DzActiviste.info Publié le ven 19 Juil 2013

La question de La Question. Autour de la mort d’Henri Alleg

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Le texte qui suit avait été commandé par le site Grotius à la suite de la publication de la biographie d’Ali Boumendjel en 2010,1 il n’a finalement jamais été mis en ligne. Le voici donc publié, en écho à la nouvelle du décès d’Henri Alleg, ami de Boumendjel et compagnon dans la lutte, dont le témoignage avait beaucoup compté pour la rédaction de cet ouvrage. 

Le 24 mars 1957, la presse annonce la mort à Alger de l’avocat Ali Boumendjel, d’une chute du 6e étage du bâtiment où il était retenu par les parachutistes. La version officielle est celle du suicide. Les mémoires du général Aussaresses, publiées en 2001, confirmeront les doutes qui pèsent – dès l’origine – sur cette interprétation, en reconnaissant que l’homme avait été assassiné. L’événement fait grand bruit à Alger comme à Paris.

Couverture de l'ouvrage Ali Boumendjel. Une affaire française, une histoire algérienne (Belles Lettres, 2010).

Couverture de l’ouvrage Ali Boumendjel. Une affaire française, une histoire algérienne (Belles Lettres, 2010).

Ce qui provoque l’affaire Boumendjel, c’est la prise de position de René Capitant, qui avait été à Alger le professeur de droit d’Ali Boumendjel : ce gaulliste, résistant et ancien ministre du GPRF2 annonce dans une lettre ouverte à son ministre de tutelle la suspension de son cours de droit.

Tant que de telles pratiques – auxquelles, même en pleine guerre, nous n’avons jamais soumis les prisonniers allemands – sont prescrites ou tolérées contre les Algériens par le gouvernement de mon pays, je ne me sentirai pas capable d’enseigner dans une faculté de droit française. J’interromprai donc mon cours.

Révoquez-moi, si vous le voulez, si vous le pouvez. J’accueillerai avec satisfaction tout ce qui contribuera à rendre publique ma protestation contre des faits susceptibles de déshonorer la France si elle restait passive devant eux.3

Son geste sert de déclencheur à une avalanche de réactions. Dans les jours qui suivent, les Français qui ont connu Boumendjel prennent position dans la presse : les camarades militants du Mouvement de la Paix (Albert-Paul Lentin, Michel Bruguier), les journalistes (Jean Daniel, qui avait été au lycée avec Boumendjel à Blida) expriment leur chagrin ; ils livrent leur interprétation du parcours de l’homme, ainsi que leurs doutes concernant sa mort. Les collègues avocats (le bâtonnier René-William Thorp ou Maurice Garçon) interrogent publiquement la légalité des actions menées en Algérie. D’autres encore activent dans l’ombre : François Mauriac, Pierre-Mendès France, alors que dans les lycées, le spectaculaire geste de Capitant cristallise une opposition jusque là diffuse à la guerre, autour de personnalités comme Madeleine Rebérioux. L’écrivain Vercors renvoie sa légion d’honneur en protestation et dans les jours qui suivent la mort de Boumendjel, Henri Marrou, J.-M. Domenach, André Philip, Paul Ricœur ou Lanza del Vasto se retrouvent pour dénoncer la politique de « pacification ». « Qui a tué Me Ali Boumendjel ? » titre à la une France Observateur, le 28 mars 1957. Le gouvernement est interpelé à l’Assemblée nationale et obligé de justifier l’attitude des militaires : Robert Lacoste, le ministre résidant en Algérie ironise alors sur le « déséquilibre mental » évident de l’avocat, comme pour expliquer son « suicide ».

Mais à travers la presse nationale, tous témoignent de ce qu’avait été la vie de Boumendjel, de son militantisme au sein du parti de Ferhat Abbas (l’Union démocratique du Manifeste algérien), de ses liens amicaux avec les communistes, de son engagement pour la paix et pour l’indépendance. Ils s’interrogent : Boumendjel était l’homme du bon combat ; il était amoureux de la culture et de la langue française, était profondément démocrate, défenseur des principes de la révolution française tout en étant nationaliste ; il était en somme tellement éloigné de l’image que l’on se fait des fellagha (des brigands) du Front de libération nationale ! Ce faisant, ils changent l’image du parti nationaliste aux yeux de toute une partie de l’opinion publique. La comparaison établie maintes fois entre Boumendjel et Pierre Brossolette conduit à attribuer au FLN l’aura d’une résistance légitime à l’oppression coloniale.

À vrai dire, qu’Ali Boumendjel soit mort sous les tortures lors de son interrogatoire ou qu’il ait été poussé à se donner la mort pour ne plus subir une fois de plus la torture lors de l’interrogatoire auquel il allait être à nouveau soumis par les mêmes parachutistes, le problème moral, juridique et politique demeure le même. Nous imputons à la Gestapo la mort de Brossolette et celle de Médéric au même titre que celle de d’Estienne d’Orves.4

À l’Assemblée nationale, l’un des députés qui interpellent le gouvernement s’exclame :

Est-il exact que Me Boumendjel ait été gardé par les parachutistes dans une prison clandestine depuis le 2 février ? Il semble que de telles prisons existent en Algérie et que les personnes arrêtées y subissent sinon des tortures, du moins des interrogatoires épuisants. Cela nous rappelle des souvenirs douloureux.5

Dans les lettres de condoléances adressées à la famille par des anonymes émus, certains se présentent comme instituteurs, militants communistes, résistants, et associent, avec effroi, l’armée française au nazisme. L’on n’imagine mal aujourd’hui que, douze ans à peine après la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’une des clefs de l’opposition française à la guerre d’Algérie réside dans la réactivation des souvenirs de l’occupation. Les plus troublantes signatures sont d’ailleurs celles des anciens déportés, notamment celui-ci, qui signe simplement de son numéro de déportation : « Sachsenhausen 84541 ».

Tous mettent en cause dans leurs articles l’armée et ses méthodes durant la « Bataille d’Alger » dans le cadre des pouvoirs exceptionnels confiés à la 10e Division parachutiste du général Massu, notamment la détention par les militaires, en dehors de tout contrôle par les pouvoirs civils. Le parcours de Boumendjel – reconstitué en croisant témoignages d’époque, entretiens et comptes rendus donnés régulièrement par l’armée à une presse désireuse de connaître le sort de ce prisonnier célèbre – permet de retracer son cheminement au sein de l’appareil répressif organisé par les parachutistes, d’un lieu de détention et de torture à l’autre. Il révèle comment les militaires parviennent à glisser leur version des faits dans la bouche des prisonniers à force de torture. Il indique également que malgré les mauvais traitements, la victime n’est pas réduite à une totale impuissance : après plusieurs semaines de détention, Boumendjel semble avoir « avoué » en effet en détail d’énormes responsabilités qui n’étaient pas les siennes, notamment celles d’un de ses collègues avocats demeuré en liberté ; comme pour protéger son ami de la répression. Il n’a avoué par ailleurs aucune de ses responsabilités effectives. L’examen au plus près de l’action des militaires et de leur discours en direction de la presse est un exemple frappant de cette réalité de la guerre qu’il est bon de rappeler aujourd’hui, alors que des méthodes similaires sont employées en Irak, en Afghanistan et évidemment à Guantánamo Bay: la torture ne sert pas à obtenir des renseignements fiables ; elle ne sert pas à faire parler. L’étude des mécanismes de la scène de torture par les historiens, les psychologues, les anthropologues, montre en effet qu’elle a plus souvent pour effet de faire taire.6 Et que d’autre part, les renseignements obtenus sous la torture sont tout sauf fiables. Aussaresses lui-même dans ces mémoires revient sur la qualité des « aveux » spectaculaires faits par Boumendjel pour l’accuser – non sans cynisme – d’une légère « folie des grandeurs », en exonérant l’armée de ses méthodes de renseignement.

Rien de bien nouveau : au 18e siècle déjà, le juriste Cesare Beccaria condamnait la torture, non pas seulement pour sa cruauté, mais aussi pour son inefficacité.7 L’affaire Boumendjel a été, en 1957, le premier des grands scandales liés à l’usage de la torture : elle est suivie par les cas de Djamila Bouhired, de son ami Henri Alleg, de Maurice Audin, puis de Djamila Boupacha, rendus célèbres par la mobilisation du parti communiste, de certains intellectuels français et par la publication d’ouvrages emblématiques, au premier rang desquels, La Question, d’Henri Alleg.8

Couverture l'ouvrage La Question, d'Henri Alleg, Les éditions de Minuit, 1958.

Couverture l’ouvrage La Question, d’Henri Alleg, Les éditions de Minuit, 1958.

L’opposition à la torture a été largement menée à l’époque au nom des valeurs humanistes. Elle rappelle toutefois également que dans le débat sur la torture, l’on doit refuser de se laisser enfermer dans un choix entre humanisme et efficacité du renseignement où l’urgence du choix posé par le « ticking bomb scenario » fait voler en éclat les valeurs humanistes les plus solidement ancrées9 ; que ce qui doit être mis en question, c’est l’affirmation – finalement assez rarement interrogée dans l’espace public, et pourtant discutable – de l’efficacité de la torture.

Fils, mosquée d'Açif el-Hammam, juin 2013 © Malika Rahal

Fils, mosquée d’Açif el-Hammam, juin 2013 © Malika Rahal

  1. Malika Rahal, Ali Boumendjel. Une affaire française, une histoire algérienne, Paris : Belles Lettres, 2010 et Alger : Barzakh, 2011
  2. Le gouvernement provisoire présidé par Charles de Gaulle durant la guerre
  3. L’Express, 29 mars 1957.
  4. L’Express, 29 mars 1957.
  5. Ibid.
  6. Françoise Sironi and Raphaëlle Branche, « La Torture aux frontières de l’humain », Revue Internationale des Sciences Sociales, 174, 2002, 591.
  7. Cesare Beccaria, Des délits et des peines, 1764, Flammarion, 1993.
  8. Voir notamment Henri Alleg, La Question, Paris: Minuit, 1958, ; Pierre Vidal-Naquet, Affaire Audin, Paris: Minuit, 1958 ; Jacques Vergès and Georges Arnaud, Pour Djamila Bouhired, Paris: Minuit, 1957 ; Voir également l’ouvrage rédigé un peu plus tard par le poète, et par ailleurs beau-frère d’Ali Boumendjel,  Djamal Amrani, Le Témoin, Paris: Minuit, 1960.
  9. Le “ticking bomb scenario”, ou scenario de la bombe à retardement, est un récit fictionnel destiné à questionner la légitimité de la torture : imaginons qu’on ait arrêté une personne, qui détiendrait les informations nécessaires pour empêcher une action terroriste – l’explosion d’un bombe a retardement par exemple – qui fera de nombreuses victimes, est-il légitime d’utiliser la torture ? Ce récit oblige à se focaliser sur la question de la légitimité (doit-on ou pas torturer ? De nombreuses victimes innocentes ou une seule victime supposée coupable d’emblée ?) sans questionner la fabrication de ce récit, son contexte et sa réalité.  Voir notamment David Luban, ‘Liberalism, Torture, and the Ticking Bomb’, Virginia Law Review, 91 (2005), 1425-1461.


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