DzActiviste.info Publié le dim 25 Mai 2014

La NSA enregistre la totalité des conversations téléphoniques des Bahamas Terrorisme ? Non, la drogue, mais c’est pareil

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Mercredi 21 mai 2014

Selon des documents d’Edward Snowden, la NSA collecte et enregistre la totalité des communications téléphoniques des Bahamas. Une information qui fait suite à la révélation en mars d’une action identique envers un autre pays. Cette opération de l’agence américaine, nommée SOMALGET, relance une fois encore la question de l’utilisation des pouvoirs de la NSA en dehors de la lutte antiterroriste.

Frederic Jacobs (licence CC-BY 2.0)

De la légitimité des programmes de surveillance 

Fin mars, la publication de documents d’Edward Snowden provoquait une fois encore une polémique. Selon les informations du lanceur d’alertes, la NSA collectait et stockait l’intégralité des conversations téléphoniques d’un pays tout entier. Le nom du pays n’était pas donné, pas plus que les raisons qui avaient poussé l’agence de sécurité à procéder à un tel enregistrement massif. Les mêmes documents montraient en outre que la NSA pratiquait l’espionnage direct de 122 chefs d’États, dont Angela Merkel (ce que l’on savait déjà depuis l’année dernière).
La vraie question qui se dégage maintenant de ces informations à répétition ne concerne plus vraiment la faisabilité technique de ces opérations aux proportions gargantuesques. La NSA se justifie depuis le début de l’affaire Snowden en invoquant la lutte contre le terrorisme. Plusieurs responsables s’étaient ainsi relayés devant les commissions sénatoriales pour expliquer les avantages de programmes tels que Prism. Ainsi, plusieurs dizaines d’attentats auraient été court-circuités grâce à ces activités.

Toutes les communications téléphoniques des Bahamas sont aspirées 

Mais de nouveaux documents permettent d’en savoir davantage sur l’espionnage direct de pays entiers. Publiés par Glenn Greenwald, le journaliste à l’origine de la première interview de Snowden, ils montrent comment la NSA a mis en place la collecte de toutes les conversations téléphoniques des Bahamas. Le programme, nommé SOMALGET, fait partie d’un autre, plus vaste, appelé MYSTIC. Dans ce dernier, plusieurs pays tels que le Mexique, le Kenya et les Philippines, sont surveillés pour en récupérer des métadonnées. Mais pour les Bahamas et le pays dont il était question en mars, l’envergure est toute autre.

Deux questions priment : pourquoi et comment ? Mettons de côté la première pour nous concentrer d’abord sur la mise en place de ce programme. Dans les cas « classiques » de surveillance, la collecte des données peut se faire au moyen de très nombreux systèmes d’analyse et d’écoute. Mais dans celui des Bahamas, la collecte suppose que des défenses beaucoup plus nombreuses soient percées afin d’accéder, non plus simplement aux métadonnées, mais aux données elles-mêmes.

Simultanément la lutte contre les cartels…

Mais la NSA insiste également sur les fondements juridiques de ses programmes et le contexte dans lequel une opération est mise en place. Dans le cas de SOMALGET, il s’agit en fait d’un partenariat avec la DEA, la Drug Enforcement Administration, un service fédéral de police du Département de la Justice. Principale structure de lutte contre la drogue et les cartels, un lien a été établi avec la NSA pour que cette dernière puisse être en mesure de surveiller toutes les conversations. En théorie, la DEA se retrouve ainsi avec la capacité d’être avertie dès qu’une conversation relative à la drogue se met en place. Le fonctionnement est identique au cas de l’autre pays abordé en mars, NSA fournissant donc un historique sur 30 jours.
Cette connexion entre l’agence et l’administration est réalisée par l’intermédiaire d’une division spéciale de la NSA, nommée ICN, pour International Crime and Narcotics. Dans un mémo interne datant de mai 2012, l’agence se félicite du « grand succès » obtenu via cette opération et indique combien une telle base de données peut avoir de la valeur pour les analystes du renseignement. Le rapport insiste également sur la supériorité des données sur les métadonnées, qui permettent d’avoir des informations précises plutôt que de déduire des tendances via des méthodes analytiques et statistiques.

… et l’accumulation d’un matériel précieux de renseignement 

Ce qui rend l’affaire des Bahamas si particulière est qu’elle illustre comment les administrations et les agences peuvent interagir. Car dans la pratique, la NSA a été appelée à la rescousse pour suppléer la DEA. À la base, il s’agit d’une mission de cette dernière, qui dispose d’accès fournis légalement pour obtenir des informations via les écoutes et autres méthodes d’espionnage. La NSA a profité de ces accès « légaux » pour mettre en place ses propres programmes. Il y a d’ailleurs des chances que le cas du pays abordé en mars soit très proche de celui des Bahamas.
Le problème est que des faits particulièrement bien établis cadrent désormais mal entre eux. D’un côté, la NSA enregistre des conversations téléphoniques à l’échelle d’un pays tout entier, avec la capacité de stocker un imposant historique d’un mois. De l’autre, la même agence justifie ses programmes devant le Sénat américain en invoquant la lutte contre le terrorisme. Mais ici, il n’y a pas de terrorisme : les Bahamas sont décrits comme une « démocratie stable qui partage des principes démocratiques, des libertés individuelles et une application de la loi avec les États-Unis ». Un rapport publié l’année dernière par le State Department mentionnait même explicitement que le pays n’était pas un danger car la menace terroriste aux Bahamas était faible « faible, voire inexistante ».

« C’est surprenant cette vision à court-terme du gouvernement » 

Dans l’article de Glenn Greenwald, l’ancien agent du FBI Michael German donne un avis qui résume toute la problématique actuelle : « C’est surprenant cette vision à court-terme du gouvernement. Qu’ils ne puissent pas voir que l’exploitation d’un mécanisme juridique à un tel degré que vous pourriez en perdre la justification de ces accès – c’est là que la communauté du renseignement agit d’une manière qui court-circuite ses intérêts à long terme, et clairement [ceux] de la sécurité nationale des États-Unis ».
Évidemment, la NSA n’a pas souhaité commenter l’affaire. Sa déclaration sur le sujet est parfaitement alignée avec les autres, soulignant que « la suggestion que la collecte de renseignements étrangers de la NSA est arbitraire et sans limite est fausse ». Elle rebondit également sur la question classique des données de citoyens américains qui pourraient être prises dans les filets en indiquant que des procédures sont mises pour « protéger la vie privée des américains ». Ce qui ne répond bien entendu pas à la question de la légitimité de l’enregistrement de toutes les conversations téléphoniques d’un pays.

 


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