DzActiviste.info Publié le lun 18 Mar 2013

LA RENCONTRE

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Il y a 19 ans, le 10 mars 1994, était assassiné Abdelkader Alloula, le grand dramaturge oranais, mondialement reconnu. Il n’y eut ni enquête ni recherche des
coupables et de leurs commanditaires dans une ville livrée à la terreur. Bien des années après, les Oranais verront les plus hauts responsables policiers et militaires de la ville, ceux qui
étaient en fonction durant les années sanglantes, se déchirer devant les tribunaux, s’accusant mutuellement d’avoir trempé dans le trafic de drogue et faisant état de « désaccords » graves quant à
la manière de mener la lutte antiterroriste. De quoi donner froid dans le dos et décupler l’indignation.

En mémoire du grand ‘Abdelkader, Chiricahua réédite le texte hommage écrit par son ami et camarade, Messaoud Benyoucef.

 

 

Il gravissait les escaliers en compagnie de son épouse, celle-ci lui tenant le bras comme l’on fait dans la bonne société, tout en
observant, maintenant, le décalage imperceptible qui continuait -tout de même- de marquer la distance entre l’homme et la femme. Le couple se présenta devant la porte d’entrée monumentale de ces
lieux que les gens n’avaient pas encore appris à domestiquer ; il faut dire qu’ils n’avaient pas l’habitude de les fréquenter. Sauf peut-être ce monsieur, en complet-veston strict avec sa dame si
élégante dans sa robe de soirée, ce monsieur qui a l’air bien sûr de lui et qui, pourtant, marque quelque désarroi face aux deux appariteurs (placeurs) qui discutent avec un petit homme en bleu
de travail, le bleu-de-Chine comme on l’appelle ici. Le petit homme, très brun, bossu, vociférait en faisant de grands gestes de ses bras trop courts ; les appariteurs riaient à gorge déployée au
discours de celui que tous les habitants de la cité connaissaient bien : il s’agissait d’un éboueur à la langue bien pendue et qui passait tous ses moments de liberté, dans le grand parc
municipal, à haranguer les animaux du zoo auxquels il vouait un amour à peine croyable.


Alors, l’homme au complet-veston crut comprendre. Mais la chose était tellement extravagante qu’il préféra s’en assurer auprès de
l’un des appariteurs. Ce dernier confirma : « Oui, la soirée est réservée aux éboueurs et aux dockers ». Le petit homme brun ponctua avec son petit rire chuintant et de vastes mouvements de mains :
« La classe ouvrière s’empare du théâtre, ce soir ! ». L’homme au complet-veston saisit sa femme par le bras et dévala l’escalier qui ouvre vers la grande place sur laquelle veillent deux
lions hiératiques. Derrière la porte, en retrait, très discret, les bras croisés sur sa large poitrine, se tenait un homme à la taille haute et aux cheveux frisés. Il avait observé la scène avec
une placidité absolue. Mais à qui l’aurait approché, l’éclat amusé et attendri du regard aurait révélé l’intense émotion qui l’habitait.


De son pas lent et mesuré, il quitta son poste d’observation et emprunta la galerie qui longe l’orchestre, alors que tintait la
sonnerie annonciatrice du spectacle. Traversant les bureaux de l’administration, il pénétra dans les coulisses, écarta très légèrement une des lourdes tentures d’angle ; son regard embrassa la
salle de théâtre aux velours rouges et aux lambris d’or ; un superbe petit opéra à l’italienne, grouillant maintenant d’habits bleus de dockers et d’éboueurs s’interpellant d’une travée à
l’autre, et des voiles blancs de leurs femmes, toutes installées aux premiers balcons et dans les loges. L’homme partit d’un grand éclat de rire.


Le rideau se leva et une voix inouïe saisit les spectateurs au ventre ; un chant inclassable, une mélopée foudroyante, une voix
d’airain.


Derrière le chanteur, un écran blanc s’illumina d’images cinématographiques représentant des tampons et des cachets.


Le goual traditionnel, Erwin Piscator et Bertolt Brecht s’étaient emparés de la scène du théâtre d’Oran et les ouvriers, leur
parterre naturel, avaient la primeur de la représentation des Sangsues – El Alag – de Abdelkader Alloula, ce géant placide aux yeux doux, qui arpente maintenant la coulisse et dont le pas, sans
qu’il en ait conscience, scande la mélodie métallique que Mohamed Haïmour martèle, puissamment. C’était en mai 1969.


Celui qui s’était tellement investi dans l’organisation syndicale de cette soirée -jeune homme pressé de mettre ses actes en
cohérence avec ses idées-, et qui chemina ensuite longtemps avec le géant tranquille, a de la peine à maîtriser son émotion à cette évocation.


Car il est des rencontres définitives. Celles qui vous rendent meilleur.




Messaoud BENYOUCEF,

Paris, mars 1996


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