DzActiviste.info Publié le jeu 13 Nov 2014

La lutte idéologique par malek Bennabi (extrait)

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Malek_Bennabi_LLPExtraits de  » la lutte idéologique » de Malek Bennabi :

Avant propos : L’auteur autochtone et l’auteur progressiste dans la lutte idéologique contre le colonialisme

Il est des thèmes qu’il n’est vraiment pas utile d’aborder si les arguments présentés ne découlent pas d’une expérience personnelle. Une expérience qui permet de les éclairer de l’intérieur.

La lutte idéologique dans les pays colonisés compte parmi ces questions.

[…]

Dans les pays colonisés où, trop souvent, on ignore ce combat bien qu’il se déroule à l’intérieur de nos frontières et qu’ensuite ils en constituent, eux-mêmes l’enjeu

Il y a d’une part cet aspect. De l’autre, nous relevons comment, à l’extérieur, l’auteur progressiste ignore de son côté cette lutte : nous constatons, à titre d’exemple, comment en participant au combat contre le colonialisme aux côtés des colonisés, son action se limite exclusivement au seul domaine politique.

Il se retire et s’en lave les mains dès que ce combat prend l’allure d’une lutte idéologique, comme s’il n’en avait cure, ennuyé par sa nouvelle formule. Il pense, en d’autres termes, que l’homme colonisé a le droit de se défendre tant que cette défense se limite strictement au champ politique, mais, une fois transposée au domaine des idées, il estime que cet homme a mis son nez dans un champ auquel il n’a pas droit.

II est possible d’expliquer une telle situation par la lourde chape d’opacité qui couvre la lutte idéologique dans les pays colonises ; ce qui place les autochtones a l’intérieur et les auteurs progressistes a l’extérieur dans l’incapacité de saisir ses contours. Néanmoins, l’expérience montre que parfois, cette ignorance peut être, d’une façon ou d’une autre, une simple parodie, le fruit d’une simulation. Par ailleurs, les dirigeants politiques nationalistes dans les pays colonises adoptent dans la bataille des idées – pour des raisons déterminées – une attitude neutre ou négative, voire hostile.

En dehors des pays colonises, l’écrivain progressiste adopte, pour sa part une position similaire alors que, engageant le combat contre le colonialisme il se range aux cotes de ce même colonialisme des que cette bataille revêt un aspect idéologique.

En analysant cette attitude étrange, l’on arrive a déduire que l’auteur progressiste est contraint, dans une telle bataille, a répondre a des considérations qui lui sont inculquées ou que son comportement découle dans ce domaine de complexes hérités. Dans les deux cas, son attitude a l’égard de la lutte idéologique dans les pays colonises est une attitude au pire hostile, neutre au mieux.

[…]

A la lumière de ce qui précède, il n’est pas dans mon intention, néanmoins, d’émettre un jugement généralisé au sujet de la littérature progressiste et des auteurs progressistes. Nous relevons dans l’expression de leurs positions en Europe la probité des idées, l’intégrité morale, le courage et la grandeur d’âme. Des qualités qui forcent le respect de tout être respectable.


La lutte idéologique : généralités

Il faut opérer un retour en arrière pour voir comment la lutte idéologique a pris forme dans les pays colonisés.

Une rétrospective qui couvre un demi-siècle au moins du cours de l’histoire franchie par la conscience islamique, autrement dit depuis les débuts de son réveil! Vers 1900 : c’est le moment où le rideau s’est levé sur le premier acte de la scène dont nous essayons de montrer quelques déroulements.

On peut imaginer la pièce dont le rideau se lève dans un moment précis et dans un pays donné, pour mieux saisir les particularités historiques et psychologiques des personnes mises en vedette et appelées à y jouer un rôle.

Il faut tout d’abord garder à l’esprit que ce sont des particularités de portée générale qui touchent au monde musulman dans sa globalité. Les différences entre un cas et un autre se limitent strictement aux noms et aux dates.

En Algérie, par exemple, le rideau se lève sur un peuple somnolent depuis des siècles déjà sous l’effet d’un somnifère : c’est le premier acteur sur scène.

Au même moment cependant, un autre acteur, appelons le « idée exprimée », fait son apparition. Idée incarnée par deux vénérables cheikhs, en l’occurrence lbn Mohanna et Abdelkader El Medjaoui, tous deux présents sur la scène de Algérie en tant que premiers héros de ce combat qui a commence à être livré a l’époque contre le maraboutisme. Comme leur apparition dans l’arène a un grand retentissement dans le pays, un troisième protagoniste fait son entrée juste après eux : le colonialisme.

Le colonialisme intervient sur scène en fait pour rétablir la quiétude laquelle constitue une question qui le préoccupe beaucoup. Son souci majeur est d’assurer de beaux rêves pour de paisibles dormeurs.
C’est le premier acte de la lutte idéologique en Algérie.

Le colonialisme n’a recours toutefois dans cet acte inaugural qu’au: moyens de la force conscient en effet qu’il est en face d’une « idée exprimée » une idée qu’il peut bannir et neutraliser hors de la scène en éloignant les deux: cheikhs. C’est exactement son procédé (1).

Il ne tarde cependant pas à se rendre compte que l’idée qu’il a voulu éliminer demeure toujours vivace sur le front du combat, qu’elle persiste, en fait, sous la forme nouvelle d’une « idée imprimée », logée celle-là dans la conscience du peuple.

Commence alors le second acte de la lutte idéologique. L’occasion est offerte entre temps au colonialisme pour tirer les conclusions du premier acte. Des conclusions qu’il exploitera a posteriori a bon escient pour l’élaboration de sa conception de la lutte idéologique. II en a conclu après coup que si l’emploi de la force a montré quelque peu ses limites – nous l’avons vu lors du premier acte face a l’idée exprimée- elle échouera inévitablement et plus forte raison dans la lutte engagée contre l’idée imprimée. Il lui faut donc, appliquer d’autres plans mieux conçus encore.

A partir de cet instant, la butte idéologique entre véritablement dans sa phase réelle puisque le colonialisme se mettra ardemment à l’œuvre dans ce nouvel acte pour annihiler les forces éveillées dans les pays colonisés, en usant de tous les moyens possibles. Son objectif est de les empêcher de s’en tenir a une idée imprimée. Il tentera en premier lieu de les mobiliser autour d’une idée exprimée. Une idée qui devient alors a portée de main, puisqu’il sera en mesure de la combattre par le recours a la politique de la carotte et du bâton.

Le colonialisme ne suit cependant pas uniquement cette voie. Il mènera en fait sa lutte contre l’idée imprimée grâce a des moyens adaptés et plus souples ; il se sert d’une carte psychologique du monde musulman. Une carte qui subit quotidiennement des mises a jour appropriées et des changements nécessaires opérés par des spécialistes charges de la surveillance et du contrôle des idées. Le colonialisme conçoit ses plans militaires et retransmet des instructions a la lumière d’une connaissance approfondie de la psychologie des pays colonises. Ce qui lui permet de définir l’action idoine qu’il applique pour violer les consciences dans ces pays, au gré des niveaux et des classes. Il utilise ainsi le langage de l’idée exprimée, facilement corruptible au sein de la classe intellectuelle. D’autre part, il présente aux intellectuels des slogans politiques qui brouillent leurs facultés d’assimilation face à l’idée imprimée.

Sur un autre registre, il favorise le langage de la religion lorsqu’elle obstrue complètement les voies d’assimilation. Ce qui empêche l’idée de jouer un quelconque rôle d’éveilleuse de conscience…

A un autre niveau, quoique a une degré moindre, on le découvre a l’œuvre lorsqu’il exploite]’ignorance des masses et crée une zone vide et de silence autour de l’idée pour l’isoler de la société. Il persiste dans cette voie dans les pays colonises jusqu’à ce qu’il atteigne le plus vil niveau par le recours à l’arme de l’argent. Il forge à travers ce moyen des amitiés, ou des alliances, suivant le jargon de la guerre. Ce qui lui permet de mener, dans certains secteurs, des offensives en temps requis sur le front intellectuel.

Affinant davantage son plan, il baisse le rideau pour obscurcir totalement ce front et l’abstraire ainsi de la conscience du peuple colonisateur lui-même et de la conscience mondiale en général.

Ainsi se dresse l’ordre voulu des choses. Un ordre qui donne l’impression que nous sommes dans une pièce très éclairée alors que la scène elle-même, sombre dans le noir.

C’est là une miser en scène du colonialisme. Le metteur en scène ne veut paradoxalement pas que les spectateurs regardent ce qui se passe effectivement sur la scène. C’est là une méthode particulière inhérente a la lutte idéologique dans les pays colonises, sur laquelle nous souhaitons donner un bref aperçu a travers ces pages.

Le dieu de la guerre n’a jamais cessé de rêver de 1′arme absolue qui transcende les distances et franchisse les frontières des pays. Une arme qu’aucun moyen ne peut contrecarrer.

Ce vieux rêve s’est réalisé grâce a la maitrise de I’ énergie nucléaire et la mise au point du missile intercontinental.

Néanmoins, cette arme absolue a vite fait de bouleverser la stratégie mondiale de fond en comble : on disait à l’époque des guerres classiques que c’est le dernier quart d’heure qui décide du résultat de la guerre. Aujourd’hui, il est plutôt plus juste de dire que c’est le premier quart d’heure qui en fixe I’ issue.

Les choses ont pris ainsi une nouvelle signification dans la logique de la guerre, qui occupe désormais les dirigeants de la politique internationale depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Si bien que si M. Foster Dulles avait été sincère et dévoilé son arrière-pensée au grand jour quand il évoquait l’installation d’une base militaire américaine en Asie, il aurait certainement déclaré qu’au fond et qu’en réalité, il cherchait a construire des installations qui attireraient la foudre du premier quart d’heure d’un conflit atomique, loin des implantations, des habitants et des centres de production en Amérique.

Si les dirigeants politiques occidentaux avaient été sincères a notre égard, nous aurions appréhendé a sa juste valeur la signification des dons en dollars que les Etats-Unis allouaient a certains gouvernements africains et asiatiques en contrepartie de la construction de « paratonnerres » sur leurs territoires, prépares ainsi a devenir des objectifs en ligne de mire de l’arme atomique, au cas ou le conflit se déclencherait.

C’est l’idée que dissimule M. Dulles en son for intérieur a travers la politique des alliances militaires qui, a l’exemple de l’Alliance atlantique, sont créées en Asie et en Afrique. Ces mêmes alliances sont devenues cependant vaines dans la mesure où la planète elle-même s’en est trouvée réduite en dimension sous le poids des conséquences et des résultats prévisibles des destructions et des ruines, qu’aucune précaution du genre de celui qui effleurait l’esprit de Dulles n’est en mesure de stopper.

Une troisième guerre mondiale qui tenait les peuples en haleine parait ainsi une lointaine éventualité.
La politique est en outre engagée dans la voie de l’examen des moyens de gagner le pari de la paix plutôt que celui de la guerre.

Cela ne veut pas dire cependant qu’en fonction de cette nouvelle tendance les problèmes entre les forces antagonistes aient disparu : leurs raisons d’être et, partant, l’existence d’adversaires demeurent pleinement posées. Elles sont liées, d’autre part, a certains résidus psychologiques dont j’ai essayé de montrer la nature dans une précédente étude en évoquant la question de l’obsession de puissance et de domination ».

Si, pour ces considérations, la guerre n’éclate pas, il n’en demeure pas moins que la lutte continuera… par le moyen d’une autre arme et dans des arènes nouvelles. Les victoires se décideront alors sur le front de la bataille idéologique.

Il ne doit pas subsister l’ombre d’un doute, par ailleurs, sur la rivalité qui oppose les adversaires situés sur l’axe Washington-Moscou qui, pour s’attribuer les éléments de la puissance, recourent a l’arme des idées. A l’avenir, leurs bombes atomiques ne seront plus en mesure de régler leurs problèmes demeurés en suspens.
Une pareille déduction est d’ailleurs parfaitement conforme aux prévisions et aux prophéties de sommités de la science et de la pensée, a l’image de Bertrand Russel. Dans un article consacré a ce thème, Russel en arrive à conclure que : « tous ceux qui pensent qu’une victoire du communisme est devenue impossible doivent se ressaisir et revoir leurs idées, ils doivent désormais admettre qu’il peut se propager grâce non pas a la force mais a la conviction ».

Si l’on se contente d’aborder – dans cette nouvelle étape de l’histoire de l’humanité – tout ce qui concerne l’axes Tanger-Djakarta, le problème s’imposera a nous, ils revêtira une double aspect.

D’abord, ii faut penser a donner a nos idées un maximum d’efficacité ensuite, il est nécessaire de connaitre les moyens déployés par le colonialisme pour atténuer au minimum l’efficacité de ces idées.

On se heurte en fait à deux problèmes. Il s’agit d’une part d’envisager comment produire des idées efficaces au sein de nos sociétés et de voir ensuite comment comprendre la méthode du colonialisme dans la lutte idéologique pour qu’il n’ait pas d’emprise sur nos idées, d’autre part.

Je m’intéresserai dans les pages qui vont suivre à la seconde question : quelle est la voie nuisible employée par le colonialisme contre nos idées ?

C’est la question a laquelle je tenterai de répondre en me basant sur une expérience personnelle que j’estime utile pour deux raisons :

La première est qu’elle couvre un quart de siècle de ma vie ;

La seconde est qu’elle s’est déroulée dans un pays colonise ou le colonialisme pouvait utiliser à souhait tous ses moyens.

Il est possible de présenter cette expérience comme une simple histoire a narrer au lecteur ou comme les mémoires d’un combattant sur le front intellectuel.

J’éviterai cependant la première option. Elle pourrait inspirer au lecteur l’idée qu’il est en train de parcourir une histoire fictive. Je m’abstiendrai également d’aller au second choix, dissuadé cette fois par l’idée d’évoquer forcément beaucoup de détails personnels dont j’estime qu’il n’est pas opportun de parler ici. Je souhaite néanmoins qu’en filigrane le lecteur lise entre les lignes parce qu’elles révèlent la rigueur et la précision des plans conçus par le colonialisme dans la lutte idéologique.

Nous avons déjà dit que le colonialisme est un metteur en scène qui, a partir des coulisses, ne souhaite pas que la lumière éclaircisse la scène au moment où il se joue un acte de la lutte idéologique. Il lui serait profitable, de cette manière, de jeter en temps voulu un peu de lumière sur celui qui joue un rôle dans cette scène, même si cette lumière est émise a partir d’un lampion a dessein de bien mettre au grand jour la lutte idéologique ; autrement dit, lorsque le monde se trouvera contraint de mener le combat des idées.
Cette contribution nous offrira peut-être l’occasion de décrire la particularité qui singularise ce combat dans les pays colonises où – nous lavons déjà signalé – il est isolé de la conscience, a l’ intérieure comme a l’extérieur.

Par conscience de l’extérieur, ce ne sont pas le journaliste ou l’ecrivain progressiste uniquement qui en sont concernés. J’ai montré auparavant les motivations qui conduisent a leur réclusion psychologique face a la lutte idéologique dans les pays colonises. Le propos s’adresse ici à l’intellectuel arabe lui-même, l’intellectuel qui mène le combat contre le colonialisme au rein d’un « front nationaliste ». Il n’a pas, en dépit ou plutôt en raison de ce fait, acquis une expérience personnelle dans des conditions inhérentes a celles d’un combattant solitaire : seul, isolé sur le front de la lutte idéologique dans son pays.

Pour ceux qui veulent connaitre les moyens déployés par le colonialisme dans ce domaine précis, il est nécessaire d’être en contact direct avec lui, alors qu’un tel contact n’est cependant guère possible pour celui qui milite au sein d’un « front nationaliste ». Un front qui lui assure financement et protection, 1′entoure de considérations et lui offre généralement un poste enviable.

A l’opposé, le journaliste ou l’écrivain progressiste qui luttent dans leur pays (colonisateur) contre le colonialisme au moyen de la plume ou de la parole sont protégés par les lois de leur pays contre toutes les formes d’injustice. Ces mêmes lois protègent également leurs familles. Bien plus, il arrive que leurs idées soient tenues en haute estime, a l’image de celles défendues par les Anglais libres qui ont accompagné le Mahatma Gandhi sur le chemin du Satyagraha, le chemin qui a débouché sur indépendance de l’Inde.

On en déduit que pour celui qui se trouve implique dans un pays colonise comme l’Algérie, c’est-a-dire un pays qui ignore qu’un combat d’idées se déroule a l’intérieure de ses propres frontières, la lutte idéologique a ses propres conditions. Le colonialisme se permet ainsi l’avantage d’isoler celui qui s’est engage dans la bataille en état de fidai qui livre le combat a son compte et a ses risques et périls, sans base arrière pour le financer ni armer son combat.

Les conditions des pays colonises ne laissent guère le choix a celui qui s’engage dans la lutte idéologique. Si l’on admet qu’il a choisi ce type de combat de son propre chef, notre hypothèse sera entachée de quelque chose d’arbitraire puisqu’on l’accusera d’un haut degré de stupidité ou d’un excès d’héroïsme dont il ne peut s’arroger le mérite.

Néanmoins, les événements tournent d’une façon mécanique, suivant des règles strictes imposées par la nature du combat dans les pays colonisés, par le jeu de comparaison des situations et des conditions qui lui sont propres. Ce sont ces phénomènes qui décident du type de bataille à livrer et ce sont eux aussi qui cantonnent celui qui s’y aventure dans la condition ingrate de combattant solitaire.

Pour que de tels faits soient plus clairs dans les esprits, un exemple puisé dans notre propre réalité pour les étayer : la Révolution de juillet 1952 en Égypte a été l’un des événements les plus marquants dans la bataille idéologique. En mettant un terme au règne de Farouk, elle a annoncé une ère nouvelle. Le phénomène avait produit sur les consciences une étincelle électrique a l’effet secouant, aussi bien dans les pays arabes que dans le monde musulman.

Une certaine idée représentant un rôle nouveau fait son entrée sur la scène de la lutte idéologique.

Devant cette réalité, il faut imaginer le haut degré de l’intérêt que porterons les différents centres spécialisés a cette nouvelle idée émergente immédiatement repérée, elle provoque l’alerte aussitôt apparue.

Il s’ensuit l’entrée sur scène d’un deuxième acteur : le colonialisme.

La bataille commence réellement a gagner en intensité grâce a l’adhésion de l’opinion publique dans les pays colonises et a leurs réactions devant les événements du Caire. La conscience algérienne a fait preuve, par exemple d’une attention particulière aux questions de la réforme agraire et de la propriété terrienne, que la révolution égyptienne a proclamées parmi ses objectifs fondamentaux. Le peuple algérien a voué une admiration particulière pour une telle question parce qu’elle incarnait en fait sa propre cause des lors que le colonialisme, en traçant sa politique algérienne, avait fixe dans ses visées l’appropriation de ses terres et le démembrement de la classe des fellahs.

Le colonialisme s’aperçoit ici qu’il fait face à une situation dangereuse. Aux prises avec une « idée nouvelle », il est tout a fait naturel qu’il se prépare a la charge par une campagne, au besoin violente, contre cette idée.

C’est la sommairement une image des conditions qui constituent subitement un chapitre nouveau de la lutte idéologique dans les pays colonisés.

Ce qu’il faut noter au même moment, c’est que la presse « nationaliste » autrement dit la presse des partis qui dans le pays endossent la mission et portent la marque de la lutte contre le colonialisme, a adopté, a regard de ces événements, une attitude a la limite de la neutralité. Sur ces événements, elle ne reprend que les informations publiées par des agences de presse dont les liens avec le colonialisme ne sont pas un secret. Le cas est tel qu’il est facile pour les dirigeants colonialistes d’élaborer leur campagne contre l’idée nouvelle dans des conditions propices.

C’est dans ce contexte que le colonialisme a mené précisément des attaques contre l’idée de la réforme agraire et de la propriété des terres agricoles. Rien d’étonnant jusqu’ici. Ce qui est en outre plus intéressant, c’est qu’il s’est permis de publier sa première attaque dans les colonnes d’un journal prétendument nationaliste, qui de surcroit se réclame de la lutte contre le colonialisme.

Au lecteur de s’étonner. Il n’empêche cependant que c’est la réalité de la lutte idéologique dans les pays colonises…

Imaginons ensuite l’attitude à observer en pareilles conditions. Vous n’aurez de choix que celui de vous taire, faisant le jeu du colonialisme et de son intérêt ou, à l’inverse, réagir pour une cause du peuple.
Dans l’hypothèse où le choix est porté sur le deuxième cas, il faut tirer les enseignements qui s’imposent en pareil contexte. Dans ces conditions, en effet, vous ne pouvez vous engager dans la bataille que parfaitement isolé du « front nationaliste » qui symbolise normalement, rappelons-le, la lutte contre le colonialisme. C’est, en d’autres termes, cette situation qui vous force à entrer dans la bataille en résistant en solitaire, répondant à votre seule conscience, démuni de tout moyen, sans logistique et sans armes supposées fournies par une base arrière.

Ce sont exactement les conditions de la lutte idéologique dans les pays colonises. S’y engager n’offre que le dilemme de continuer dans cette voie et dans ce contexte, ou d’abandonner et se retirer du champ de bataille.

Le lecteur n’ignore sans doute pas que le colonialisme est aux aguets et qu’il vise évidemment a acculer le combattant à la deuxième solution, c’est-à-dire le pousser au forfait.

II mettra à profit, pour atteindre cet objectif, tous les points faibles dans les pays colonisés au chapitre de la vie idéologique, ainsi que tous les résidus négatifs hérités dans leur vie politique.

Il faut clarifier cet aspect de la question en raison de l’importance qu’il revêt dans le déroulement de la lutte idéologique. Si l’on entreprend une étude comparée des cas de figure politiques dans les pays sous-développés ou dans un seul pays à travers les différentes étapes de son évolution, nous aboutirons en général à deux catégories de politique. Chacune découle d’une réalité propre.

La première est une politique qui se traduit dans des idées imprimées. La seconde est une politique qui se manifeste à travers des idées exprimées.

La première peut-être une métamorphose évoluée de la seconde, tandis que la seconde peut être la forme avilie de la première. Chacune des deux catégories possède ses propres considérations qui découlent de ses racines psychologiques profondes et de leurs implications.

La politique qui évolue au rythme des idées imprimées rencontre, par la force des choses, la conscience populaire et se conforme par ailleurs aux principes, aux paramètres et aux règles qui commandent sa conduite. Elle porte en elle le principe de l’autorégulation que lui dicte une sorte de pouvoir d’ajustement propre qui régule, au besoin, son mouvement et ajuste son orientation.

Comme dans toute opération mathématique, chacun de ces mouvements nécessite un commentaire du résultat, double d’un correctif approprié. La politique adoptée entreprend constamment la révision de ces résultats.

Cette révision constitue pour elle une sorte de protection et d’immunité contre une éventuelle intrusion d’un élément étranger qui tenterait de détourner le cours de sa trajectoire et de changer son issue. Elle agit en tant qu’appareil régulé qui déclenche le signal de l’alerte rouge du danger chaque fois qu’un événement surgit en cours de route, menaçant de modifier son mouvement ou son orientation.
Un homme politique avait bien résumé toutes ces considérations ou disons qu’elles se sont résumées d’elles-mêmes, dans son esprit lorsqu’il a déclaré il y a deux ans : « Notre politique ne se trompe pas parce que c’est une science. »

Nous croyons qu’il a tout à fait raison dans son jugement dans la mesure où une science ne se trompe pas.
Néanmoins, dans les cas de pays qui n’ont pas encore atteint un degré suffisant de développement, de ceux qui ont subi les aléas et les bouleversements de l’histoire, de ceux qui sont victimes de cataclysme dans leur évolution ou encore de ceux qui ont connu une régression totale, l’instar de l’Allemagne sous Hitler, dans tous ces cas, l’ idée imprimée est incarnée par un individu pour instituer une forme politique particulière. Cette idée, échappant aux critères de la raison, s’accomplit dans un individu.

Elle se développe, évolue et s’organise au gré de ses intérêts propres. Ces mêmes intérêts finiront viscéralement par devenir les justificatifs, les motivations et les critères d’une politique émotionnelle.
Il arrive que l’individu en question s’éclipse ou plutôt qu’il soit éclipsé. II sera remplacé par une entité complexe ou plus précisément par un « compose individu » unis par un contact organique, à l’image de ce que la médecine appelle les frères siamois.

Il arrive aussi que le contact s’établisse au moyen d’un appareil digestif commun. L’entité complexe reposera alors sur une solidarité digestive. Tout ce qui transite par la gorge d’un individu, au sein du compose d’individus, entre dans une opération digestive commune.

La « question », comme on dit dans le langage politique, devient une affaire de digestion. En outre, rien ne s’oppose à ce qu’il y ait dans les têtes reliées a l’appareil digestif des idées distinctes. Pourvu que les divergences ne remettent pas en cause la digestion, sous peine de voir le compose d’individus se débarrasser de la tête qui porte une idée incommodante et de l’exclure de son appareil digestif.
C’est un compose extrêmement précis et le colonialisme en maitrise la formule avec la précision d’un horloger ingénieux. Il met au point un dispositif apte à transformer quelque idée que ce soit qui émerge dans les pays colonises en une idée exprimée, exposée à son vouloir. Il disposera de ce fait du meilleur moyen d’étouffer toute tentative qui fait son apparition dans les pays colonises et qui vise à reformer leurs régimes politiques.

C’est un dispositif qui fonctionne suivant un mécanisme psychologique simple. Il tourne grâce aux penchants sensitifs et il est orienté par les facteurs qui mènent vers une politique émotionnelle, c’est-à-dire des facteurs exprimés, a un certain niveau, par des intérêts particuliers.

Le colonialisme sait tout sur le mécanisme régissant de tels intérêts. Des intérêts qui traduisent, en fin de compte, les réactions d’un appareil digestif.

Il ne faut pas perdre de vue l’idée que la politique ne se fourvoie pas et qu’aucune tentative ne peut la détourner de son chemin tant que ses motivations restent ancrées dans une conscience éclairée, dans un esprit discernant et dans un cœur sensible, c’est-à-dire tant que ses motivations demeurent reliées aux idées.

Si, a l’inverse, ses motivations découlent du mécanisme de l’appareil digestif, le colonialisme peut disposer à son aise désirs de cet appareil et, en d’autres termes, user des instincts du compose d’individus pour que les pays colonises demeurent toujours livrés politiquement et économiquement a sa discrétion.
Dans les pays de la zone afro-asiatique, les exemples sur de telles situations foisonnent. L’Egypte, a titre illustratif, poursuit depuis deux ans son développement économique malgré le poids d’une forte pression exercée de l’extérieur sur son économie, principalement depuis la mise en œuvre du fameux Plan Eisenhower (2). Parallèlement, l’activité économique dans d’autres pays en Afrique et en Asie s’embourbe, en dépit des dollars injectés à doses répétées. La politique suivie dans ces pays n’est pas soumise à une autorité qui procède d’une conscience, d’une raison et d’un cœur, qui émane d’un pouvoir d’idées, mais d’une politique qui obéit aux désirs végétatifs d’un estomac.

L’estomac, sur lequel le colonialisme a place les têtes dirigeantes, contrarie l’activité normale dans le pays.
En abordant cette entité étrange, nous ne parlons pas, en fait, d’un animal préhistorique mais d’un animal contemporain : un être amibien dont les motivations végétatives commandent les politiques primaires.
Dans la composition de cet étrange appareil, il n’est demandé pour toute précision que d’accomplir le but assigné aux instincts pour accomplir une fonction politique dans les pays colonises. Nous avons montré que le colonialisme maitrise cette composition. Le fondement de son succès, dans une telle entreprise, repose sur tout ce que comporte la psychologie des peuples, en général, comme penchant naturel pour la tendance simpliste et les choses

Quand une politique est conçue suivant le principe de la facilité, elle séduit autour de cette propension des fouler de personnel animées de bonnes intentions et qui évaluent les choses selon les facilités du moment et non suivant les difficultés de l’avenir.

Si l’on considère, en outre, qu’un certain attrait vient surcharger ce penchant naturel, nous mesurerons alors l’inévitable dérive qui mène vers ce bourbier de facilités attrayantes. Ce fait existe effectivement : la voie de la facilité débouche implacablement sur une politique végétative qui assouvit les désirs des seuls instincts. Cette vole est largement disponible dans les marches politiques. C’est à ce moment-là que des termes comme colonialisme, impérialisme et nationalisme servent à lubrifier la descente pour que le penchant vers la facilité soit plus libre encore.

L’on a vu lors de la conférence afro-asiatique de Bandung comment certains imposteurs ont effectivement usé abusivement des vocables de « communisme » et de « colonialisme », dans l’objectif bien tramé de dévier la conférence et de la détourner de la voie de l’organisation constructive vers celle des acclamations et du brouhaha.

C’est dans la nature même de l’homme, dans son penchant naturel, alors qu’au contraire, dans les pays développés, des programmes culturels pourraient être élaborés pour combattre ces origines psychologiques nuisibles et parer a toute déviation dans la société.

A l’inverse, le colonialisme exploite de telles prédispositions dans les pays colonises et conjugue leurs origines psychologiques a des programmes pédagogiques savamment élaborés. Il met à profit l’absence, dans leur culture héritée de l’époque de la décadence, de facteurs capables de combattre les causes de la déviation invétérées dans la psychologie de leurs peuples. Si bien qu’il échafaude, a partir de ces mêmes dispositions, les éléments d’une politique « émotive-instinctive », de surcroit en parfaite harmonie avec ses intérêts. Il l’élabore en associant les nobles sentiments du peuple aux bas instincts d’un « compose d’individus » donné.

Sachant qu’à l’évidence tout peuple colonisé voue une vive répulsion au colonialisme, il utilise la passion que suscite le terme « colonialisme » pour imbriquer l’innocence du peuple colonisé dans les instincts d’un « compose d’individus » qui dirige sa politique.

Le mot « colonialisme » constitue l’arme la plus dangereuse employée par le colonialisme lui-même. C’est aussi le plus efficace des appâts qu’il tend pour duper les masses ; et il n’y a pas un seul traitre que le colonialisme a placé au sein du front de la lutte des peuples colonises qui n’ait pas utilise le vocable magique « colonialisme », comme un sésame qui lui ouvre des portes jusque-là fermées pour faire irruption dans les sentiments des masses.

Le colonialisme a réussi a travers des slogans émouvants à marquer la politique des pays colonises d’une estampille primitive, s’assurant ainsi les victoires du présent et du futur a la fois. II est conscient que s’il est toujours aisé de duper un individu ou un « compose d’individus », il est en revanche difficile de tromper ou de corrompre une idée.

On saisit mieux, alors, tout l’effort que le colonialisme va déployer pour isoler les idées et les écarter du domaine politique, au point que les actions de contrôle, de révision ou d’autocritique susceptibles de mettre a nu ses intentions et ses projets, et de les bloquer en conséquence, deviennent une entreprise impossible.

Le colonialisme est un diable. Mais s’il commet, consciemment ou par inadvertance, l’erreur de dire ouvertement toute son admiration pour le compose d’individus et de le remercier pour services rendus, il s’agira alors d’un diable stupide ; aussi stupide que le ministre américain des Affaires étrangères si, par mégarde, il va jusqu’a faire part de ses remerciements publiquement, par radio ou par voie de presse, à un gouvernement africain ou asiatique pour avoir autorisé l’installation de bases militaires dans son pays, des remerciements pour un acte qui aurait pour conséquence d’attirer les foudres nucléaires en direction de ces pays et de les éloigner des Etats-Unis si un troisième conflit mondial venait à se déclencher .

Le diable, le colonialisme autrement dit, deviendrait plus stupide encore au cas où il s’aventurerait à adresser ses remerciements au composé d’individus en tant qu’estomac digérant son repas dans la quiétude totale de façon à ne divulguer ni ses intentions ni ses projets.

Le colonialisme soumet tous ses actes et paroles à un savant calcul pour que le contact entre les intérêts du « compose individu » et les passions du peuple ne se délie pas. Autrement dit, le maintien d’un contact entre les instincts des ventres dominants d’un cote et les conditions émotionnelles, soumises à son emprise, de l’autre.

Préserver ce contact est la condition essentielle dans le plan stratégique du colonialisme, laquelle requiert dans le cas de sa mise en œuvre : premièrement, qu’il frappe toutes les forces qui lui sont hostiles, quelle que soit la bannière sous laquelle elles se présentent ;

Deuxièmement, qu’il les empêche de s’unir sous une bannière plus efficace encore, dans toutes les conditions.

La stratégie du colonialisme dans la lutte idéologique procède de ces deux conditions ; il empêche le contact entre la penser et l’action politique afin de laisser la pensée stérile et rendre la politique aveugle.
C’est dans ce but qu’il recourt a la méthode de la congélation, pratiquée sur le front de la lutte pour geler les forces de 1′ennemi à un point défini.

Pour y arriver, le colonialisme utilise la méthode connue dans les arènes espagnoles, ces lieux ou le torero agite la muleta en face d’un taureau acharné qui redouble de férocité lorsqu’il fonce en direction de l’étoffe rouge brandie, au lieu d’attaquer le torero. II continue ainsi ses vaines attaques jusqu’a épuisement total.
Le colonialisme agite, en diverses occasions, quelque chose pour provoquer le peuple, susciter son ire et l’enfoncer dans une situation proche de celle de l’hypnose, jusqu’au point de perdre conscience. II deviendra ainsi incapable de comprendre son propre comportement, de l’apprécier et de le juger à sa juste valeur. Ainsi, inconsidérément, il assène vainement ses coups, dépense ses potentialités et gaspille son énergie sans atteindre d’une façon nette l’adversaire, qui agite toujours l’étoffe rouge…

Le colonialisme est un torero… dans le domaine politique.

Le peuple, débonnaire et humble, poursuit son chemin dans ce contexte dramatique comme si, paradoxalement, ce sont les lourds sacrifices consentis qui l’ont neutralisé et condamné a s’éterniser dans la même situation.

Nous débouchons ainsi sur un étrange résultat dans la psychologie politique. La politique émotive ne trouve pas ses justifications dans son succès mais dans sa défaite : à mesure que le souffle du taureau s’estompe et que son sang coule dans arènes, son acharnement contre l’étoffe rouge redouble d’intensité et devient plus acerbe encore.

Le colonialisme maitrise parfaitement la mise en marches de cet appareil ; n’est-ce pas lui qui l’a crée et monté, ou du moins en a élaboré quelques procèdes, sachant qu’il s’agit de moteurs qui sont le fruit non pas du génie d’une conscience mais de caractéristiques qui découle d’un estomac… ?

Il continue ainsi à brandir l’étoffe rouge pour distraire le peuple colonise, pour le distraire et l’éloigner de toute occasion de se ressaisir, de méditer son cas et d’aborder ses problèmes à travers une logique d’efficacité, et le soumettre, en d’autres termes, aux règles d’une politique scientifique.

C’est ainsi que le colonialisme neutralise les forces qui militent contre lui. Il les neutralise à un certain point et sous une certaine bannière.

Si l’occasion se présente à une personne avisée au jugement mesuré et ayant une vision juste du cours de l’histoire, celle-ci aura la possibilité de suivre attentivement les épisodes de la lutte idéologique dans un pays colonise donné, depuis l’entrée en scène des forces hostiles au colonialisme. Son attention sera particulièrement attirée par le fait que le colonialisme dirige les feux de la rampe sur un coin choisi de la scène, c’est-d-dire précisément sur le point précis qu’il veut geler, au sein des forces hostiles.

La même personne remarquera ensuite qu’un autre coin de la scène est plongé dans le noir. Si elle l’examine attentivement, elle notera que l’éclairage a été délibérément déplacé de cette partie de la scène. Comme si une volonté occulte veille à ce qu’elle demeure couverte d’obscurité ! C’est dans cet endroit précisément que le colonialisme veut isoler l’idée et, avec elle bien sur; le combattant engagé dans la lutte sous son étendard. Un combattant contraint par les circonstances à s’y enrôler seul. Un combattant solitaire, ciblé et qui subit des tirs croisés fusant de toutes parts.

En méditant ces considérations, la personne découvrira une vérité troublante qui provoque la stupeur : il y a une collusion tacite entre la politique répondant aux seuls instincts et incarnée dans un « tube digestif », et le colonialisme. Quelle que soit la certitude d’une telle connivence, il n’est forcément pas nécessaire que toutes les têtes placées sur le « tube digestif » agissent en connaissance de cause. Cet hébétement découle, nous l’avons déjà montré, de la nature même de la politique émotive, encline par définition au simplisme. Elle émane, en d’autres termes, de la nature de la colonisabilite.

Il n’empêche que cette collusion, cette complicité pourrait être le fruit d’une action concertée. Nous ne pouvons pas imaginer, par exemple, que le « composé d’individus » qui dirige a Karachi ignore son rapport avec le colonialisme ni son rôle dans la politique des alliances colonialistes, alors qu’il s’agit de 1′appareil le plus précis place par le colonialisme. En effet, maitrisant parfaitement cette composition, ce dernier a réussi à placer la tête d’Ali Khan sur le « tube digestif » qui constitue l’appareil du pouvoir dans ce pays soumis à l’arbitraire.

En dépit ou à cause de cette précision et de cette maitrise dans la fabrication de machines digestives dont il tente de faire des appareils de pouvoir dans les pays colonisés, le colonialisme risque de se trouver en face d’un fait accompli lorsqu’un brusque signal de danger résonnera et le prendra au dépourvu. Le signal le surprendra malgré toutes ses précautions et en dépit de ses prévisions et de ses associés, complices dans son entreprise. Complices qui ont succombé à son appât ou dévoilé leur stupidité.

Lorsque le signal d’alarme retentit, c’est un peuple aux nerfs fatigues, aux grandes douleurs et cédant à la colère qu’il a failli réveiller. Comme si la muleta l’avait mis dans un état de déconcentration et de quasi-torpeur hypnotique !

Le signal d’alarme qui retentira soudainement pourrait lui rappeler son droit, ou plutôt son devoir, d’être plus regardant sur la politique adoptée dans son pays, d’imposer son contrôle et de demander des comptes et, au besoin, de la réviser. Voilà le plus grand danger qui guette le colonialisme face à un peuple qui veut prendre en charge lui-même sa vie politique. C’est ce qui s’est passé, ou a failli se passer, lorsque le Congres fondé en Algérie en 1936 a mis les dirigeants des milieux colonialistes en alerte générale.

C’était une véritable montée des périls pour le colonialisme. Des que le signal rouge est apparu, il a senti la menace qui pesait sur le contact soigneusement mis en place pour relier les instincts primaires qui animent le « compose d’ individus » et les impulsions qui excitent les masses d’une part, et l’opération de digestion et la politique qui poursuit la facilité d’autre part.

Comment réagira alors le colonialisme ?

Il faut d’abord remarquer que l’alerte lui a effectivement été communiquée par l’intermédiaire de ses propres observatoires avant qu’elle n’atteignit la conscience du peuple, un peuple démuni d’un tel dispositif d’alerte qui eut pu le prévenir et lui annoncer une telle information (mission dévolue, par exemple, a une classe intellectuelle consciente).

Avec cette même observation, on entre de plain-pied dans le sujet : le signal d’alarme, au moment où il retentit annonçant l’édition d’un livre, la parution d’un article, la publication dune interview, signifie que le premier épisode d’une partie de la lutte idéologique est en train désormais de se jouer.

La lutte idéologique … Ce terme est-il chargé de signification dans les pays colonisés, sachant que ces mêmes pays ignorent en général la valeur de l’idée dans le destin des sociétés ? Des pays qui ignorent en plus la rigueur des plans conçus pour dominer et sceller le sort des peuples arriérés par l’intermédiaire de leurs idées ?

Il faut saisir la différence fondamentale entre deux attitudes. D’abord celle de l’individu qui ne voit l’eau que sous l’angle d’un simple breuvage destine à étancher sa soif et à irriguer ses terres, et ensuite celle de l’individu qui veut en savoir davantage : qu’est-ce que l’eau ? Quels sont les éléments qui la composent ? Dans quelles conditions s’effectue cette composition ?

La différence est claire entre la position de celui qui sait mécaniquement utiliser l’eau et l’attitude de celui qui désire disposer d’une chose mais en dépassant le cadre de ses seuls besoins.

Les pays colonises aussi méconnaissent généralement ce qu’est la lutte idéologique ; mais ils subissent passivement ses effets pervers dans leur quotidien.

Lorsque ils envoient par exemple une mission d’étudiants achever leurs études supérieures, ils ont forcément accompli un acte en rapport avec la lutte idéologique. Ils ignorent cependant avec précision les données de cette lutte, sa méthode, ses moyens et ses objectifs.
De ce fait, leur rôle prend fin une fois que la délégation a quitté le territoire. Ils se contenteront alors de la simple responsabilité des dépenses, responsabilité dévolue à une banque qui alloue à chaque étudiant un montant mensuel.

Mais ces pays ne savent pas que la mission d’étudiants, confiée simplement aux bons soins d’une banque, est désormais impliquée à son insu dans la lutte idéologique. Le colonialisme prend parfaitement en charge cette mission et l’entoure d’une surveillance stricte. II a élaboré pour chacun de ses membres un dossier où il consigne les éléments de sa conduite. Si bien que le colonialisme dispose de renseignements plus détaillés et mieux fournis que ceux en possession du service ou du ministère qui les a envoyés.

Pour la mission, il s’agit ici du premier acte, la prise de contact, suivi du deuxième acte, l’orientation.

Le colonialisme use dans pareil cas de tout son génie diabolique pour que la mission soit dénuée de tout savoir scientifique profitable et pour que l’étudiant rentre bredouille au pays. II agit dans ce sens suivant les renseignements notés dans les dossiers : il alimente les passions et les instincts sans dépenser un sou, les charges étant supportées par le budget même du pays colonisé. La banque concernée alloue mensuellement, les montants indiqués…

Cette orientation négative se poursuit dans la discrétion comme un secret parmi les secrets, jalousement enfermés dans le tréfonds du colonialisme, sur le sujet de la lutte idéologique. Un secret dont nous ne savons rien, nous autres enfants des colonies, jusqu’au moment ou un écho nous parvient dans un quotidien sous forme d’un scandale ou d’un crime commis par un membre de la mission, sans que l’on sente qu’il s’agit en fait d’un écho de la lutte qui se présente sous une forme fragmentée et éphémère.

Nous nous sommes, en effet, accommodés d’un esprit atomistique qui décompose les choses au point de ne plus pouvoir réaliser que les éléments séparés qui évoluent dans notre perception sont des composants qui découlent d’un ensemble uni. C’est une méthode qui échappe encore à nos esprits. En raison, par ailleurs, de notre retard social, nous ne sommes pas en mesure d’appréhender comment le monde dans lequel nous vivons obéit a une stricte organisation, c’est-à-dire un monde où les faits ne sont pas le fruit du hasard mais des résultats d’actions concertées et de plans bien conçus.

Puis nous arrivons au résultat final : des années âpres le départ de la délégation à l’étranger, nous réalisons que certains de ses membres rentrent bredouilles au pays. Les instructions fermes du colonialisme les ont battus en cours de route. Un autre groupe d’étudiants ne veut pas rentrer. En réalité, le colonialisme ayant remarqué sa supériorité intellectuelle, dans les matières scientifique par exemple, n’entend pas le laisser retourner dans son pays d’origine et pour cela, il utilise tous les moyens pour l’ appâter.

Nous n’appréhendons ce genre de problèmes que sous une forme générale et banale, comme de simples informations publiées dans les journaux. Nous ne concevons pas leurs raisons profondes, nous n’avons pas encore saisi que ces scandales quotidiens découlent en fait d’un scandale plus grand que ce que traduit notre approche puérile du sens du monde dans lequel nous évoluons.

En d’autres termes, le pays colonise vit la lutte idéologique et subit ses effets pervers dans son quotidien, dans son budget et dans sa morale, sans qu’il soit au fait de sa réalité. La bataille laisse planer sur l’ensemble de ses activités ses multiples effets alors qu’ii n’est même pas conscient qu’une lutte s’est bien déroulée a l’intérieur de ses frontières.

Le problème – nous l’avons montré ailleurs – est que les choses se déroulent sous nos yeux sans toutefois atteindre notre conscience. En fait, nous avons tendance à les prendre a la légère, sans véritablement aller au fond de leur signification.

Pouvons-nous espérer que le colonialisme donnera de la lumière pour éclairer la scène au moment où l’idée fait son entrée dans l’arène plus précisément dans le lieu même où commence la lutte ?

Nul doute qu’il sera un diable stupide s’il procède de cette manière car au contraire, il essayera d’accentuer la densité de l’obscurité et couvrir l’endroit voulu lorsque l’idée fera son apparition sur scène. II fera tout son possible pour isoler de la lutte toutes les énergies combattantes et pour les éloigner de la conscience du pays.

Lorsque le signal d’alarme est tire après la parution d’un livre ou d’un article, l’auteur concerné se retrouvera seul, dans une situation de militant isolé en dépit de toute sa volonté. II amorcera un combat en solitaire au sens propre, dépourvu de toute aide, sans aucune base arrière pour logistique. Les conditions qui ont fait de lui un combattant sur le front des idées ne lui laissent aucun moyen et ne lui accordent aucun appui aussi infime soit-il…

Le colonialisme s’inspire de ces mêmes conditions pour élaborer son plan face a ce militant, suivant des règles qui procèdent de la logique de la jungle et des bêtes sauvages. Il s’en prend sans discernement a sa famille, femmes et enfants compris. Les atteintes qui leur sont portées influent sur les nerfs et sur le moral du militant plus que les coups qui lui sont assénés.

C’est la méthode de la lutte idéologique dans les pays colonises dans sa dimension humaine. Ces conditions difficiles dictent cette méthode. Le lecteur peut trouver de simples insinuations qui touchent aux aspects de la vie de la personne impliquée et de sa famille. II lui faut lire entre les lignes s’il veut saisir l’idée exacte de la réalité de la lutte idéologique dans les pays colonises. Le colonialisme veut en faire un combat subreptice, muet, sans images ni écho, sans publicité. Il veut un combat nébuleux, chargé d’intrigues et de mystères, une lutte impitoyable qui n’épargne ni vieillards, ni femmes, ni enfants.

C’est l’aspect général de la 1utte idéologique dans les pays colonises qui se présente ainsi.


 

Miroir de renoncements et de frustrations

Les considérations exposées dans le chapitre précédent montrent comment la nébulosité constitue l’élément fondamental qui marque la lutte idéologique dans les pays colonisés et comment le colonialisme fait de son mieux pour embrumer cette lutte […]

Les considérations générales ne dissipent pas l’opacité dont le colonialisme enrobe la lutte idéologique si elles ne puisent pas des arguments dans des faits. Autrement dit des faits qui procèdent au fond d’une expérience vécue réellement dans des conditions données. Cette expérience incite à décrire le plan mis en œuvre par le colonialisme et incite a prendre en compte deux principes cardinaux, celui de l’opacité et celui de l’efficacité.

Le premier principe, l’opacité, commande au colonialisme de ne pas dévoiler son visage ouvertement dans la bataille, sauf si les circonstances l’y obligent et ne lui laissent guère le choix. II utilise toujours, ou trop souvent, le masque de la colonisabilité.

Le deuxième, l’efficacité, découle du premier principe lui-même, dans sa mise en œuvre, puisque le but du colonialisme ne concerne pas fondamentalement une personne en soi mais s’intéresse a ses idées précises qu’il projette d’annihiler ou de neutraliser et de les empêcher, ainsi, de produire leurs effets dans l’orientation des énergies sociales dans les pays colonises.

Cela ne veut aucunement dire que le colonialisme épargne dans ses visées la vie du militant. Il est vrai qu’il ne fait peser la menace sur elle que s’il y est vraiment contraint. Bien plus, il peut arriver qu’il montre sa déception ou qu’il manifeste son émoi devant la disparition du combattant, car sa mort provoque parfois l’éclosion de ses idées. Il a sans aucun doute vécu ce sentiment à la disparition du combattant qu’était Ibn Badis, qui a dirige l’idée « islahiste » en Algérie de longues années. Une idée qui s’identifiait au départ à l’« idée exprimée » mais qui s’est transformée, a la disparition de son promoteur, en « idée imprimée » échappant totalement au colonialisme.

Quoi qu’il en soit, le deuxième principe impose au colonialisme et dans le détail d’isoler le combattant dans l’arène de la lutte idéologique de deux cotes: provoquer l’aversion de ses idées au sein de l’opinion publique de son pays par tous les moyens idoines ; le rebuter lui-même de la cause pour laquelle il milite en créant chez lui un sentiment de peine perdue, qu’il milite pour une cause qui ne rime a rien.

Comment le colonialisme met-il en pratique ces deux principes dans des circonstances précises lorsqu’une idée fait son entrée sur scène… ?

J’ai déjà précisé dans une autre étude comment se comporte le colonialisme dans pareil cas. Il appuie sur un commutateur discret et donne, grâce à ses observatoires, le signal de départ à un flux de réactions opposées à l’idée en phase d’émergence dès qu’elle fait son apparition sur scène.

[…Bennabi va montrer comment le colonialisme va mettre en œuvre la diversion sur l’idée et la négation du détenteur de l’idée par les masses analphabètes et les élites politiques combattant pour la même cause que le détenteur de l’idée. Il faut briser l’idée de l’intérieur en l’isolant de son champ social, culturel et politique pour qu’elle n’ait aucune efficacité …]

Ce plan, qui transforme la nature du combat en faveur du colonialisme, est appliqué avec succès aussi bien dans le domaine de la lutte engageant les masses que dans le cas du combat mené solitairement par l’individu. Lorsque les événements et les conditions permettent une unité de lutte globale contre le colonialisme, ce dernier commencera alors la création d’unîtes de lutte fragmentées et dissociées. Le but évident poursuivi est d’instaurer des oppositions et de semer des rivalités entre les forces qui lui résistent. II en résulte une dérive de la lutte qui opposait auparavant les forces issues du peuple colonisé au colonialisme vers un combat, désormais fratricide, qui oppose les forces populaires elles-mêmes, a l’image de ce qui s’est passé en Corée, en Chine et en Inde après la partition du pays et, dans une certaine mesure, en Indonésie.

Un tel plan permet au colonialisme de réaliser deux objectifs :

Premièrement : l’organisation, au plan spirituel ou idéologique, du champ sur lequel se déroule la lutte contre lui ;

Deuxièmement : la dislocation des forces hostiles en présence et qui sont engagées dans la bataille.

Le premier résultat s’insère dans l’ordre des choses : une bataille qui perd son caractère d’unité globale perd forcement de son moral et de son cachet sacré aux yeux des masses. Ce constat explique ce qui se passe dans certaines batailles qui se déroulent aujourd’hui sous nos yeux.

Les nations qui ont acquis une expérience dans le domaine de la lutte politique savent que leurs moments les plus propices dans l’histoire sont ceux appelés dans le jargon politique l’«union sacrée », a l’instar de l’union instituée lors de la Révolution française pour faire front commun contre l’Alliance Royale.

Les plus grands moments de l’histoire sont toujours ceux ou se constitue l’unité d’une lutte globale livrée aux milieux hostiles, qu’ils soient naturels ou humains.

Lorsqu’un combat se présente sous cette forme, il est placé et élevé au niveau sacré de façon sublime. C’est l’apogée de son niveau idéologique.

Mais des qu’il perd ce caractère global, il décline tout droit vers le précipice.

La bataille amorce son état de décadence et de déclin idéologiques des l’instant ou de petites unités de combat (idéologique) se substituent a une unité globale. Et des que cette déchéance gagne le niveau spirituel, les forces engagées dans la lutte se désagrègent et s’effacent.

C’est là le second résultat.

Au cours de l’histoire de l’Islam, nous trouvons pareille illustration de la déchéance spirituelle qui conduit inexorablement au déclin politique, autrement dit à ce deuxième résultat.

Sur ce point, la bataille de Siffin a porte un coup sévère a l’unité globale bâtie par le Prophète Mohammed selon un précepte divin. Elle a, du coup, dégradé le niveau du combat inaugure depuis la bataille de Badr. Cet affaissement idéologiques n’a pas tardé a produire des effets désastreux dans le domaine politique… conformément au verset :  » Obéissez a Dieu et a Son Messager et ne vous livrez pas a des rivalités qui vous exposeront a la défaite et a la désunion… «

Le colonialisme applique ces données tacitement dans ses plans conçus pour contrecarrer la lutte des peuples colonises : il veut un combat idéologique au rabais dans un premier temps en essayant de saper l’unité globale, qui confère a cette lutte un caractère sacre et également, une place de haute estime morale, sachant qu’il réalise par une telle entreprise les objectifs politiques qu’il s’est fixés.

[…]

Par des procédés divers, le colonialisme peut détourner la lutte engagée entre lui et les forces de libération vers une lutte fratricide ou, du moins, vers une rivalité entre ces forces elles-mêmes. Nous avons déjà montre comment il dévie un combat qui l’oppose a un individu – qui écrit, par exemple – pour en faire un conflit entre cet individu et ses propres frères…

[…]

Le colonialisme peut, de ce fait, détruire l’unité du front qui lui est hostile dans les pays colonises et paralyser son activité intellectuelle. Quant à l’activité politique, elle fonctionnera au hasard et les idées seront privées de toute efficacité.

[…]

Comment le colonialisme procède-t-il lorsqu’il ne lui est plus possible d’acculer le combattant au silence en le disposant par la terreur ou par la tentation, grâce au concours d’une conscience corrompue, ou par la docilité d’un « nationaliste » …?
II faut tout d’abord voir comment il établit un lien entre la lutte idéologique et la question politique dans les pays colonises une question qui suppose deux thèmes importants d’après leur enchainement naturel ; premièrement : regrouper les forces de la lutte pour l’émancipation politique ; deuxièmement : orienter cette libération qui vise a aboutir a l’indépendance psychologique.
Pour la première étape, nous avons déjà montre comment le colonialisme met tout en œuvre pour empêcher l’union de ces forces sous une bannière solidement assise et comment, dans ce cas, il use différents moyens pour atteindre cet objectif.
II nous faut donc former une idée sur la seconde étape pour mieux saisir l’image d’ensemble de la lutte idéologique durant cette étape.
Le combat de I’ Inde et du Pakistan, A titre d’exemple, s’est déclenché dans les mêmes conditions et sur un même territoire. Au départ, les forces de libération unies sous le même étendard du combat pour l’indépendance politique ont réussi a atteindre cet objectif.
Nous connaissons les vicissitudes vécues par ces mêmes forces une fois l’indépendance acquise. Dans deux sens diamétralement opposes, une partie a choisi l’Inde, l’autre le Pakistan.

Nous avons été témoins, par ailleurs, de l’usage fait de l’indépendance de la Turquie, reconquise sous Atatürk, par ses successeurs a Ankara. Une indépendance orientée et mise au service du colonialisme, si bien que le pays est devenu une base avancée de l’espionnage américain. […]

Si nous gardons à l’’esprit que pour les besoins de cette haute politique il est nécessaire d’imposer un contrôle rigoureux de tout acheminement et sur toute vente d’armes dans les pays colonisés, chose au demeurant largement vérifiée lors du déclenchement de la lutte de libération, nous admettrons alors forcement que cette même politique impose aussi une surveillance stricte sur le mouvement des idées dans ces pays.

L’idée conçue sur ce dernier contrôle reste faible, voire inconcevable, dans ces pays pour les deux raisons déjà évoquées et qui sont : premièrement : l’analphabétisme, qui sévit a grande échelle dans ces pays, ce qui engendre en conséquence l’incapacité de livrer un combat idéologique. Car l’analphabétisme ignore la valeur des idées qui ne sont pas perçues par lui comme un moyen de lutte et de liberté ; ensuite, la politique émotive dans ces pays provoque une méfiance a regard des idées clairement affichée par les dirigeants politiques, qui les perçoivent comme une source de crainte et d’inquiétude. Comme le colonialisme lui-même, du reste.

Les idées, en effet, ne s’accordent généralement pas avec le composé d’individus qui représente ces dirigeants politiques. Ainsi, lorsque le rideau se lève sur un épisode de la lutte idéologique, il met en vedette sur scène cinq acteurs : une idée dont l’existence est révélée par les observatoires spécialisés dans la lutte idéologique ; un peuple qui ignore l’entrée sur scène de cette idée ; un commandement qui la méjuge ; son promoteur qui se démène pour la communiquer et la transmettre ; un colonialisme qui tente de l’étouffer.

[…]

Que fait-il lorsque ses observatoires lui signalent l’apparition d’une idée?

Comment agit-il pour creuser un fosse de démarcation entre la société et l’initiateur de l’idée qui se hasarde à la divulguer ?
C’est notre sujet ici.
II faut imaginer l’ idée comme une cible du colonialisme qui pointe sur elle son artillerie en la considérant comme un objectif dans son point de mire, détachée ou collée a son auteur.

Le but du propos n’est pas de traiter la question dans son vaste domaine de réflexion mais de l’éclairer à la lumière d’une expérience personnelle, qui démontre comment le colonialisme utilise des moyens scientifiques dans la lutte idéologique…

[…]

La méthode en elle-même se caractérise par une simplicité remarquée, si bien qu’elle se présente dans sa forme théorique comme ce que nous pouvons appeler « miroir de renoncement », c’est-à-dire le miroir dans lequel se reflète la situation de frustration ou la situation de répugnance a l’encontre de l’objet répercuté.

[Malek Bennabi va montrer à la lumière de la psychologie sociale, la mise en scène et à partir de sa propre expérience personnelle comment on va insérer l’idée « imprimée » celle qui émerge de la conscience de la libération ou qui veut imprimer la conscience de la libération et l’auteur de cette idée dans un réseau d’auteurs et d’idées qui expriment des idées « exprimées » qui n’ont pour vocation que de discourir ou faire de l’esprit sans visée de changement. Ce réseau va s’établir en plaçant le sujet et son idée non plus comme sujet mais comme objet de reflets de ce qu’il appelle les composé de « Réflexion psychique » dont le rôle volontaire ou involontaire (manipulé) va mettre dans l’ombre, éclipser ou déformer l’idée subversive contre le colonialisme et son auteur. Ce réseau va agir comme un miroir de renoncement du public vis-à-vis de l’auteur et de ses idées et comme miroir de frustration de l’auteur qui ne trouve pas de relais à ses idées ni de moyen de la libérer de l’emprise néfaste des autres et de la promouvoir sans rentrer dans un débat ou une lutte marginale qui détourne du but principal et qui risque d’ajouter dans la confusion qui entoure l’idée et son auteur]

Ainsi, les répercussions (des idées exprimées par les autres) touchent forcement l’idée. Les reflets, reproduits par le « miroir de renoncement » sur le nom, se répercutent sur l’idée elle-même. C’est la règle générale.

[..]

Le lecteur sera envahi par le vague sentiment d’être en face d’une en énigme qui le livre au doute et a l’ambigüité.

Le colonialisme a cependant déjà prévu et pris en compte tous les éléments psychologiques qui constituent cette attitude négative. Il sait que le milieu musulman est atteint d’apathie et d’abattement. Ce qui nous livre a la stupeur face a certaines énigmes que nous refusons d’élucider. En termes plus généraux, nous sommes au milieu du chemin sans tenter de parvenir au bout, ce qui s’exprime au demeurant à travers notre dérobade et notre fuite en avant face aux problèmes quand ils surgissent soudainement et qu’ils nous prennent au dépourvu.

Le problème se répète. Le colonialisme combine ses intrigues en parfaite connaissance de la psychologie musulmane. Il connait également la carence qui empêche nos cerveaux d’établir le rapport requis entre les faits à partir desquels nous tirons une conclusion générale.

[…]

Il faut s’intéresser à chaque élément du cheminement mouvementé d’une idée dès lors qu’elle constitue un épisode de la lutte idéologique.

[Malek Bennabi montre comment des revues, des ouvrages et des figures illustres peuvent être utilisés de leur vivant ou après leur mort pour constituer ce miroir de renoncement et de frustration si l’on utilise sur l’idée et sur la personne du détenteur de l’idée les impressions négatives ( sur le plan objectif) qui vont se répercuter sur son idée par sa proximité, sous un angle donné et un éclairage particulier, dans le contexte de la célébration ou de la promotion des idées et des personnages de ceux représentant non pas la conscience mais au mieux la neutralité et l’inertie du discours sans idée et sans actions et au pire son hostilité. Le colonialisme peut utiliser pour cette action ce qu’aujourd’hui on appelle la contamination d’une image par une autre image : faire de l’amalgame en recourant à des personnes de bonne foi pour donner du crédit moral et à des traitres.]

Force est de reconnaitre la précisions diabolique du colonialisme puisque non seulement il recourt aux services de quelques canailles et de certains misérables, mais il utilise en plus des gens de bonne foi, exploitant leur prestige et leur intégrité morale, ménageant en toute circonstance le principe de la nébulosité. Dans le domaine politique, il utilise plus particulièrement la vertu comme caution morale pour éloigner, grâce a cette qualité, tout soupçon que pourraient susciter certaines relations suspectes entre le « compose d’individus » et le dispositif qui dirige la lutte idéologique dans les pays colonises par des voies scientifiques. L’une des conséquences de ce principe lors de son application est qu’il procède au montage des têtes insoupçonnables sur l’appareil digestif, lequel représente la politique émotive dans ces pays.

[…]

Lorsque la bataille contre une idée commence, le nom de son promoteur ne sera utilise que dans le but de bien ajuster le tir, comme signale précédemment. Il sera de ce fait place au centre du miroir à la jonction des lumières. C’est-à-dire, au centre des insinuations qu’on veut refléter sur lui pour qu’il répercute de son cote les mêmes reflets sur l’idée ciblée.

[En analysant le parcours et les idées de figures manipulés dans la fabrication du miroir du renoncement il va montrer que le reflet frustrant qui se reproduit sur les idées a deux principales origines la première est celle des idées qui n’imprime pas sur la conscience les valeurs et la libération et qui se contente de discourir avec esprit en s’adressant à l’esprit et non à la conscience car l’objectif est de narrer et non de réveiller puis d’inviter au changement ou d’en montrer les voies. La seconde cause du reflet frustrant est la contamination davantage par le comportement personnel de l’homme ou de son passé troublant que par ses idées…]

Face aux idées, le plan du colonialisme couvre deux aspects : un aspect général qui s’occupe des affaires mondiales et un aspect particulier qui s’intéresse aux pays colonisés. Nous avons, par ailleurs, évité de nous engager dans des discussions de nature politique générale, quoique le fondement du sujet soit d’ordre politique.

L’idée n’est combattue que parce qu’elle est un élément efficace dans la vie politique. Néanmoins, nous n’avons pas voulu de nous laisser entrainer dans des réflexions d’ordre politique par souci de n’aborder le thème que sous l’angle strictement intellectuel.

Si l’on place ces considérations aux abords du miroir déjà présenté, nous arriverons a conclure comment un système monté de cette manière émet des reflets frustrants qui sont répercutés sur le nom que ce miroir reproduit.

Le lecteur musulman auquel s’adressent les idées, justement ciblées, répercute sur elles et d’une façon mécanique ce que reproduit sur lui-même le « miroir frustrant » du nom de l’auteur de ces idées. Ce nom constituera le point de rencontre où se croisent les reflets du renoncement et ceux de la frustration qu’il reçoit de ce miroir, des reflets qui répercutent sur ce même nom les insinuations négatives émanant du coefficient personnel des écrivains. Les écrivains qui ont été impliqués dans le montage du système cité.

Le système en question se déclenche d’une façon autonome, d’après des règles psychologiques déterminées que le colonialisme manie parfaitement dans le domaine de la lutte idéologique. Il sait que d’une manière générale, le lecteur musulman ne dispose pas de facultés suffisantes pour appréhender et examiner les choses a leur juste valeur, à cause du retard de son pays, au point qu’il ne fonde pas ses jugements sur les idées directement a partir de leur valeur intrinsèque et selon leur nature mais sur leur forme que reproduit un miroir quelconque. II fonde ses jugements, pour ainsi dire, sur la forme que le colonialisme vent justement bien mettre en apparence dans le miroir. II porte son opinion, dans cet ordre, d’après l’image répercutée sur la vision. II ne la saisit pas intellectuellement. Il l’appréhende suivant la lumière psychique a laquelle elle est soumise de l’extérieur, non selon ses arguments intrinsèques.

[…]

Et c’est là précisément le plus haut degré atteint par le colonialisme dans la lutte idéologique et au cours de laquelle il applique, avec une rare précisions, le principe de l’opacité, d’un cote, et le principe de l’efficacité, de l’autre…


 

Autres montages du colonialisme

Il est inutile de rappeler constamment que le colonialisme est le mal par excellence et qu’il est présent dans le concret. Notre accord sur ce point est établi et ne souffre d’aucune équivoque.

A partir de ce point justement, deux voies défilent dans l’esprit qui veut soumettre le problème pour examen. La première découle d’une question qui nous interpelle a travers un certain degré de clarté lorsque nous nous demandons : Pourquoi ce mal existe-t-il ?

La deuxième prend son point de départ a partir d’une interrogation fondamentalement différente. Sa clarté est différemment perçue lorsque nous demandons : pourquoi, nous autres musulmans, sommes-nous singulièrement soumis en victimes a ce mai ?

Si nous avions accorde au sujet un tant soit peu de méditation, nous serions arrivés a conclure que les deux chemins mènent a des situations et a des résultats diamétralement différents.

La première question nous plonge vraiment dans le monde de la métaphysique, en ce sens que le problème posé ne trouve pas de solution pratique ou, en fait, aucune solution, du moment que tous les éléments du problème sont hors de notre portée et sont soumis a (‘influence de causes et de facteurs qui nous échappent.

Pourquoi le mal existe-t-il ? Pourquoi le diable existe-t-il ? Pourquoi le colonialisme les incarne t-il ?

Ces interrogations expriment en fait une seule et même question qui épouse différentes formes.

[…]

Si nous nous engagions dans La métaphysique il se pourrait que nous arrivions a polémiquer sur le sexe, masculin ou féminin, du colonialisme.

Et quand bien même cela pourrait se produire, je demeure absolument convaincu que le colonialisme nous montrera une première fois que nous sommes face a un male et une autre fois face a une femelle, avant de nous laisser désemparés, plongés dans notre égarement. Pis encore, il se pourrait aussi que deux écoles émergent chez nous, accompagnées de deux doctrines qui s’opposeraient sur la question. Le colonialisme ferait assurément tout son possible pour attiser l’esprit polémiste entre les deux parties pour que toutes les énergies et toutes les potentialités intellectuelles dans le monde musulman soient gaspillées et dispersées dans ce débat stérile…

Lorsque la chicane culmine et aboutit a une querelle exacerbée, le colonialisme intervient pour tenter de faire admettre dans les deux camps l’idée que celui qui s’abstient de participer a ce débat et refuse de s’engager dans la controverse est un traitre. II arrivera à la limite de convaincre que celui qui ne prend pas position dans la question du sexe du colonialisme – masculin ou féminin – est un apostat ou un traitre aux yeux des deux doctrines.

Le colonialisme publiera évidemment lui-même et a son compte, l’accusation et la condamnation. II en affichera le texte sur les murs de la cite…

Laissons là le débat sur le sexe du colonialisme pour voir quels sont les effets de cette attitude sur le cycle de révolution intellectuelle et sociale dans les pays musulmans. En posant le problème à travers une approche métaphysique et en considérant ses conséquences sur le comportement de l’individu par rapport au colonialisme, nous arriverons à déduire qu’il sera forcement dans l’une des situations suivantes :

Une situation de servitude et de soumission ;
Une situation de haine et de révolte.

Nous constatons effectivement que ces deux situations sont vécues dans la société islamique depuis que celle-ci a senti le poids autoritaire du joug du colonialisme et qu’elle s’est efforcée de s’en débarrasser. Nous relevons par ailleurs qu’il y a parmi les musulmans ceux qui perçoivent le colonialisme comme un diable et lui témoignent la rancœur et l’aversion dues a un diable, et d’autres, a l’inverse, qui voient en lui une providence. Il est en conséquence glorifie parce que ses adeptes croient que la richesse est entre ses mains… du moins en ce bas monde.

II y a en fait, dans les deux cas, un résultat de l’illustration métaphysique a travers laquelle la question fondamentale est placée.

Nous ferons montre d’un certain degré d’ineptie et de vanité au cas on nous jugerions que le colonialisme ignore ces situations psychiques. Au surplus, le sérieux nous fera défaut si on considère que le colonialisme est très au fait de ces situations et qu’il ne les exploite pas à dessein dans ses plans.

Il faut savoir également comment, face a ces deux cas, le colonialisme se détermine et arrête sa position. Nous avons évoqué très brièvement son attitude quand nous avons parlé de la muleta qui met progressivement en fureur le taureau jusqu’à son exténuation totale.

Nul doute que dans son cas, le colonialisme fera indéniablement tout pour que ceux qui vouent de la haine au diable redoublent d’aversion et de rejet et que tous ceux qui lui doivent leur succès lui courbent leur échine souple et lui multiplient les témoignages de reconnaissance et de gratitude.

Quoique ces deux attitudes s’opposent du point de vue éthique, il n’en demeure pas moins qu’elles produisent le même effet sur le plan pratique puisqu’elles constituent la clef de voute dans le plan échafaudé par le colonialisme pour hypnotiser la conscience islamique et l’empêcher d’aborder les problèmes en suspens.

Des qu’il s’aperçoit que le problème est en passe d’éveiller les soupçons et de susciter des interrogations de curiosité, le colonialisme se met a agiter la muleta et a augmenter les sommes d’argent destinées à corrompre les consciences de certains dirigeants musulmans, des consciences placées dans une boite destinée a recevoir les subsides. Le problème s’enrobe de nouveau d’une chape d’obscurité.

Les pays musulmans ont acquis au moins une idée sur un tel geste destiné à les distraire et ils savent quelque chose sur cette méthode de changement de sujet, au cours de leur lutte livrée contre le colonialisme ces dernières années.

[…]

Certes, au cours de leur histoire politique moderne, tous les pays musulmans ont vécu un épisode plus au moins similaire. Dans tous les cas, autrement dit, le colonialisme tire profit des mêmes situations psychologiques lorsqu’il attise l’ire aveugle des masses et alimente, avec démesure les ambitions de leurs dirigeants.

II est clair que ce procédé demeurera invisible parce qu’il est logé au fond de nous-mêmes, il s’y insère grâce a nos prédispositions à recevoir passivement les inspirations et les insinuations susceptibles d’orienter nos comportements. Il y a en effet des laboratoires spécialisés dans la chimie politique. Une spécialisation très poussée prépare les formules de ces insinuations et en encombre notre subconscient par des voies idoines. Il suffit qu’un spécialiste effleure une touche discrète pour que notre subconscient libère une forte décharge de colère et de révolte d’une part, ou de flagornerie et de vénération d’autre part. Selon qu’il s’agit d’un sentiment délivré par les masses, un sentiment qui nous met face a une simple décharge d’émotions et de facteurs psychiques, ou de quelques sommes d’argent a mettre pour corrompre la conscience de certains dirigeants !

Nous sommes ici aux prises avec deux problèmes. La question des facteurs sociaux et des insinuations reste cependant l’élément le plus déterminant à notre avis. Les facteurs qui en découlent font bouger des millions de gens, débonnaires et généreux, alors que l’argent ne mobilise que certains individus cupides a la conscience faite de tirelires, a l’instar des consciences qui ont livre le Congres algérien en 1936… au colonialisme.

Le premier problème nous intéresse donc en raison de son rapport avec le comportement des musulmans en général. Il faut, en premier lieu, noter a ce sujet les effets trop voyants dans ce comportement. Nul besoin d’une introspection pour les méditer. Ce qui est intéressant plus particulièrement, par contre, ce sont les facteurs occultes qui sous-tendent ce comportement, ce qui commande d’aborder les choses non pas a travers une optique politique qui touche seulement a leur aspect extérieur et apparent mais de les examiner sous l’angle psychologique profond.

Il arrive trop souvent de détecter dans un problème déterminé des causes multiples. Cette diversité épouse en général les contours et les formes extérieures uniquement car elles donnent l’impression d’être nombreuses vu que leurs impacts sur notre esprit se gravent dans des conditions différentes, suivant le moment et le lien causal. Des que la forme du problème revêt, au gré des circonstances, un aspect extérieur nouveau, nous pensons indûment qu’il s’agit d’une cause nouvelle dans son fondement.

[…]

La défaillance notée dans la position de l’individu, aux prises avec ses propres problèmes, reproduit une somme de lacunes et de carences en politique.

Aussi l’examen d’une question à l’échelle de l’individu engendre-t-il les mêmes effets à l’échelle de la société, si on procède en pratique comme il se doit.

Le problème de l’homme musulman face a la lutte idéologique est que son comportement reste assujetti au reflexe conditionne tel que défini par Pavlov, si bien qu’il ne peut disposer librement de sa réflexion ni de son action a partir d’un choix qui découle du libre arbitre, selon des critères déterminés dans sa logique et suivant le jugement de sa conscience. La manœuvre poursuivie par le colonialisme repose en effet sur des objectifs a atteindre par la voie des règles issues de la théorie de Pavlov.

Chez le musulman, ce reflexe conditionné est tout naturellement entretenu, en raison d’inspirations cultivées avec l’instinct de défense et nées depuis l’offensive coloniale des débuts du XIXe siècle.

Ce reflexe se manifeste également d’une façon mécanique, a coup d’insinuations et d’incitations auxquelles les laboratoires spécialises soumettent ces sentiments de temps a autre pour attiser la tension des énergies de défense et les porter a un degré bien au-dessus du niveau requis. L’individu se trouvera ainsi dans un état de tension anormal.

Sans hésitation, il est possible d’affirmer que ce sont ces mêmes motivations qui se déchainent en état anormal. Ces insinuations négatives ont apparemment fait du musulman l’homme le plus repoussé et le plus rejeté au XXe siècle, un homme qui évolue en marge de la société mondiale contemporaine.
Ce qu’il faut noter lorsque nous observons son comportement sous d’autres cieux, aux confins des régions islamiques, régions en contact avec le monde extérieur, nous constaterons qu’il agit trop souvent, sinon toujours, en tant qu’accusé ou pourfendeur des autres. C’est le comportement d’un individu marginalisé et rebuté au sein de la société mondiale du XXe.

Cette situation pèse autoritairement sur sa destinée au moment où le devenir du monde se décide dans la concertation de l’humanité consensuelle.

II est inutile d’affirmer que le colonialisme connait parfaitement cette situation anormale de notre comportement. Et pour cause : il l’utilise a bon escient pour nous isoler de la société internationale, tout comme il isole le combattant sur le front de la lutte idéologique au sein d’une société déterminée.

[…]

C’est dans de telles conditions que les laboratoires spécialisées peuvent distraire toutes nos facultés intellectuelles et matérielles par des batailles fictives, au cours desquelles nous entendons le crépitement des armes tambour battant de la guerre mais, envoûtes, nous n’y affrontons que fantômes. Nos yeux restent obnubiles par des mains de maitres occultes.

Quand un cri de victoire retentit chez nous, c’est pour annoncer qu’un fantôme a disparu de la scène et pour donner l’impression que nous l’avons victorieusement battu.

L’histoire musulmane contemporaine n’est pas dénuée de telles batailles imaginaires dans lesquelles des spectres sont battus, a l’instar de la bataille livrée par Djamel Eddine El Afghani et Mohamed Abdou contre Ernest Renan et Gabriel Hanotaux.

[…]

Nous l’avons déjà constaté en 1948 lorsque nous avons perdu une bataille imaginaire contre une entité fantoche nommée Israël, qu’un prestidigitateur ingénieux appelé Churchill et son élève doué Truman agitaient devant des yeux hypnotises.

En un mot, nous demeurons disposes encore a gaspiller du temps, dilapider de l’argent et a cogiter inutilement.

Il faut ajouter a cet état de fait que chaque fois que nous nous mettons dan une telle situation, le colonialisme charge le spécialiste du jeu de l’ombre concevoir spécialement pour nous une bataille imaginaire qui éloigne les responsables dans les pays musulmans des vrais problèmes.
C’est notre sentiment a regard de certains projets importants, lorsque ceux qui en assurent la charge tentent de mobiliser les idées, les plumes et les fonds pour défendre l’islam contre les attaques des orientalistes.

Devant de tels projets, le colonialisme exprime sa joie des qu’il en est informé, si toutefois il n’est pas lui-même l’inspirateur indirect de l’idée puisque de tels projets mobilisent des fonds, occupent des plumes et des idées pour des questions futiles.

Nous aurons, a l’inverse, le sentiment qu’il montrera des signes d’inquiétude dans le cas où quelqu’un se soustrairait a son envoûtement pour tenter de dire que le problème n’est point dans la défense de l’islam lequel, au demeurant, puise son immunité dans sa valeur intrinsèque et dans la protection divine, mais la question, toute la question, est de savoir comment apprendre aux musulmans a assurer eux-mêmes leur défense grâce aux moyens que recèle l’islam.

L’ire du colonialisme est provoquée lorsque le problème est considéré dans cette nature. Il perd le contrôle de la situation dans ces conditions au point que les gens n’ergotent plus sur son sexe, s’il est masculin ou féminin. La question quittera le monde de la métaphysique et de l’impénétrable pour entrer dans le monde du sérieux. Elle sera abordée ainsi a la lumière conjuguée de la psychologie et de la sociologie. Les conditions qui font le lit du colonialisme et celles qui favorisent la colonisabilite seront examinées suivant les règles adéquates.

Nous sommes ainsi au cœur du chapitre.

[Malek Bennabi développe le thème de l’adaptation du colonialisme aux nouveaux défis et l’inventions de nouvelles techniques de manipulation et de diversion. Il montre à l’opposé du système colonialiste comment le monde musulman reste sans capacité d’adaption et de luttes appropriées pour se défendre du fait de son incompétence à se libérer de sa politique émotive et de son inertie qui bloque tout effort et toute perspective de changer le rapport des forces , et le rapport d’intelligence et la définition des priorités… Il montre ensuite comment on modifie le miroir de renoncement en créant un autre miroir qui va envoyer des reflets négatifs sur l’idée le cercle personnel et le cercle social de l’auteur de l’idée. Il faut corrompre l’environnement personnel et social pour corrompre l’idée ou la mettre dans un système réfléchissant la frustration et le renoncement…]

L’originalité de ce nouveau montage est dans sa capacité d’attirer l’attention d’un écrivain donné sans qu’il s’aperçoive qu’il est devenu lui-même une source d’emission d’insinuations qu’il répercute à son tour, ceci en plus des réflexes conditionnés dirigés contre ses propres idées.

[…]

Généralement, en effet, les idées sont dotées d’une immunité propre et d’un pouvoir d’autodéfense qui leur confèrent une autorité par laquelle elles imposent une censure sur tout ce qui petit nuire a leur portée significative ou qui menace de leur faire perdre leur unité : l’intrusion est immédiatement repérée et exclue.

C’est le cas des idées coraniques qui ont usé de leur propre force des siècles durant contre toute tentative d’altération ou de déformation et ont imposé leur contrôle sur toute idée étrangère qui s’attaque a leur cercle, excluant du coup toute charge d’insinuations négatives apportées par l’intrus… dans le but, en dernier ressort, de la désarmer de tout effet négatif sur la conscience musulmane.

Toutes les tentatives insidieuses employées pour dénaturer le Coran ont connu le même sort à travers l’histoire. En raison du fait que les idées coraniques tout particulièrement et les idées en tant qu’idées d’une manière générale jouent, dans le cadre de certaines conditions sociales, le rôle de filtre face aux idées indésirables ou suspectes, que des mains invisibles veulent introduire dans leur cercle.

[…]

Pourquoi cette tentative d’infiltration dans le cercle des idées coraniques a-t-elle échouée, éliminant ainsi toute pénétration insidieuse chargée de défiance et de frustration dans la conscience islamique?

La réponse est que cette conscience est elle-même préservée par une immunité spéciale contre la frustration. Elle était d’emblée immunisée par son intégrité morale qui refusait l’accès a tout microbe venant de l’extérieur à dessein de lui nuire. En clair, elle n’était pas disposée a s’avilir.

Elle est par ailleurs immunisée grâce à une qualité intellectuelle qui constitue tout particulièrement la pierre angulaire dans la lutte idéologique. C’est cette qualité qui nous permet de saisir mécaniquement la valeur des idées en tant qu’idées et de réaliser l’importance de la lutte idéologique et son danger. Cette qualité constitue un filtre qui bloque les idées fausses et les empêche de s’introduire dans le cercle des idées authentiques, afin de désagréger leur unité et de déformer leur image.

Nous arriverons à conclure ainsi qu’en réalité, la force qui garantit l’immunité d’un cercle des idées donné est une valeur éthique qui nécessite une intégrité, qu’elle impose en toutes circonstances d’une part, et une valeur intellectuelle qui permet d’établir un net discernement entre l’utile et le nuisible, d’autre part.

Au cas on ces deux conditions fondamentales feraient défaut dans une société, les idées perdraient alors leur immunité au même titre que celui qui s’engage dans la lutte sous leur bannière contre les insinuations malveillantes produites dans les laboratoires de la politique scientifique pour faire face aux besoins de la lutte idéologique dans les pays colonises.

Dans pareille situation, les idées perdent toute leur efficacité dans la société on, au demeurant, elles n’ont plus de pouvoir de contrôle, de filtrage et de rectification. C’est-à-dire là où elles n’ont pas acquis encore de telles qualités.

De ce fait, le cercle de ces idées devient vulnérable et reste exposé a toutes les formes d’insinuations malveillantes dirigées contre elles, sans qu’elles puissent répliquer à ce défi.

[…]

En fait, une société qui vit une double crise éthique et intellectuelle, a l’échelle de ses dirigeants, ne peut garantir en général les conditions d’immunité et d’efficacité aux idées. Pis encore, elles deviennent vulnérables aux pénétrations pernicieuses en raison d’un déficit éthique relevé dans leur milieu ou d’un déficit intellectuel qui les a trahies.

En examinant toutefois cette situation a la lumière des enseignements forgés dans une longue expérience, nous déduirons que c’est l’insuffisance intellectuelle qui constitue le plus déterminant des facteurs qui aident le colonialisme dans ses démarches sur le front de la lutte idéologique.

L’expérience démontre que le drame des idées, chez nous, se joue en réalité sur cet axe.

[…]

Les idées sont particulièrement soumises aux irradiations que répercutent sur elles le cercle personnel de leur auteur et son cercle social, privées de surcroît de toute protection que pourraient assurer un quelconque contrôle, filtre ou ajusteur.

[Malek Bennabi en conjuguant exemples, expérience personnelle et analyse théorique va montrer comment le colonialisme va mettre au point des mécanismes plus élaborés pour que leurs conséquences sur les idées produites par le cercle personnel de l’auteur engagé dans la lutte idéologique et son cercle social soient répercutés sur ses idées comme des miroirs de renoncement et de frustration. Si le cercle personnel de l’auteur peut être relativement maitrisé par l’auteur de l’idée, il n’en est pas de même pour son cercle social qui est difficile à maîtriser tant par son étendue que par sa complexité. Ces deux cercles vont, du fait du niveau culturel et de la conscience politique, agir négativement sur l’auteur et sur ses idées. Quand l’auteur, faute de trouver protection et refuge au sein du même front de combat, il est contraint de prémunir contre son environnement par son retrait de la vie sociale et à arriver l’isolement qui devient une pression psychologique épuisante et dramatique. Le colonialisme et ses agents vont introduire dans le cercle social de l’auteur d’idées engagé dans la lutte idéologique des perturbations artificielles et mensongères pour corrompre l’image de l’auteur ou le pousser à l’isolement pour empêcher le rayonnement, la crédibilité et la diffusion de ses idées. La bataille que se livre le colonialisme et l’auteur de l’idée va donc se jouer également dans ces cercles. Le colonialisme va tenter d’en faire des miroirs de frustrations et de renoncement. L’auteur va tenter se protéger tout seul, dans un combat moral et psychologique titanesque car lui fait défaut la protection d’un front de résistance qui le protège et qui oppose au miroir de renoncement et de frustration un autre miroir celui de la fermeté et de l’épanouissement de l’idée et de l’élargissement du cercle qui adopte et défend cette idée ainsi que son auteur. ]

[…]

Il (le colonialisme) évalue en conséquence, à la lumière de sa connaissance précise du domaine, que la poursuite de la mise en œuvre de sa stratégie une première fois, puis une deuxième laquelle est suivie d’une troisième, etc., débouchera soit sur l’établissement d’une démarcation pratique entre le combattant (de l’idée) et la cause pour laquelle il s’est engagé dans le combat, soit sur sa mise à l’écart de cette même cause, à travers une séparation morale lorsqu’il le persuade de la tentative vaine et insensée de l’atome de démolir la montagne.

C’est là l’ambition et la volonté du colonialisme. Il arrive que son destin lui échappe. Il est entre les mains de la Providence. L’atome et la montagne évoluent suivant cette volonté divine.


 

Autres conséquences de la lutte idéologique

Le problème est tel que la politique émotionnelle, qui est une expression de la pensée atomistique dans la réalité concrète devient une politique impuissante à formuler un jugement juste de cette réalité. Un jugement suppose une base vers laquelle il faut revenir et un critère auquel on se réfère. Il suppose également la formation et la coordination d’un ensemble d’idées. Je veux dire que le jugement suppose un exercice intellectuel qui ne s’accorde pas avec la pensée atomistique.

[…]

Nous avons déjà traité le thème sous un angle uniquement passif ; autrement dit, nous avons exposé des cas qui montrent comment le colonialisme nous trace la voie afin d’annihiler certaines idées ou comment il agit pour leur barrer l’accès vers la conscience des masses.

Dans le présent, il s’agit de l’aspect actif qui met en relief cette fois la manière utilisée par le colonialisme pour créer des idées qui lui sont favorables comment il les colle dans la conscience des masses et comment, enfin, il s’emploie à vanter leurs mérites au marché de la politique émotionnelle.

[…]

… Cette incapacité n’est pas une nature intrinsèque à la pensée islamique, comme le prétend l’orientaliste Gibb, mais une conséquence des évolutions historiques qui l’ont affectée depuis l’époque post-almohadienne, plus particulièrement depuis l’ère du colonialisme et de la colonisabilité. Ces évolutions l’ont privé des qualités d’une logique qui a frayé le chemin de la civilisation islamique et qui a ébauché la voie à la civilisation moderne.

Lorsque l’esprit est dénué de ces qualités et lorsqu’il perd ces critères qui l’éclairent sur la bonne voie, les catastrophes politiques s’annoncent à la porte en conséquence. Le colonialisme s’en trouve conforté dans la faculté d’atteindre ses objectifs contre les pays et les religions sous des bannières sacrées comme « Islam » ou « Patrie ».

[…]

Nous constatons à partir de là l’attention attachée par la colonialisme aux tendances hostiles au régime de l’autocritique et comment il entretient ces tendances parce qu’elles soutiennent les déviations qu’il veut introduire à travers les idées exprimées dans la politique d’un pays qui veut se débarrasser du carcan colonialiste. Il fait tout son possible, par ailleurs, pour détruire les idées imprimées. Il ne faut pas qu’elles accomplissent leur rôle régulateur et ajusteur. Il atteint ce but en suscitant les penchants incarnés par des individus ou par des « composés d’individus » qui, soi-disant, incarnent le combat contre le colonialisme sous une forme, pour soumettre le peuple colonisé aux méfaits de la politique émotionnelle, et l’empêcher ainsi d’atteindre un stade politique fondé sur ce que l’homme politique cité dans le premier chapitre a qualifié de « science qui ne se trompe pas ».

Le colonialisme applique dans ce domaine la méthode du « crever l’abcès ». Il réunit en effet toutes les forces qui lui sont hostiles sous l’emprise de l’émotion afin qu’elles ne se regroupent pas sous l’égide de l’idée imprimée. Tantôt il agite la muleta en un lieu choisi pour focaliser sur lui les forces adverses, tantôt il éclaire ce même lieu pour attirer l’attention des masses et les distraire, afin d’occulter un autre lieu où se déroule la vraie bataille.

[…]

L’examen de l’action du colonialisme dans le domaine intellectuel dans un processus intégral, c’est-à-dire dans une bataille de libération depuis son déclenchement, montre que le système de sécurité évoqué fonctionne en deux temps :

a- durant l’étape pré-révolutionnaire, le colonialisme joue le rôle de la bannière qui place au-dessus de la tête du peuple les slogans envoûtants liberté, indépendance, patrie, etc., a dessein d’occuper les attentions et de les éloigner des idées techniques, dont le but est de chercher justement les voles pratiques susceptibles de réaliser ces slogans ;

b- durant l’étape post-révolutionnaire, a l’ère de l’étape de l’organisation qui suit la libération, il s’emploie à dénaturer ces mêmes slogans afin de semer le doute dans les esprits et le remords dans les cœurs et de cultiver la nostalgie de l’époque coloniale.

C’est ainsi que la politique émotionnelle est utilisée comme un « système de sécurité » dans une première étape pour geler les énergies libératrices dans le lieu où le colonialisme agite l’étoffé rouge, puis dans une deuxième phase pour menacer les idéaux sous lesquels les combats de libération ont été menés.

Dans les deux cas, le colonialisme vise par des moyens appropries éloigner le pays colonise de certaines idées. Si elles émanent de l’intérieur, il lui sera facile d’utiliser les moyens de pression et de terreur pour dissuader ceux qui s’y engagent sous leur étendard. Si elles émanent de l’extérieur, autrement dit si leur initiateur a échappé au colonialisme directement, ce dernier sera contraint de s’adapter aux nouvelles conditions de la lutte idéologique et il usera alors des moyens scientifiques déjà cites, lorsque nous avons décrit les deux types de « miroir de frustration » dans les chapitres précédents.


L’avocat « compromettant »

Avant 1939, l’idée du Wahhâbisme s’est imposée aux yeux du colonialisme comme une lutte chargée de périls, car elle représente le centre de gravité dans la lutte livrée contre le monde arabo-musulman. Le colonialisme songeait sans relâche aux moyens de s’en débarrasser jusqu’à ce que le pétrole ait effectivement exaucé ce vœu.

L’Angleterre a utilisé les moyens de la force pour détruire Abdelaziz Ibn Séoud. Londres a tenté d’allier contre lui les adversaires de son règne, ligués autour d’Ibn Rafada et Eddarwish, afin d’affaiblir ses forces par des révoltes continues.

Londres voulait cependant, en premier lieu et avant tout, détruire l’idée elle-même sur laquelle est fondé ce règne et sur la base de laquelle le jeune état saoudien a été bâti. Elle a appliqué pour ce faire ce qu’on peut appeler plan de « l’avocat compromettant ». L’avocat qui nuit à son client en prétendant assumer sa défense.

Le porte-parole du gouvernement de Londres ne laissait passer aucune occasion pour rappeler vivement l’amitié que témoignait l’Angleterre à Ibn Séoud. L’idée Wahhabite a achevé son rôle d’idée imprimée aux environs de 1925 pour entamer son nouveau rôle d’idée exprimée depuis lors, c’est-à-dire depuis la constitution de l’Etat saoudien dans ses frontières actuelles…

Si la méthode de « l’avocat compromettant » est utilisée en premier chef dans le domaine politique, c’est-à-dire dans le domaine des idées exprimées dans les pays colonisés, elle est employée également dans le cas des idées imprimées.

[Malek Bennabi explique aussi ,comment un homme de grande valeur et très compétent peut devenir négatif, opportuniste, démissionnaire du fait que sa carrière annoncée comme brillante se trouve compromise par le veto du colonialisme et des dirigeants du pays colonisés qui ont accès à l’indépendance… Le colonialisme peut l’utiliser comme « avocat compromettant contre les siens, à son insu ou de son propre gré, moyennant quelques gratifications dans des postes qui flattent son ego et qui permettent de prouver son hors jeu positif dans la lutte idéologique contre le colonialisme et son instrumentalisation par le colonialisme dans la lutte idéologique contre les idées imprimées]

Ce sont là des réalité qui continueront à nous échapper tant que nous manquerons de critères absolus et abstraits qui déterminent directement la valeur des idées, sans qu’elles soient incarnées par une quelconque personne qui les défende soit par conviction, soit à la manière de « l’avocat compromettant »…

… dans les pays colonises, autrement dit, des pays où il faut s’accorder sur un fait : les gens ne soumettent pas les idées a travers des réflexions personnelles directes mais a travers les reflets répercutés sur eux par l’ « avocat compromettant » ou a travers l’image répercutée sur eux par le « miroir de frustration »…

[…]

Une personne qui n’évalue pas les choses a travers une réflexion personnelle directe risque de les soumettre a des jugements qui émanent des insinuations qu’elle reçoit, non selon la réalité concrète, explicite ou implicite, car elle n’essaie pas de réunir tous les éléments d’appréciation et de jugement en une seule opération mentale. Elle agit ainsi sous l’effet de sa propension prononcée pour l’atomisme.

L’ « avocat compromettant », l’« amitié compromettante » et le « miroir de frustration » sont en fait les différentes touches du clavier d’un instrument sur lequel s’exécutent des doigts habiles, doués dans la symphonie particulière de la lutte idéologique.

Nul ne peut cependant se mettre a cet instrument perfectionné s’il n’est pas arme de ce qu’on peut appeler la gymnastique ou l’algèbre des idées ou s’il n’a pas de connaissances sur les idées en tant qu’entités biologiques qui accomplissent leur rôle dans des conditions organiques déterminées. A défaut de ces conditions, ces idées ne jouent aucun rôle. Bien plus, elles meurent lorsqu’elles ne sont pas unies, elles deviennent inertes, sans vie et sans aucune utilité, dans la synchronisation des notes de la musique de la lutte idéologique dans le monde.

[…]

Une entité vivante est ce qu’elle est. En l’encombrant ou en l’amputant d’un membre, nous la métamorphosons et elle ne restera plus l’entité initiale…

Le colonialisme applique évidemment ces méthodes. Tantôt il tente de fragmenter l’idée, comme s’il cherchait à désintégrer son énergie explosive, tantôt il tente le contraire lorsqu’il lui applique une sorte de multiplication pour l’intégrer dans un ensemble d’idées secondaires, qui ajoutent au volume de l’idée originale des éléments inertes et apathiques. L’effet produit est le ramollissement de sa portée dans les idées…

Parfois, ces règles sont appliquées sous la forme de « glissement » tantôt sous la forme de «l’interchangeabilité », tantôt sous la forme de l’ « amputation ».

La méthode de « glissement » est appliquée lorsque l’objectif recherché est d’empêcher que l’étude se concentre sur une idée déterminée. Lors des débats, des idées nouvelles sont ainsi traitées successivement de façon que les discussions ne débouchent, en fin de compte, sur aucune solution pratique…

La méthode de I’ interchangeabilité est pratiquée lorsque le colonialisme estime qu’il est son intérêt, alors que les débats sont vifs autour d’une idée, de lancer dans l’arène du combat une idée nouvelle qui soit moins préjudiciable pour son intérêt.

Quant à la méthode de l’amputation, elle s’applique lorsqu’un débat sur un thème très important, anime dans un quotidien national par exemple, est en passe de parvenir à un résultat. Les rédacteurs du journal (matériellement, ils sont avec le colonialisme) tournent la page tout bonnement et ignorent le sujet. Le débat suspendu devient ainsi sans objet. L’auteur qui s’y est engage se trouve subitement désarmé comme si une main invisible lui avait retire sa plume au moment même ou la bataille entrait dans sa phase décisive.


 

Conclusion :

Les idées n’évoluent pas en vase clos, dissociées du monde des personnes comme c’est le cas dans les « idéaux de Platon ». Il n’est pas possible de dissocier l’aventure d’une idée de son initiateur, quel que soit le degré du sondage de l’abstrait ; bien au contraire, son odyssée se déroule entièrement sur terre. En résumant ces considérations, nous dirons : le colonialisme tente en premier lieu de faire d’un individu un traitre agissant contre la société au sein de laquelle il évolue. S’il échoue dans sa tentative, il s’efforcera d’inverser les rôles en poussant cette fois pour que l’individu en question soit lui-même trahi par sa société, par des individus sans scrupules, interposés.

Quoi qu’il en soit, il y a des vérités qui ne peuvent être rapportées qu’à titre posthume, par les morts, ensevelis sous terre, protégés ainsi par le trépas…

… Tout notre souhait, enfin, c’est la constitution dans nos pays d’une ligue d’intellectuels qui se chargerait de mettre à nu, d’éventer les attaques perpétrées par le colonialisme sur le font intellectuel pour que les idées n’y soient pas exposées sans secours ni voie de salut.

Malek Bennabi


Traduit de l’arabe par Nour-Eddine Khendouzi – Edition El Borhane – Algérie

1 Les animateurs de ce début de l’islahisme (réforme) qui a commence a Constantine a la fin du XlX siècle ont été disperses. La bibliothèque de cheikh Mohanna, riche et précieuse, a ete saisie et lui-même a été mute de la medersa de Constantine vers celle d’Alger. Cf. Malek Bennabi : Les Conditions de renaissance.

2. II s’agit probablement de la « doctrine Eisenhower ».

On se rappelle que le président Eisenhower, après l’affaire de Suez, avait essayé en janvier 1957 de rétablir « l’ ordre » au Moyen-Orient en proposant aux divers pays arabes une aide importante, mais (‘opinions arabe, généralement favorable a Nasser, avait poussé les gouvernements à refuser l’aide américaine, d’ou l’échec de cette doctrine. (N.d.T.)

Via http://liberation-opprimes.net/la-lutte-ideologique/


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  1. bennabi dit :

    Salut
    je voulais seulement vous informer que le livre traduit dont vous faites citation, est une traduction d’une traduction. Or,l’original existe désormais,depuis une année ou deux, pas plus. Malgré les efforts de Nour-Eddine Khendoudi, le traducteur de la traduction, une comparaison fait ressortir des différences qui rendent l’original, publié par les édition Samar, plus intéressant.

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