DzActiviste.info Publié le mar 5 Fév 2013

La Primauté de la Kasma sur l’Entreprise

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par Kamel Daoud in Le Quotidien d’Oran 

« Un rapport d’inimité de principe». Une phrase d’une précision hallucinante publiée par le «Financial Times», le journal anglais, dans un article concernant le climat des affaires en Algérie. Un climat qualifié d’impossible, d’invivable, d’absurde et de schizophrénique: sur papier l’Algérie est une Suisse pour les hommes d’affaires, dans le réel c’est une Corée du nord. Les raisons? On les connait tous. Il suffit de rencontrer un bon chef d’entreprise en Algérie, chez lui, en en privé, pour avoir le portrait d’un martyr ou d’un homme qui a la fortune d’un riche et les idées d’un«harrag». A cause de tout, de tous, des blocages, des walis, du foncier, des administrations, des pressions, de la sous qualification, du pétrole…. etc. La liste est longue.

Mais c’est l’expression de «un rapport d’inimité» qui a retenu l’attention du chroniqueur. C’est ce qu’a trouvé le «Financial Times»,par la bouche d’un expert, pour parler du rapport entre le privé, l’investisseur et le Pouvoir. Et cela, on le sait en Algérie : le peuple et le Pouvoir détestent le privé, l’entreprise libre, l’investisseur. Cette catégorie est encore vue à travers la grille stigmatisante de la colonisation ou de la bourgeoise honnie par le socialement. Un chef d’entreprise est vu, d’en bas, comme voleur de sueurs, et d’en haut comme parasite de l’Indépendance acquise par les armes, pas par les cotisations de guerre. Mal vu et revu donc. L’investisseur étranger reste encore perçu, à travers la paranoïa policière des années 70, lui aussi. «Quand j’entre dans une administration, je suis, je le sens, perçu d’abord comme un coupable ou un voleur, un fraudeur, avant même d’ouvrir mon dossier et ma bouche», dira un jour un jeune chef d’entreprise au chroniqueur. Et c’est partout pareil : il y a une inimité de principe entre le pouvoir et l’homme d’affaires.

La solution ? Certains s’en accommodent : ils payent cette administration et cette bureaucratie et cette inimité en temps et en argent et en courbettes. D’autres se mettent sous protection d’un cercle de pouvoir pour éviter l’inimité trop frontale. Du coup, au lieu d’avoir une élite de capitaines d’industrie, on a fini par avoir une caste de prête-noms célèbres. Ou avoir des victimes : on ne juge jamais un politique en Algérie, un chef de parti, un ex du pouvoir, mais un homme d’affaires peut être pendu, exilé, jugé, traîné devant les tribunaux, réduit en faillite. La déclaration de patrimoine des «politiques» reste un mythe, celle des hommes d’affaires est une obligation ou une filiation. D’où la naissance d’une sorte de libéralisme algérien abâtardi: soumis au «politique», en marge du politique, client du politique, prête-nom du «politique» ou parasite du politique ou désespéré du politique. Le seul poème plus long que l’Iliade de Moufdi Zakaria, en Algérie, c’est celui des lamentations des investisseurs ou chefs d’entreprise découragés sur un projet, un secteur, un segment réservé à certains clients du régime ou éliminés parce que tel autre chef d’entreprise est plus proche des hommes qu’il faut, que des formulaires qu’il faut… etc.

Un homme d’affaires algérien qui travaille dans la marge et le louche est plus proche d’une certaine tolérance du Pouvoir qu’un homme trop honnête : le premier est servile, le second trop indépendant de l’indépendance et il ne peut pas être taxé facilement.

Reste à définir ce «principe». Il est un peu post-socialiste, un peu post-guerre de libération : un homme d’affaires est mal vu par un homme de la légitimité historique car ce dernier croit que les hommes d’affaires, les chefs d’entreprise privés profitent de lui, de sa jeunesse, de ses sacrifices et du pays. L’investisseur «privé» est la menace absolue contre l’homme de la kasma. L’homme de la kasma ne veut pas d’un libéralisme où la chambre de commerce contrôle la gouvernance plus que la kasma et lui impose les candidats et les programmes et les priorités. Un homme de la kasma tire sa légitimité de son alliance ou de son histoire nationale, pas des chiffres d’affaires ou de la plus-value créée. Créer des militants reste mieux vu que créer des emplois. En plus, il ne faut jamais oublier que le régime, chez nous, est d’essence parasite: il parasite le pétrole ou votre chiffre d’affaires. Vous ne pouvez pas donc être indépendant de lui, ni l’être trop. Il en mourra. Et c’est ce qui explique qu’il vous tue avant.

Et il en va de même face à l’investisseur étranger avec qui le pouvoir développe le même malaise : l’investisseur étranger est vu, traité, rejeté ou accepté selon des critères politiques purs ou de parasitages des contrats stratégiques et pas selon la rentabilité que cela peut avoir pour l’économie nationale. Le marché algérien est marchandé comme carte politique, occasion de soutien ou de complaisances internationales ou de corruptions, et pas comme argument pour développer l’attractivité du pays et ses concurrences et ses richesses. C’est de l’ANSEJ international en gros.

A la fin, impossible de faire des affaires sauf en sans factures et impossible d’investir sans trouver qui décide dans ce pays ou trouver ce qui plaît vraiment à celui qui décide ou savoir s’il décide vraiment. Il paraît, à la fin, que cet article du «Financial Times» fait fureur au Maroc. On comprend là-bas que plus l’Algérie apparaît comme une Corée du nord, plus le Maroc s’affirme comme une Corée du Sud.


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