DzActiviste.info Publié le jeu 4 Oct 2012

La Syrie: la solitude d’un peuple

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Kamal Guerroua, universitaire.

« La force et la faiblesse des dictateurs est d’avoir fait un pacte avec le désespoir de peuples»

Georges Bernanos (1888-1948)

De manifestations pacifiques spontanées à une violence armée concertée, le feuilleton du printemps arabe en Syrie aurait viré au cauchemar et emprunté la voie de l’enlisement. Ainsi le pays s’enfonce-t-il de jour en jour dans une tornade aussi incompréhensible qu’indéchiffrable non seulement pour l’observateur extérieur mais aussi et surtout pour la quasi totalité des syriens. Ce qui donne on ne peut plus l’impression d’un profond délabrement dans tous les sens. D’évidence, l’absence d’une version officielle impartiale des faits aussi bien de la part de l’opposition que du pouvoir et l’imposition d’un black-out médiatique sur le développement de la situation sur le plan interne a ajouté à l’imbroglio damasquin une pointe de complexité insoutenable. Sur le plan international, le blocus est systématique. Dépêché en urgence par l’O.N.U et la ligue arabe en tant qu’envoyé spécial en remplacement de Kofi Annan qui aurait préféré jeter l’éponge et laisser le bateau syrien en rade plutôt que d’assister impuissant à un échec programmé de toutes ses initiatives, Lakhdar Brahimi aura vraiment du pain sur la planche d’autant que les ramifications de ce que l’on pourrait appeler hinc et nunc une «question d’Orient» (1) vont au-delà de toutes les prévisions possibles et laissent entrevoir une véritable concurrence stratégique de l’Occident, sinon pour être plus précis une nouvelle guerre froide sur fond de glacis diplomatique entre d’une part la Russie et d’autre part les États Unis ainsi que ses alliés. Dans la foulée, Brahimi insiste, soutenu par toutes les organisations humanitaires à l’échelle planétaire, sur l’imminence d’une crise alimentaire aux contours incontrôlables alors que l’Occident comme ensemble hétérogène observe un silence pour le moins que l’on puisse dire complice sur cette grave dérive d’Al-Assad. Mais ce jeu d’intérêts

en vaut-il réellement la chandelle? Il est tout à fait clair que de tout temps l’hégémonie des grandes puissances a sacrifié sur l’autel de l’indifférence les intérêts des petits pays et qu’une diplomatie, aussi efficace soit-elle, ne saurait en aucun cas contourner les labyrinthe de la Realpolitik. En Syrie, maintenant que la barre des 30 mille victimes est largement atteinte au bout de 18 mois de révolte, on serait malheureusement bien loin du schéma classique d’un «conflit de basse intensité» dans la mesure où tout l’espace géostratégique du Moyen Orient en est concerné. C’est inévitablement d’un génocide à ciel ouvert perpétré par le clan d’Al-Assad contre l’humanité et le bon sens que se

souviendront avec amertume les générations futures.

En conséquence, les interrogations n’en finissent pas: qui saura de quoi seront faits les lendemains de la Syrie? Qui saura également ce qui va advenir de toute la Mésopotamie si ce train infernal continue à rouler à pleine vitesse? Qui saura si le peuple syrien qui, de nos jours, n’arrive plus à contenir ses coulées de laves pourrait reprendre confiance dans ses gouvernants même au lendemain d’une probable chute des bourreaux du Damas? Sans doute personne. Et puis, la mouvance islamiste des salafistes et des frères musulmans ainsi que la nébuleuse terroriste d’Al- Qaïda en profiteraient-elles pour se lancer à l’assaut du pouvoir ou resteraient-elles tout simplement tapies dans le brouillon révolutionnaire? Quel serait en fin de compte le rôle des américains et des russes dans «le confectionnement» de la nouvelle carte de la région? Le plan de G.M.O (grand moyen-orient) et le projet de «l’Union pour la Méditerranée» de l’ancien président Sarkozy dont la Syrie et l’Irak sont successivement les pièces maîtresses seront-ils mis à jour ou reportés à une date ultérieure si Obama est encore réélu et tout particulièrement sous la houlette du président Hollande? L’avenir est à présent incertain et tous les pronostics sont plus hypothétiques que jamais. De son côté, le secrétaire général de l’O.N.U Ban Ki-moon reste plutôt circonspect et parle d’une «guerre par procuration» tout en demandant à ce que le clan d’Al-Assad montre de la compassion envers son peuple alors que le fameux «triangle chitte» formé de (l’Iran, la Syrie et le Hezbollah), pays classés auapravant par les américains dans la case des «pays voyous» (rogue states) se replace dans «l’axe de résistance» face à l’impérialisme israélo-américain. On sent en filigrane même «une percée perso-turque et une régression arabe au Moyen Orient. Dernièrement, l’Iran s’est paré des oripeaux d’un nouveau leader des pays non-alignés. Un véritable pavé dans la mare aux yeux de l’Oncle Sam. En vérité, quoiqu’en aient prédit ou déduit les cercles de la bien-pensance à l’abri de la

fournaise syrienne, la réalité du terrain en Syrie se prête à toutes sortes de travestissements: le pays martyrisé, saigné à blanc, pillé, saccagé et mortifié n’a plus sauveur. Désormais, il est un fait indéniable, le peuple syrien est seul à affronter la barbarie du pire et la communauté internationale, du haut de son piédestal d’ordonnatrice des relations interétatiques et de garante de la souveraineté des peuples se complait comme à son habitude dans une hibernation constante. On dirait que ces bébés, ces femmes et ces vieillards qui tombent chaque jour comme des mouches sous les éclats d’obus et les tirs à bout portant des mitraillettes habitent une planète autre que la nôtre. Et si la Syrie était un film! c’était le cri hystérique d’un rebelle de Homs, très en rage suite aux nombreuses manifestations en cascade dans tout le monde arabo-musulman ayant suivi la diffusion sur internet des quelques extraits d’un navet diffamatoire contre le prophète de l’Islam alors que les siens souffrent le martyre sans que personne ne bouge le petit doigt. Le paradoxe est d’autant plus saisissant qu’il semble bien clair que les musulmans n’aient pas tiré les leçons de leur passé car un simple fétu de paille aurait suffi à détourner leur attention de ce qui les frappe dans leur chair et leur

esprit. Que ce soit «les versets sataniques» de Rushdie à la fin des années 80, les caricatures mystificatrices du journal danois, «l’innocence des musulmans » du quidam Sam Bacile ou les aberrations de Charlie Hebdo, lequel mérite avec tous les égards que l’on doit au métier du journalisme la dénomination de «charte pour ados», la littérature de l’infamie, de la haine, de la xénophobie et du racisme d’une poignée d’ultraconservateurs de tous bords continue de distiller le virus du choc des civilisations cher à Samuel Hentington. Ironie du sort, les charniers collectifs, les tueries massives, les images de sang et des ruines qui viennent de la Syrie n’émeuvent pas grand monde ni en Orient ni encore moins en Occident. Tout devient à force de se répéter un processus routinier «l’idéologie totalitaire peut être saisie comme contenu de croyances mais aussi comme mécanisme d’éviction du réel» affirme le penseur Phillipe de Lara (2)

Sans l’ombre d’un doute, la posture ambivalente et velléitaire des puissances occidentales s’inscrit dans une dynamique du pragmatisme stratégique qui jure avec les idéaux des droits de la personne humaine et de la défense des libertés dont elles se proclament. La monstruosité du clan d’Al-Assad a atteint son acmé. Les forces de sécurité, les groupes paramilitaires comme la milice «shabiha» placée sous la haute autorité du frère du président Maher Al-Assad ont au départ poussé la population contestataire vers la violence et s’ingénient présentement à embourber l’A.S.L (l’armée syrienne libre) dans la fange des conflits interconfessionnels (3). Celle-ci, l’armée syrienne libre s’entend, n’a, semble-t-il, pas pu se tailler une légitimité suffisante auprès des masses. C’est pourquoi, elle peine à s’imposer dans la bataille décisive d’Alep. Fort probablement, les batailles des rues et des quartiers risquent de transformer la nature de conflit en lutte anti-terroriste qui sera menée tambour battant par les nervis du régime en place. A dire vrai, face à l’intransigeance du couple sino-russe, le ministre de la défense français évoque la possibilité de l’installation d’une zone d’exclusion aérienne selon les termes de la charte onusienne de 1973. Ce qui fait penser à l’avatar libyen où les forces de l’O.T.A.N au lieu de protéger les civils, ont cherché derrière la tête d’El Gueddafi, impitoyablement lynché devant les caméras des mois après la campagne militaire de «l’Harmattan». La réserve des uns et la mauvaise foi des autres ont confiné tout un peuple dans un stand-by sans bout. Le grand péril, c’est immanquablement la forte possibilité en cas de pressions incessantes des occidentaux du recours d’Al-Assad à l’usage des armes chimiques et la probabilité du dérapage du conflit en affrontements frontaliers entre Damas et la Jordanie ou la Turquie, de vastes opérations israéliennes contre les installations nucléaires du Téhéran et surtout de la contagion du Liban voisin par les milices paramilitaire est plus que jamais envisageable. Un scénario fantôme pour l’Oncle Sam qui mise sur l’essoufflement de la machine répressive de la nomenclature et la désertion de ses affidés car Obama est occupé par sa campagne électorale et le front social qui bouillonne suite aux politiques d’austérité menées aux États Unis. Le deuxième scénario à éviter séance tenante est la réalisation du rêve kurde que Mustapha Kamel Atatürk avait enterré dans le traité de Lausanne en 1923. Les kurdes qui se partagent entre quatre pays : l’Irak, l’Iran, la Syrie et la Turquie seraient perçus comme une menace pour la stabilité des pays (le spectre de création d’États minoritaires). Pour rappel, ceux-ci forment à peu près 10 à 15% de la population syrienne. Durant toute la crise, ils se sont ralliés du bout de lèvres à la rébellion tout en tirant profit de la situation et du retrait de l’armée régulière pour s’autoproclamer indépendants (le parti des travailleurs du Kurdistan (P.K.K) en guerre contre Ankara depuis 1984 aurait intensifié ses atrocités bellicistes depuis quelques mois et trouvé dans la Syrie, un fief sûr pour ses troupes. En gros, la Turquie qui est membre de l’O.T.A.N est hantée, elle aussi, par le rêve d’être consacrée puissance régionale et un remplaçant incontournable de l’Égypte en tant que leader de la locomotive arabe et tout particulièrement, un modèle islamo-démocratique. C’est pourquoi, elle craint fort que le Kurdistan ne se soit hissé au rang de région automne à l’image de ce qui a eu lieu en Irak pendant le règne de Saddam Hussein. Al-Assad qui se trouve dans un dilemme (4)voit d’un mauvais œil les bases militaires des rebelles installées sur le sol turc. Les secours qui proviennent de l’Arabie Saoudite et du Qatar, bailleurs de fonds des révoltes arabes, lui sont extrêmement nuisibles. Ainsi, la télévision d’État en a fait tout un motif de guerre. D’ailleurs Ankara a explicitement accusé Al- Assad d’être derrière les attentats contre ses forces à Gazantiep le mois d’août dernier (08 morts et plus de 70 blessés). Mais Al-Assad arriverait-il à survivre à tous ses contretemps? Il y a fort à parier qu’il ne réussisse plus.

Notes de renvoi:

(1) On serait en mesure de faire une comparaison historique entre la question d’Orient au XVIII

siècle qui a vu l’implication et l’intervention des puissances occidentales la Russie et la France tout

particulièrement dans les Balkans sous protectorat de la Sublime Porte et les récents

bouleversements de la Syrie où ces mêmes puissances tentent de s’accaparer «l’espace vital» que

forme la Syrie afin d’asseoir leur hégémonie.

(2)Phillipe de Lara, naissance du totalitarisme, Éditions du Cerf, 2011, p13

(3)Hassan Abbas, the dynamics of uprising in Syria, Arab reform brief, n° 510, octobre 2011, www.

arab.net

(4) Voir mon article: Al-Assad et le dilemme du prisonnier, le Quotidien d’Oran,1 février 2012

Kamal Guerroua, universitaire.


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