DzActiviste.info Publié le dim 7 Sep 2014

La torture comme moyen de gouvernement et comme négation des droits de l’homme Lahouari Addi

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Addi-February20111Préface de « Dans les geôles de Nezzar » de Lyes Laribi

La torture comme moyen de gouvernement et comme négation des droits de l’homme

Lahouari Addi, juin 2002

Depuis janvier 1992, l’Algérie vit une crise sanglante ponctuée par des arrestations, des disparitions et des assassinats sur lesquels l’opinion est très peu informée. Elle l’est encore moins sur la pratique de la torture, annuellement dénoncée par les rapports d’Amnesty International sur la base de témoignages accablants. Une victime de la torture, parmi des milliers d’anonymes, vient de publier un ouvrage sur cette pratique interdite par le droit international auquel l’Etat algérien a souscrit en tant que membre souverain de l’ONU. Le récit de Laribi rapportant ce qu’il a vécu lors de sa détention dans un centre de torture en Algérie est insoutenable. Il est à se demander comment est-ce possible que des hommes soient capables de tels actes inhumains, de telles bestialités sans que leurs consciences ne se réveillent.

Pour comprendre la torture et tout ce qu’elle a d’abject, la perspective psychologique et psychanalytique n’est pas suffisante, car elle a fait partie des méthodes archaïques de gouvernement par le passé. Elle est une pratique de répression médiévale et était une prérogative du pouvoir royal qui avait des droits de vie et de mort sur les sujets. L’ordre politique établi se considérait comme naturel et se devait de supplicier, en guise de dissuasion, tous ceux qui le mettaient en cause. Le supplice s’appliquait sur des corps supposés possédés par le démon, et se déroulait le plus souvent publiquement pour montrer non pas l’inhumanité de la pratique, mais plutôt pour laisser voir la supériorité du Bien sur le Mal, la force de la morale sur ce qui menace l’ordre et la stabilité. C’est ainsi que des souffrances inouïes ont été imposées à des hommes et des femmes rejetés dans la catégorie d’infra humains. La conscience du tortionnaire – ainsi que celle du public approbateur – n’était tranquille que parce qu’il était convaincu d’être l’instrument du Bien châtiant le Mal ayant pris une forme humaine. C’est pourquoi le tortionnaire n’est pas forcément un pervers, un déséquilibré mental ou un sadique. Souvent, c’est un père de famille, concevant la torture comme une tâche à accomplir pour défendre l’ordre établi dans le cadre des instructions que ses chefs lui ont données. A ce niveau, pour comprendre le phénomène de la torture, nous avons besoin de la perspective politique et nous avons besoin aussi d’évoquer les référents culturels qui structurent une vision du monde et une conception de l’homme à laquelle la modernité a mis fin, mais malheureusement encore en cours en Algérie comme dans la plupart des pays du Tiers Monde.

Certes, la torture n’est nulle part revendiquée et assumée. Aucun dirigeant algérien ne reconnaîtrait officiellement sa pratique dans les centres de détention de la Sécurité militaire, de la gendarmerie et de la police. Les tortionnaires risquent même d’être sanctionnés s’ils ne font pas preuve de discrétion. C’est aussi cela le sous-développement : continuer d’être archaïque tout en se souciant de montrer des apparences de la modernité. Juridiquement, la torture est interdite en Algérie, mais tout le monde sait qu’elle est pratiquée à grande échelle par tous les corps de sécurité, et particulièrement la Sécurité militaire dont la caractéristique est de ne pas rendre compte à l’administration judiciaire, à la différence de la police et de la gendarmerie dans une certaine mesure .

Il n’est pas fortuit que le service qui torture le plus est celui dépendant de l’armée. Le personnel dirigeant celle-ci considère qu’elle incarne la Nation dont les affaires quotidiennes sont gérées par l’administration d’Etat. Pour le militaire, toute remise en cause de l’ordre établi par le régime dont il est le garant porte atteinte à une symbolique sacrée héritée de la Révolution. Malgré le renouvellement de générations, l’armée algérienne ne veut pas de rupture politique, 42 ans après l’Indépendance, d’avec un régime et des dirigeants issus de la guerre de libération. Une alternance politique est impensable parce qu’elle porterait atteinte à la Nation menacée de disparition. Une police politique – la Sécurité militaire – a été instituée pour écarter ce danger, pour éliminer physiquement tous ceux qui le portent. Dans le schéma mental du général algérien, être désocialisé parce que vivant dans des rapports d’autorité artificiels, toute opposition menace la Nation et, à ce titre, elle doit être éliminée physiquement, à l’instar des islamistes dont le crime a été d’avoir gagné des élections d’où allait sortir une nouvelle élite dirigeant l’Etat, une élite investie par l’électorat et non par l’armée.

Le militaire algérien a été élevé dans le culte de la Nation dont il est convaincu qu’il est le meilleur défenseur. Cette Nation était, à ses yeux, en danger d’éclatement en raison d’une victoire électorale acquise sur la base de l’exploitation des convictions religieuses du peuple. D’où l’état d’urgence proclamé sur tout le territoire de la République jusqu’à ce que le danger islamiste soit anéanti. Des ordres précis ont été donnés à tous les services de sécurité – en particulier à la redoutable Sécurité militaire – pour éliminer à jamais les éléments considérés comme les ennemis irréductibles de la Nation. Des milliers de personnes ont été arrêtées pour être exterminées, mais auparavant, il fallait les  » exploiter « , c’est-à-dire les torturer pour tirer toutes les informations sur leurs camarades en fuite. A partir de là, la torture n’avait plus de limites. Les coupables avaient touché à une idée sacrée, à savoir que l’armée incarne la Nation et, à ce titre, elle est seule source du pouvoir. C’est le schéma médiéval de gouvernement, sauf qu’aujourd’hui, la torture touche des milliers de personne alors que par le passé elle ne concernait que quelques dizaines.

Tuer, torturer, avilir, réduire à néant des hommes pour qu’ils ne contestent pas le monopole qu’a l’armée sur la Nation : telle est la mission de la Sécurité militaire pour qui la Nation est devenue une idée aliénante dévoreuse d’hommes et de femmes. La Nation ne sert pas les hommes, elle s’en sert, se nourrissant de leur chair, de leur sang, de la meurtrissure de leurs corps pendus dans les centres de tortures face aux ricanements des officiers tortionnaires ayant le sentiment de remplir un devoir et de rendre service au pays. Les philosophes allemands du XIXèm. siècle avaient élaboré deux concepts pour décrire cette réalité anthropologique où les hommes créent des institutions dont ils deviennent des esclaves : la réification et l’aliénation. Au nom de la Nation, réalité imaginaire, notion idéelle, on tue des jeunes de vingt ans, on les mutile, on les émascule, on leur crève les yeux, on leur ampute bras et jambes, on marque leurs corps au chalumeau, à la tronçonneuse, à la chignole… Tout cela dans le pays de la glorieuse ALN qui a libéré l’Algérie de la domination coloniale. Et dire que beaucoup de victimes des tortures de la décennie 90 sont des enfants de combattants de l’ALN ! Le ver était-il dans le fruit ? Le colonel Amirouche de la Wilaya III avait, lors de la  » bleuïte « , fait arracher des aveux à des maquisards sachant lire et écrire le français, soupçonnés de ce fait d’envoyer des renseignements à l’ennemi. La Kabylie a ainsi perdu des centaines de cadres nationalistes instruits, tués par leurs camarades de combat.  » Et si certains d’entre eux étaient innocents, mon colonel  » avait demandé un subordonné à Amirouche.  » Ils iront au Paradis « , rétorqua ce dernier. Le monde des exaltés et des aliénés est binaire : soit le Paradis, soit l’Enfer. Le monde réel n’y a pas sa place ; ou bien nous sommes les anges que les gouvernants nous imposent d’être, c’est-à-dire des êtres dociles, obéissants et surtout désintéressés, ou bien nous somme des diables qu’ils réduisent au silence pour ne pas contester et revendiquer. La torture donne une cohérence à ce monde manichéen en servant de lieu de passage entre l’Enfer réel et le Paradis imaginaire.

Mais concernant l’ALN, malgré les exactions qui ont accompagné la guerre d’Indépendance, elle a au moins libéré le pays de la domination coloniale et a ainsi réalisé sa mission historique. Seule force politique organisée en 1962, son héritière, l’ANP, qui devait doter le pays d’un Etat de droit, a échoué dans sa mission, et plus grave encore, la hiérarchie militaire, de par les fonctions politiques qu’elle s’est attribuées, s’est érigé en obstacle absolu à la construction de l’Etat de droit dans la mesure où elle se substitue à l’électorat dont elle refuse qu’il désigne les représentants du peuple et les dirigeants de l’Etat.

Il est vrai que le fossé, entre d’une part le pouvoir algérien, monopolisant et privatisant l’idée de Nation, et d’autre part la population aspirant à participer aux affaires de l’Etat, entre la légalité des forces de police et la légitimité du peuple, est si grand que le régime tomberait comme un fruit mûr s’il n’utilisait pas la torture pour dissuader. N’étant pas l’émanation du peuple, le pouvoir algérien a choisi d’être craint pour se maintenir. C’est ainsi que la torture est érigée en moyen de gouvernement pour refuser l’alternance électorale et réprimer toute expression politique légitime, qu’elle soit islamiste ou démocrate comme aujourd’hui en Kabylie. C’est pourquoi il est vain d’espérer la disparition de la torture en Algérie tant que la démocratie n’y a pas vu le jour et que la justice n’est pas autonome du pouvoir exécutif. C’est-à-dire tant que le pouvoir, aujourd’hui reposant sur la force des armes de l’ANP, n’est pas institutionnalisé et tant que l’autorité ne procède pas de la légitimité populaire. Seule l’institutionnalisation du politique est susceptible d’humaniser les luttes et les conflits entre les intérêts divergents des uns et des autres inhérents à toute société. La contestation politique découle de l’antagonisme irréductible entre gouvernants et gouvernés et ne peut être pacifique que si ceux-ci choisissent ceux-là. Autrement, le régime ne se maintiendra qu’au prix de la terreur imposée par les dirigeants qui, pour surmonter leur peur, ont besoin de faire peur à la population, utilisant entre autres la torture à grande échelle.

Il n’y a pas d’Etat de droit si l’électorat n’est pas reconnu institutionnellement comme le seul détenteur de la légitimité populaire, déléguée périodiquement à des représentants élus, mandatés pour faire des lois et les abroger au nom du peuple souverain. Cette philosophie sur laquelle repose l’Etat de droit suppose cependant une transformation culturelle décisive apportée par la modernité : la société est source de pouvoir, à l’exclusion de toute croyance sacralisée posée au-dessus de la volonté des hommes : la Religion, la Nation, l’Armée, l’Histoire… élevées au rang d’un Dieu implacable et sans merci. C’est pourquoi les islamistes, aujourd’hui victimes de massives violations de droits de l’homme, sont susceptibles de reproduire les mêmes pratiques tortionnaires s’ils continuent de sacraliser la politique, de présenter leurs adversaires comme des impies ayant trahi la parole de Dieu. Ils sont eux aussi susceptibles de torturer leurs anciens tortionnaires et, au-delà, tous ceux qui les désapprouveraient. La torture est structurellement constitutive d’un rapport politique qui sacralise les institutions. La modernité fait prendre conscience du danger d’être esclaves d’institutions assoiffées de sang et avides de victimes expiatoires sacrifiées dans le délire collectif. La modernité tente de mettre fin à cet esclavage en posant qu’aucune doctrine, aucune idéologie ne peut être morale si elle ne proclame pas que l’homme est une fin en soi et non un moyen. Cela veut dire qu’aucune doctrine nationaliste n’est morale si elle torture des êtres humains ; qu’aucune religion n’est respectable si elle tue des hommes et des femmes accusés d’avoir déplu à Dieu. Mettre l’homme au centre de la morale, c’est lui donner sa dimension humaine en désacralisant les institutions et les constructions imaginaires qui hantent les esprits. Torturer un jeune algérien, l’assassiner, le mutiler… au nom de la Nation, c’est porter atteinte à l’Algérie et à toute l’humanité, car la Nation est une abstraction si elle n’est pas incarnée par chaque Algérien. C’est quoi une Nation si elle n’est pas déposée dans le corps des êtres humains qui sont supposés la constituer, si les  » nationaux  » n’étaient pas les parties physiques qui la composent ? La lecture du récit qui va suivre va nous le rappeler.

Lahouari Addi
Professeur des Universités

En librairie début juillet 2002

Dans-les-geoles-de-Nezzar-206479-d256DANS LES GEOLES DE NEZZAR

par Lyes LARIBI

Editions Paris-Méditerranée 200 pages, 15 euros

Dans les geôles de Nezzar est le témoignage d’un rescapé de l’enfer. Pour avoir été à l’origine de la création du premier syndicat étudiant libre d’Algérie, Lyes Laribi fut arrêté par la police, accusé d’être un militant islamiste, torturé, déporté au camp de In M’guel en plein Sahara, torturé de nouveau à la prison de Blida, avant d’être relâché après quarante-trois mois de détention préventive, soit 1 400 jours d’horreur.
En ce moment charnière de l’histoire de l’Algérie, entre 1984 et 1995, Lyes Laribi raconte le destin d’un homme, son destin, celui d’un citoyen algérien victime de la barbarie du gang des brigands au pouvoir. Si Lyes a connu les pires abominations, c’est uniquement parce qu’il avait osé s’élever contre un régime qui, pour se perpétuer, sacrifie son propre peuple.
Le témoignage de Lyes Laribi est le cri d’un homme libre que la tyrannie n’a pas pu faire taire, malgré l’arsenal répressif mis en œuvre par le pouvoir.
Aujourd’hui en France, Lyes Laribi a porté plainte, avec d’autres, contre le général Nezzar, ministre de la Défense à l’époque des faits et principal responsable de la répression et des actes de barbarie.

Paris-Méditerranée.
87, rue de Turenne
75003 Paris, France

Personne à contacter: Michel Carasson
Tél. 01 40 29 04 80
Fax 01 40 29 04 90
e-mail: [email protected]

Lyes Laribi: « Les preuves que j’apporte sont irréfutables »

Alger, 28 Juin 2002 – L’un des auteurs de la plainte pour torture contre le général Khaled Nezzar explique les raisons qui l’ont poussé à publier un témoignage sur ses quatre années de détention en Algérie, au milieu des années 90.

Interview: Djamel Benramdane, Algeria Interface, 28 juin 2002

Algeria Interface: Vous publiez un témoignage accablant sur la torture et vous êtes également l’un des auteurs de la plainte pour « crimes de torture » déposée en France contre le général Khaled Nezzar, en avril 2001. Pourquoi M. Nezzar précisément ?

Lyes Laribi: Je ne connais pas M. Khaled Nezzar, mais au moment des faits, il était ministre de la Défense et co-président du HCE (Haut comité d’Etat, présidence collégiale entre 1992 et 1994, ndlr). Il était donc le premier responsable politique et militaire. J’estime être en droit aujourd’hui de lui demander des explications: j’ai été arrêté, torturé et détenu arbitrairement. M. Nezzar n’a jamais désavoué ces pratiques. Tout cela s’est passé au sein d’institutions qu’il dirigeait, notamment l’armée, et il en est donc entièrement responsable. Lorsque l’état d’urgence a été décrété, toutes les juridictions sont passées sous la coupe du ministère de la Défense, qu’il dirigeait. En dehors du commissariat de Bab Ezzouar (banlieue d’Alger, ndlr) – et ce commissariat de police était sous l’autorité de l’armée – toutes les casernes et les centres par lesquels je suis passé étaient sous son autorité: la gendarmerie est un corps militaire, le centre de détention d’In M’guel dans le Sahara était géré directement par l’armée, la prison de Blida est militaire…

Votre témoignage intervient au moment où s’ouvre, le 1er juillet à Paris, le procès en diffamation intenté par M. Nezzar contre l’auteur de « La sale guerre », Habib Souaidia…

J’ai travaillé sur mon témoignage dans la discrétion la plus totale: personne n’en connaissait l’existence jusqu’à il y a une semaine. La première écriture de ce livre, je l’ai entamée en détention. J’ai essayé de sortir ce livre pour que l’opinion sache qui est ce monsieur, et le contexte me permettra de faire savoir ce qui s’est passé pendant toutes ces années de détention…

Que pensez vous de la procédure contre l’ancien ministre de la Défense et la manière dont il a fui Paris, en avril 2001?

Je ne veux pas entrer dans ces considérations, mais je peux expliquer ce geste: quelque part, c’est un aveu… Je ne veux pas me prononcer sur la procédure judiciaire et me placer dans un contexte politique: je veux témoigner, par devoir, et je ne veux pas être celui qui doit se taire… Il y a des conventions qui ont été signées et les signataires doivent s’y conformer. Pourquoi les plaintes d’un algérien ne devraient-elles pas aboutir? Les preuves que j’apporte sont irréfutables, et M. Nezzar ne pourra jamais me contredire. On ne pourra jamais expliquer mon arrestation de façon rationnelle: j’ai été arrêté, torturé et détenu arbitrairement pendant quatre ans. Ce sont des faits réels, et ce ne sont pas les mensonges diffusés par la presse qui changeront quoi que ce soit. Des journaux comme El Watan ou Le Soir d’Algérie affirment que j’ai participé à des actes terroristes entre 1993 et 1995, or durant cette période, précisément, j’étais en prison. C’est de la désinformation, c’est extrêmement grave… Mes papiers prouvent que j’étais détenu et la presse n’a jamais tenté de vérifier ces informations. Pendant ce temps, des responsables du FIS comme El Hachemi Sahnouni, qui a participé à des réunions avec les premiers groupes terroristes, dans les maquis, n’ont jamais été inquiétés… Je veux comprendre pourquoi…

L’un des trois plaignants contre M. Nezzar, Abdelouahab Boukezouha, a retiré sa plainte après l’arrestation de son fils à Alger. Qu’en pensez-vous?

Je ne veux pas commenter cet événement.

Près de six ans se sont écoulés depuis votre libération, pourquoi avoir attendu si longtemps pour parler de la torture?

Tout simplement parce que je suis arrivé en France en décembre 2000. Cinq mois plus tard je portais plainte contre M. Nezzar… Vous savez, tout le monde sait ce qui se passe en Algérie, et je considère qu’il y a une complicité flagrante des Etats… 200 000 morts, ce n’est pas rien! Les déportés, les exécutions, la torture: ce sont des faits réels. Regardez pour le cas des disparus: à Alger, leurs parents manifestent dans la rue. Ces disparus ont pour la plupart été torturés avant d’être exécutés, par crainte qu’ils ne parlent de ce qu’ils ont subi, et tout le monde le sait. La torture n’est pas apparue avec les affaires de terrorisme, les détenus de droit commun aussi la subissent, dans les commissariats. Ça commence dans la rue, lorsqu’un policier tabasse un citoyen, même si la loi le lui interdit… C’est là que le mot hogra (terme générique désignant l’abus de pouvoir au sens large dans le dialecte algérien, ndlr) prend tout son sens: imaginez alors ce qui se passe dans les commissariats. C’est une pratique courante, systématique, dans tous les centres des services de sécurité. Et ne parlons pas de ce qui peut arriver quand on est islamiste ou soupçonné d’appartenir à un groupe terroriste. Dans ce cas, les sévices sont inimaginables, on peut arriver jusqu’à arracher les yeux d’un suspect…

Dans votre livre, vous relatez une seconde arrestation, cinq ans après avoir été torturé. Cette fois, l’interrogatoire n’est pas musclé et l’on sent comme une lueur d’espoir…

Oui, j’ai été de nouveau arrêté en 2000, pour un avis de recherche datant de 1995 et qui n’avait soit-disant pas été annulé. J’ai été emmené dans un commissariat, à Belouizdad (quartier d’Alger, ndlr). Pour moi, l’idée de retourner à ce commissariat était terrible: je me préparais moralement à subir des sévices… Puis j’ai découvert une dame, commissaire de police: elle ne m’a pas jugé, elle m’a entendu. Elle a écouté ma version des choses et ce que j’avais à dire, elle a été juste et j’ai été relâché. Je n’imaginais pas pouvoir entrer dans un commissariat et rencontrer quelqu’un comme elle… Lors de mon arrestation quelques années auparavant, je me suis retrouvé dans ce même commissariat. Il y avait un enfant de quinze ans dans la cellule. Je l’ai regardé, il avait le corps bleui par les coups. Il avait peur, il avait été passé à tabac et son père était dans une cellule voisine. Les policiers avaient voulu lui faire avouer où se cachait son frère aîné, qu’ils suspectaient d’être un terroriste. Ce gosse était innocent. Même si son frère avait fait les pires choses, lui était innocent. Je me suis dit que si cette femme avait été là, les choses ne se seraient pas passées de la même manière…

Que comptez-vous faire après la publication de votre livre?

Mon livre n’est pas la fin de l’histoire, il y a des lois, et elles sont universelles: elles ne doivent pas s’appliquer uniquement au monde occidental. Je sais qu’il y aura d’autres témoignages et d’autres plaintes. Je crois qu’il faut briser un tabou: celui de croire qu’un Algérien ne peut jamais demander de comptes ou s’attaquer à un membre des corps constitués…

Que sont devenus vos co-détenus dans les camps du sud et de la prison de Blida ?

Parmi les détenus du centre d’In M’guel, dans le désert, nous étions 80 à avoir été transférés à la prison militaire de Blida. Un des prisonnier, Ahmed Bouamra (un ancien militaire devenu chef islamiste, ndlr) a été enlevé, à Blida, et il a disparu. Huit autres ont plongé dans la clandestinité après avoir été libérés et ont probablement rejoint des groupes armés. La majorité, soit 70 personnes, a repris une vie normale, malgré tout.


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Displaying 2 Comments
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  1. Jelloul dit :

    J’ai cru trouver dans l’article des détails sur la torture subie mis il n’y a rien.
    La torture est un acte inhumain condamné par Allah et l’Humanité.
    L’humain qui pratique la torture sur un être humain ne doit pas se voir comme un être humain, mais comme un infra-humain et un instrument, une machine, un robot, il ne fait plu partie de l’Humanité, plus tard il regrettera mais ce sera trop tard…

  2. Abou Daoud dit :

    Addi t’es bien loin de kahwet Najah et la place Sébastopol.

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