DzActiviste.info Publié le mar 28 Fév 2012

La proclamation de Novembre 54, toute une histoire

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La proclamation de Novembre 54Ce 20 octobre 1954, Bouadjadj fut contacté par Didouche qui voulait lui confier une mission importante. Normalement, Bouadjadj ne devait recevoir d’ordres que du chef de la zone 4 : Rabah Bitat, chargé de l’Algérois. Mais Bouadjadj restait très lié avec Didouche, son copain de jeunesse. Et le Saint-Just de cette révolution naissante avait grande influence sur l’organisateur des commandos terroristes d’Alger. Si Bouadjadj reconnaissait la direction collégiale formée par le comité des Six, pour lui Didouche était le véritable chef de la révolution. Plus que le chef, l’âme. Zoubir Bouadjadj savait que le véritable organisateur, celui qui avait déclenché le mouvement, groupé les idées, réuni le petit noyau originel était Boudiaf, ça ne l’empêchait pas de penser que Didouche était le ferment de cette pâte qui levait doucement. Par son enthousiasme, sa foi, sa vigueur, il était le symbole de la révolution. Bouadjadj avait eu souvent des prises de bec avec Ben Boulaïd, avec Boudiaf, jamais avec Didouche. Leur jeunesse les rapprochait. Pour Zoubir tout ce que disait son ami était parole d’évangile et il se souvenait qu’un jour où, par négligence, il n’avait pas contacté Didouche au jour et à l’heure prévus, celui-ci, follement inquiet, avait téléphoné aux commissariats et aux hôpitaux pour vérifier s’il n’avait pas été victime d’un accident. Cette préoccupation constante de Didouche pour les hommes qu’il avait entraînés dans l’aventure toucha beaucoup plus Bouadjadj que le sermon qu’il méritait. Il devait être ensuite d’une régularité d’horloge.
Ce mercredi, Didouche avait donc rencontré Bouadjadj et lui avait confirmé ce qu’avait dit Bitat : l’heure était proche. Et à ce propos un problème se posait. Didouche révéla à son ami que, le jour J, un double tract serait envoyé à des personnalités d’Algérie, aux journaux, aux ambassades pour annoncer le début de la révolution et les buts qu’elle poursuivait. Boudiaf et lui-même avaient rédigé ce tract, il s’agissait maintenant d’en revoir la forme et de le ronéotyper. Ouamrane avait bien la machine en Kabylie mais personne ne savait la faire fonctionner.
Didouche demanda à Bouadjadj de contacter l’homme qui pourrait à la fois revoir et, éventuellement, corriger le texte et tirer 450 à 500 exemplaires de chaque tract.
« Mais je ne connais personne qui puisse faire cela, protesta Bouadjadj.
— Laisse donc, moi je le connais mais il ne fait pas partie du groupe. Il va donc falloir le contacter et le convaincre de travailler avec nous. Et vite parce que, maintenant, le temps presse. »
Son ami avait respecté la loi du silence quant à la date fixée, mais c’était un nouvel indice pour Zoubir. C’était maintenant une question de jours, sinon d’heures.
 Didouche lui apprit que l’homme qui pouvait les aider était un très bon militant M.T.L.D. : Mohamed Laïchaoui. Il était instruit et avait fait un long stage de journaliste à Paris.
« Il va pouvoir nous indiquer la meilleure forme pour les tracts, précisa Didouche. Et en plus il sait faire tourner une ronéo. » Le jeune chef souligna l’importance de la mission. Bouadjadj ne devait pas se faire repérer. Le journaliste pouvait refuser et bavarder. On convint de faire établir le contact par Kaci Moktar.
« Attention, Zoubir, c’est très important. Il ne faut pas qu’il y ait de faux pas ! »
Deux jours plus tard, Bouadjadj stationnait au coin de la rue de l’Union et du boulevard Thiers, tout près des Halles centrales dans Belcourt. Il était inquiet. Le sergent Ouamrane devait prendre en charge Laïchaoui et le mener vers la ronéo, qui se trouvait en sécurité dans son secteur. Le journaliste, contacté par Kaci Moktar, n’avait pas manifesté un enthousiasme débordant pour participer à la « troisième force ». Kaci s’était contenté d’amener l’homme au groupe sans commettre l’imprudence de lui parler de la mission qu’il devrait accomplir.
« On te demandera simplement de te servir de tes connaissances, avait-il ajouté. C’est tout. » Mohamed Laïchaoui, sincère nationaliste, malgré sa méfiance avait accepté de rencontrer « un chef ». Et Bouadjadj, qui avait téléguidé et surveillé toute l’opération sans jamais apparaître, venait de voir entrer le militant dans le café d’Ahmed Zaouane, boulevard Thiers, lieu de rendez-vous fixé par Kaci.
Le journaliste en ressortit quelques instants plus tard pour stationner à la porte comme cela lui avait été conseillé. On pouvait agir. Bouadjadj était soulagé. Le premier pas était fait. L’homme était au rendez-vous. Il vit la Vedette bleue transformée en camionnette, s’arrêter devant le café. Ouamrane, que Zoubir avait rencontré auparavant et qui connaissait le signalement de Laïchaoui, en sortit et se dirigea vers le journaliste. Les deux hommes échangèrent quelques mots que Bouadjadj ne pouvait entendre. Et soudain il vit Ouamrane saisir l’homme par le bras d’une poigne irrésistible. La force du sergent l’avait toujours impressionné. Ouamrane avait entraîné l’homme vers la voiture. Sans lui lâcher le bras il ouvrit la portière et le fourra sur la banquette. Il s’assit près de lui. La Vedette démarra.
« Voilà un kidnapping ou je ne m’y connais pas », pensa Bouadjadj.
Le journaliste n’avait pas dû être très chaud pour se mouiller dans l’affaire. Ouamrane l’emmenait vers Krim qui le conduirait à Ighil-Imoula, une dechra (petit village) de Zamoun. Le chef kabyle le convaincrait mieux pendant la route que sur le trottoir. Et puis s’il ne marchait pas, il en savait déjà trop pour être lâché dans la nature.
Surtout un jour comme celui-là ! Zoubir Bouadjadj, qui avait été mis dans le secret de la répétition générale, avait donné la veille le signal à ses cinq chefs de commando de se tenir prêts à intervenir.
L’heure H était fixée au vendredi 22 à minuit. Les hommes étaient déjà prévenus. Zoubir stopperait l’opération aux alentours de 22 heures. Il avait toute confiance en ses hommes mais il savait bien que dans la lutte clandestine il fallait toujours être sur le qui-vive. Si l’un d’entre eux flanchait et racontait ce qu’il savait à la police, il serait fixé dans la nuit. Au plus tard le lendemain matin. Bouadjadj n’avait pas peur pour lui, car aucun des hommes de base ne le connaissait, mais pour ses chefs de groupe. S’il y avait une fuite l’un d’eux risquait d’être arrêté. Chacun avait pris ses précautions. Si cela se produisait l’homme arrêté devait tenir trois ou quatre heures devant les interrogatoires pour donner à chacun le temps d’être averti et de changer de domicile. Le cloisonnement avait été soigneusement respecté et devait, le cas échéant, être efficace.
Zoubir Bouadjadj qui venait de donner un jour et une heure-bidon à ses hommes aurait donné cinq ans de sa vie pour connaître le jour et l’heure exacts. Ce vendredi soir il se sentait l’estomac noué. Il savait l’opération nécessaire pour leur sécurité à tous mais il aurait tant voulu ne pas stopper l’opération à 22 heures. Lui aussi commençait à vivre sur les nerfs !


Article original rédigé par aziz3d et publié sur Guerre d’Algérie
Reproduction interdite sans autorisation


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