahir tous, que de renier l’Islam et la langue du Coran ?

Plus que tous les autres peuples convertis à l’islam, les berbères en sont devenus les leaders et ont porté son étendard encore plus loin que les arabes. Ils ne se sont pas contentés d’adopter sa langue, mais ils en sont devenus des maitres et des érudits. L’Arabe choisi par nos ancêtres, c’est la langue du Coran, du Prophète (Prière et Salut sur Lui), et du paradis. Le nombre d’arabes minables et répugnants qui pouvaient les en dissuader n’était pas moins important qu’aujourd’hui. Sans Islam, point d’Arabité en Algérie !

Amazighité, Islam, Arabité. Chacun choisit son ordre préféré, ou hypocritement celui qui convient à son audience. Ne s’agit-il pas là d’une trinité qui ne dit pas son nom ? Ou du moins qui risque de le devenir ? Notre religion, et celle de nos ancêtres, c’est l’Islam ! L’Amazigh et l’Arabe sont nos langues et cultures. Et tout ce que véhiculent ces deux cultures d’incompatible avec l’islam a été ou doit être banni à jamais ! Et de ces sacrifices, nos ancêtres berbères, lucides et responsables, étaient plus conscients que nous. Sacrifices jugés tout simplement superflus ! Il est sans doute tout aussi superflu, voire inopportun aux yeux de certains, de mentionner que l’auteur est un amazigh pur, ne parlant que Chaoui jusqu’à l’âge de dix ans.

Très jeune déjà, Lalla Fatma N’Soumer, digne héritière de La Kahina Dihya, récitait le Coran par cœur, et dut prendre ensuite la relève de son illustre père, leader religieux et militaire, pour combattre l’ennemi français, et écrire en lettres d’or des pages universelles uniques d’héroïsme féminin.

Colonisation culturelle

La politique coloniale de la France en Algérie était explicitement affichée dés le départ [1]. L’objectif officiel de la colonisation était de civiliser la population en lui imposant la culture et la langue françaises. Un rapport français stratégique et confidentiel, établi en 1830 [1], à la veille de l’invasion, estimait à pas moins de 40 % le taux de personnes lettrées en Algérie ! Un taux remarquablement élevé, même par rapport aux normes internationales actuelles ! Vingt ans plus tard, ne restait qu’à peine la moitié du nombre d’écoles ; et le système éducatif, composé essentiellement d’écoles coraniques, ne tarda pas à être démantelé. Ainsi donc s’inaugurait la civilisation de l’Algérie par la France. L’enseignement forcé de la langue française se mit en place au détriment de l’Arabe littéraire classique [1]. L’Arabe dialectal devint ainsi le seul langage quotidien, et fut coupé de toute source intellectuelle de développement. Seuls des termes français pouvaient ainsi s’ajouter au fur et à mesure à ce dialecte qui s’éloignait davantage de son origine. A cela s’ajoute aussi la transformation des grandes mosquées en églises, ainsi que l’implantation des « Pères Blancs », ces missionnaires ayant prêté serment d’évangéliser les colonies, dans beaucoup de régions, notamment en Kabylie [2,3]. La singularisation de cette région n’était pas fortuite et faisait partie de la stratégie « Diviser pour régner » [1,3].

Héritage colonial

Laissons d’abord parler quelques illustres hommes de lettres et sciences français :

« Écrire proprement sa langue est une forme de patriotisme », Lucie Delarue-Mardrus (1874-1945). « Le premier instrument du génie d’un peuple, c’est sa langue », Stendhal(1783-1842). « Voulez-vous apprendre les sciences avec facilité ? Commencez par apprendre votre langue »,  Etienne De Condillac (1715-1780).

Il ne saurait être question de « langue vivante » ou de multilinguisme que chez une personne libérée et dont l’identité elle-même est vivante, autrement dit qui maitrise d’abord sa propre langue. La colonisabilité et son corollaire de complexe d’infériorité ne se contentent pas de faire parler la langue du colon, ils la font aimer, admirer ; et par ricochet, cet envoutement fait haïr et mépriser sa propre langue à la pauvre victime !

Le pays de la colonisabilité est le seul au monde où des responsables politiques n’arrivent pas à formuler une phrase, voire prononcer un mot, correctement, même en Arabe dialectal ! Une simple sélection au tirage sort ne nous aurait-elle pas épargné tant d’humiliations ? Sur quelle base choisit-on des individus intellectuellement limités et incapables jusqu’à apprendre leur propre langue, pour représenter la nation ?  Et s’agit-il seulement d’une déplorable médiocrité ?

Il n’est absolument pas nécessaire d’être éloquent en langue arabe pour représenter dignement son pays. Un niveau décent peut être acquis en quelques semaines, et c’est à la compétence de faire le reste, comme l’observe pertinemment Jean Cazalet : « Je parle l’anglais bien mieux que je ne le comprends, parce que quand je le parle, c’est moi qui choisis les mots ».

Les pièges de l’éloquence

L’éloquence est un talent certain, qui parfois se suffit pour être admiré au-delà même des propos tenus. Et c’est pour cette raison justement qu’elle constitue aussi un piège. Comme toute autre beauté artistique, l’éloquence demeure un emballage, et qui de ce fait doit demeurer au second plan comme tout outil, bien derrière le contenu et l’objectif. Il n’y a pas plus éloquent et plus persuasif que la raison et la vérité, fussent-elles muettes. Une manière sublime, littéraire ou poétique, de dire des bêtises ne trompe que les dupes, l’auteur en premier. L’éloquence des poètes arabes avant l’Islam demeure, aux yeux de beaucoup, presque inégalable. Et pourtant, Coran 26/224-226 :

وَالشُّعَرَاءُ يَتَّبِعُهُمُ الْغَاوُونَ أَلَمْ تَرَ أَنَّهُمْ فِي كُلِّ وَادٍ يَهِيمُونَ  وَأَنَّهُمْ يَقُولُونَ مَا لَا يَفْعَلُونَ

« Quant aux poètes, ce sont les égarés qui les suivent. Ne vois-tu pas qu’ils errent au gré de leurs caprices, et qu’ils se vantent de choses qu’ils n’ont jamais accomplies ? »,

Notre poète de la révolution, Moufdi Zakaria a été une fois provoqué avec ces versets. Quelle fut sa réponse ? « Moi je fais partie des exceptions évoquées dans le verset suivant ! ».

Anti-arabisme et anti-bilinguisme, ennemis mais alliés dans l’anti-islamisme

Qu’il parle Arabe ou pas, aucun musulman, même sans la griffe de « bon musulman », ne peut éprouver de la haine envers la langue du Coran, ni même être indifférent.

« Ah comme je vous envie de pouvoir lire et comprendre le Coran en Arabe ! » Ce n’est pas une ou deux fois que j’ai entendu cette phrase de la part de camarades et ensuite de collègues musulmans non arabes. Et c’est avec une extrême joie que certains d’entre eux m’apprendront plus tard qu’ils pouvaient désormais lire, réciter, comprendre et apprécier le livre sacré, dans sa langue d’origine.

Le bilinguisme, voire trilinguisme, en Algérie est un état de fait. Il n’y a absolument aucune raison de démentir ceux qui considèrent cela comme un avantage, et dans une certaine mesure un butin. C’est l’unilinguisme, sous ses deux visages odieux, et auquel est livré le pays, qui nous cause tant de problèmes ! De mauvais avocats défendant, plutôt prétendant défendre, des causes nobles et justes !

La civilisation anglo-américaine domine, et c’est à juste titre que l’Anglais est la première langue. Rien n’est toutefois garanti, et dans quelques décennies le Chinois peut bien le supplanter. La langue arabe est loin derrière, et ce n’est que de notre faute ! La langue du Coran survivra seule quand toutes les autres langues avec tous leurs livres ainsi que tout l’univers seront pliés comme un simple livret.

يَوْمَ نَطْوِي السَّمَاءَ كَطَيِّ السِّجِلِّ لِلْكُتُبِ كَمَا بَدَأْنَا أَوَّلَ خَلْقٍ نُعِيدُهُ وَعْدًا عَلَيْنَا إِنَّا كُنَّا فَاعِلِينَ

« Ce jour là Nous plierons le ciel comme on plie des livres. Tout comme Nous avons commencé la première création, ainsi Nous la répéterons; c’est une promesse qui Nous incombe et Nous l’accomplirons ! »  Coran 21/104.

 

Abdelhamid Charif

 

Références :

 

[1] :   http://countrystudies.us/algeria/53.htm     (Source: U.S. Library of Congress)

[2] :  http://www.kabyleuniversel.com/2013/05/29/qui-sont-les-peres-blancs/

[3] :  http://cdlm.revues.org/3333

 

 

 

 

 

 


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