DzActiviste.info Publié le mer 12 Juin 2013

La Tunisie piégée par ses salafistes et sa Femen

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"Pourquoi dissimuler un échec ? Si certaines personnes deviennent sauvages et se mettent à déchirer la vie et la laissent en lambeaux, c’est parce que la gentillesse conduit le plus souvent à l’échec. Si vous ne pouvez parler doucement, mieux vaut crier. Mieux vaut tenir en main quelque chose qui va se casser ou se corrompre que de ne rien tenir du tout… Quand les choses ne changent pas, leur immobilité même peut devenir un sédiment. C’est la raison pour laquelle la société tout entière prend du poids, se résigne aux petits compartiments et commence à les remplir." (1)

Avec leurs petits seins noircis au vitriol, les Femen sont venues finalement au secours de leur consœur tunisienne.  Belles jeunes plus ou moins anorexiques mais avec le minimum requis de cervelle. Dans une Tunisie dirigée par des islamistes démocratiquement élus en attente d’une Constitution tombant du ciel et des salafistes prêts à nettoyer tout le bazar, le choix des nationalités  française et allemande de souche, "c’est étudié pour", dirait un Fernand Reynaud. À malin, malin et deux. Cet étonnant mouvement féministe new look est né dans la tête de trois étudiantes ukrainiennes qui rêvaient de changer le monde dès leur adolescence. Lasses de s’entendre dire : "sois belle et tais-toi" ; conscientes qu’elles n’ont aucune chance d’évoluer dans un système hostile aux ambitions du sexe faible, elles ont décidé de lui déclarer la guerre. Leur pays n’est pas n’importe quel  bled, à bien des égards, l’Ukraine partage sa triste spécificité avec l’Algérie. Deuxième grand pays de l’Europe, histoire millénaire berceau de la religion orthodoxe, merveilleusement irriguée, situation géographique idéale pour toutes les invasions, idées révolutionnaires, mais sans armée fiable pour les défendre ; à l’image de ses Femen : agressif, mais sans l’efficacité de la violence. La répression stalinienne a déporté exécuté les 4/5 de son élite et  la majorité paysanne, matée par l’Holodomor, des quotas imposés qui ont conduit aux famines de 1932-1933 causant 7 millions de morts sans oublier l’holocauste qui a exterminé 1,5 million de juifs et 2 millions de travailleurs forcés. Complètement dévastée, 6 millions de morts, telles furent  les conséquences de la Seconde Guerre mondiale sur le pays de la révolution orange. Sans oublier son KGB considéré comme le plus terrible de toute l’URSS. Sous Brejnev, la situation économique était si catastrophique qu’on a dû importer du blé dans ce pays qui fut le grenier de blé de toute l’URSS. En 1999, le PIB par habitant a été divisé par deux par rapport à ce qu’il était avant 1991, année de son indépendance. En 2008, son économie a régressé de  15 %, en un mot, tout a échoué. D’après le site de la CIA, le seuil de pauvreté avoisine les 35 % ; des millions d’Ukrainiens expatriés et la progression du sida la plus forte d’Europe. "Le pays est aux mains d’une maffia qui a la main sur toutes les richesses du pays." Les principales victimes, on s’en doute, les femmes. En 2006 la chaine canadienne Canal D a montré un reportage de  la réalisatrice canadienne Ric Esther Bienstock filmé en caméra caché sur le trafic d’esclaves sexuelles. De très jeunes Ukrainiennes séduites par des offres d’emploi à l’étranger sont vendues comme du bétail en Turquie sur des parkings au vu et au su de la police. Battues violées maltraitées forcées à la prostitution, des scènes d’un autre âge. Le document insiste sur un couple Viorel et Katia, enceinte kidnappée et vendue  en Turquie. Incapable de faire confiance à une police corrompue jusqu’à la moelle, le malheureux mari fut contraint de se mettre dans la peau d’un proxénète afin de racheter la mère de son futur enfant…  Istanbul est considéré comme le haut lieu de la prostitution des femmes de l’ex-URSS et lors des rafles, ces dernières  sont considérées comme des immigrées illégales. Quant à leur pays d’origine, les autorités s’en soucient autant que celles de la Turquie.

D’après les analystes, l’Ukraine est en passe de devenir la Thaïlande de l’Europe avec un tourisme sexuel qui touche même les enfants sans parler de l’industrie de la pornographie mondiale qui a bien profité de l’effondrement de l’URSS. Et en toute logique, la première action des Femen a été de dénoncer la prostitution et la pornographie sur internet. Elles avaient écrit leurs slogans sur leur dos nu en cachant leur poitrine avec leurs bras, mais les photographes les ont contraintes à changer leur tableau d’affichage. Pragmatiques, guerrières à l’image des suffragettes dont le sacrifice a contribué  à la libération de la femme anglaise, elles profitent pour varier leurs protestations.  Contre la corruption le despotisme  contre toutes les discriminations, elles s’opposent à leurs politiciens,  mais aussi à un Berlusconi  au pape Benoit au tzar Poutine et à toutes les religions monothéistes. Régulièrement arrêtées malmenées jetées en prison par la police ukrainienne, entourées de l’hostilité quasi générale même de leur propre famille avec un nombre se comptant sur les doigts d’une main, le miracle Femen est là : plus elles sont harcelées plus elles sont  célèbres plus elles sont  intouchables. Des filles trempées dans de l’acier inoxydable prêtes à se jeter dans la gueule du loup salafiste en hurlant "Free Amina". Même panique à Davos au rendez-vous des riches que devant les grilles du tribunal tunisien. Des hystériques à demi nues ne possédant que leur corps n’hésitant pas à utiliser le tabou des tabous, le sein qui nourrit le bébé. Mais quelle caméra s’intéresserait à elles si elles n’avaient pas  accepté d’enlever leur tee-shirt ? Dans The Guardian, Inna, l’une des fondatrices du mouvement déclare : "Nous vivons sous la domination masculine et cela (seins nus) est la seule façon de les provoquer, d’obtenir leur attention." Elles auraient pu saboter  incendier se suicider faire des attentats ou se transformer en kamikazes comme les veuves noires du Caucase, non.  À défaut de verser le sang des innocents pour se faire entendre, elles font le sacrifice de leur pudeur avec un bras d’honneur à l’oracle.    

Comme il fallait s’y attendre, la Tunisie fait bloc contre la scandaleuse Amina avec les mêmes mots utilisés par les islamistes les dictateurs et tous les caîds depuis la nuit des temps : morale tradition culture religion débauche association de malfaiteurs atteinte à la pudeur  et tutti quanti. Lors d’une rencontre avec une organisation féminine orthodoxe ukrainienne,  le patriarche Kirill, un proche de Poutine (2) déclare : "Je trouve très dangereux ce phénomène qu’on appelle féminisme, car les organisations féministes qui s’en réclament vantent une pseudo-liberté pour la femme qui devrait se manifester en premier lieu en dehors du mariage et en dehors de la famille… sinon tout s’écroule." Heureusement  on ne brûle plus les sorcières, on préfère dresser un bûcher autour de leurs pieds sacrés de déesses en papier laissant au temps le soin d’allumer le brasier. Aliaa la blogueuse nue du Caire a jeté l’effroi sur l’institution El Azhar avant de se refugier en Suède. Questionnée sur le geste de Aliaa, la grande féminine et psychiatre égyptienne Nawal el Saadaoui a répliqué : "Je le perçois comme un cri !" Oui, les Femen crient. Scandaleuses ? Toutes les féministes ont commencé leur combat en scandalisant, Simone de Beauvoir était la bête noire de l’Eglise et des politiciens de l’époque.   

"Notre société est musulmane et nous n’acceptons pas ces comportements marginaux", a déclaré le porte-parole du ministère Ali Aroui. L’histoire nous enseigne qu’à chaque fois que le pouvoir essaye de purifier, ça "dépurifie" d’un autre côté. En Algérie, côté mœurs, chaque jour qui passe nous fait toucher le fond d’un nouveau caniveau et pourtant nous sommes  100 % pedigree, aucun émigré aucun sans-papiers pour lui jeter la pierre. Depuis l’Indépendance, l’État n’a rien laissé au hasard : l’encensement  des islamistes,  la construction de mosquées,  la destruction de tous les lieux de distraction sauf sa sainteté l’Unique et ses clones pour nous formater sainement. Les bars fermés, la police qui veille au bon grain : chasse aux  couples illégitimes, aux dévergondées via le certificat de virginité, les non-jeûneurs et autres mécréants. Sans oublier le fameux  code de la famille qui fait de la femme qui cesse de plaire un cas social illico presto, le hidjab, le boum du Hadj et une école bourrée de constantes nationales et cernée de sourates à l’à-peu-près.  Pour quel résultat ? D’après Human Rights : "Les destinations populaires pour les victimes de la traite des esclaves du sexe (parfois des filles de 13 à 17 ans) sont les pays arabes du Golfe persique : Emirats Arabes Unis, Koweït, Oman, Qatar." Les services de sécurité britannique ont fait interruption dans une résidence appartenant à la fille du Premier ministre du Qatar croyant affaire à un réseau terroriste ce qui n’était  au fait qu’une maison close. Le Financial Times a refusé 50 millions de livres offerts par l’ambassade qatarie pour étouffer le scandale. Un juge français a osé même enquêter sur un réseau de proxénètes en France qui fournissait les princes de l’Arabie Saoudite et du Qatar. D’après un reportage d’Al Mayadin, les réfugiées syriennes sont envoyées au Liban Turquie Jordanie et dans les pays du Golfe persique pour subir le viol, le mariage forcé, la prostitution. Les femmes irakiennes ont connu ce cauchemar pendant l’invasion américaine et les femmes algériennes durant le terrorisme… Quant à la Tunisie, le pays le plus cool pour la gent féminine, est pourtant habitué aux seins nus de ses blondes touristes. Amna Guellali représentante de Human Rights Watchs à Tunis affirme : "A chaque fois que la justice veut limiter la liberté d’expression, elle brandit l’article de l’atteinte aux bonnes mœurs." En un an et demi, la justice tunisienne n’a pas chômé, les procès se suivent et se ressemblent. La psychanalyste Nédra Ben Smail auteur du livre (Vierges ?) aborde le sujet tabou de la sexualité des Tunisiennes et l‘explosion des opérations de reconstruction de l’hymen, elle dit dans L’Express : "Le message d’Amina est inaudible dans la société tunisienne : en évoquant la sexualité et en utilisant son corps, elle a brisé deux tabous." En un mot, on peut tout faire, mais en cachette. Quant aux pays occidentaux, au moins, ils ont le mérite de ne pas crier au loup et de faire de la diversité une richesse.  C’est au Moyen-âge du temps de l’Inquisition où l’Église contrôlait l’intimité des gens que les textes libertins sont apparus pour répondre au message du dogme par celui de la païenne nature. C’est sous la chape de plomb de l’Empire Ottoman, qu’un diplomate turc a commandé au peintre français Gustave Courbet  le tableau l’Origine du Monde. La liste des génies  voués aux flammes de l’enfer est longue : Rabelais avec son Pantagruel,  Baudelaire et ses Fleurs du Mal, le marquis de Sade et son sadisme, Michel-Ange et ses fresques Flaubert et Madame de Bovary, Omar Khayyâm et ses Ballades etc. 

Assia Djebar dans, Ces Voix qui m’assiègent, écrit : "… la société islamique en général se définit d’abord par un interdit sur l’œil. Aujourd’hui dans ce rapport du corps, le féminin devient l’enjeu vital, un enjeu de pouvoir." En tous les cas, aujourd’hui, il n’est pas facile d’être une Tunisienne féministe démocrate. Il est loin le temps où Bourguiba buvait un verre d’eau en plein Ramadan. Il est loin le temps où  Moncef Marzouki écrivait : "L’imposition de la charia, on s’en doute a un effet nul sur le yen et la technologie, a peu de chance d’être acquise par l’obligation de la prière et l’on peut parier tranquillement que le parti islamiste au pouvoir, parti unique par définition, aura tôt fait de sécréter, à l’ombre du Coran, ses maffiosi, ses opportunistes et ses apparatchiks…" Aujourd’hui, le mot même de laïcité est banni de la Tunisie post-Ben Ali mais curieusement apparaissent sur le net des groupes fermés de jeunes Tunisiens revendiquant le droit à l’athéisme et à la débauche. 

Tous  les mouvements féministes modernes si elles ne provoquent pas façon Femen, ne lésinent pas sur les mots : Ni Putes ni Soumises, Les Chiennes de Garde, Marche des Salopes (le mouvement canadien Slutwalk).  Mais malgré tout, à chaque 8 mars, on voit leurs limites. Sur le féminisme français, l’une des têtes pensantes du Femen le situe à l’« âge de pierre ». Et selon The Gardien, elle ajoute : "Le féminisme classique est une vieille femme malade qui ne marche plus. Il est coincé dans un monde de conférences et de livres." Si on remplaçait le mot féminisme par démocrate intellectuel philosophe, on arrive au même constat. Vu l’état du monde, tous les rêves des humanistes sont partis en fumée. Et les vieilles femmes, les femmes  laides n’existent pas dans les médias dirigés par les groupes financiers qui dirigent le monde.  Le Qatar possède le bulldozer Al Jazeera  côté arabe et côté occidental, il est le principal actionnaire du Groupe Lagardère, 100 % médias, qui se définit comme l’un des leaders mondiaux du secteur, présent dans 30 pays au moins. Voltaire disait : "Quand il s’agit d’argent tout le monde est de la même religion". Alors, avec de tels gourous, si on n’a pas de quoi payer le bistouri d’un chirurgien esthétique, le mirage des crèmes miraculeuses, un maquillage savant autant se suicider. L’industrie pharmaceutique gagne plus avec des  femmes à transformer en Frankenstein-Barbie qu’avec des malades à guérir simplement. Combien  existent-ils de médicaments pour le traitement du  cancer de la prostate par rapport au cancer  du sein ? Sans parler de la pilule classique qui continue à traîner le doute pas encore levé en ce qui concerne son implication dans ce mal, première cause de mortalité féminine. En manifestant contre l’ouverture à Berlin de la Maison de Barbie, la porte-parole des Femen dit : "Nous ne voulons pas que les enfants se construisent des rêves impossibles à atteindre, si ce n’est par le biais d’opérations de chirurgie esthétique ou de je ne sais quelle autre modification physique." (3) Dans son livre Beauté fatale, Mona Collet écrit : "Les conséquences de cette aliénation sont loin de se limiter à une perte de temps d’argent et d’énergie. La peur de ne pas plaire, de ne pas correspondre aux attentes, la soumission aux jugements extérieurs, la certitude de ne jamais être assez bien pour mériter l’amour et l’attention des autres ; à toujours se sentir coupables de quelque chose ; à s’adapter à tout prix, au lieu de fixer ses propres règles ; à ne pas savoir exister autrement que par la séduction, se condamnant ainsi à un état de subordination permanente, à se mettre au service de figures masculines admirées, au lieu de poursuivre leurs propres buts. Ainsi, la question du corps pourrait bien constituer un levier essentiel, la clé d’une avancée des droits des femmes sur tous les autres plans, de la lutte contre les violences conjugales à celles contre les inégalités au travail en passant par la défense des droits reproductifs." Un jour, les puissants  de ce monde se sont réunis et ont décidé de rester les seuls maîtres à bord quitte à s’allier avec la mafia qu’ils combattaient la veille.  Pour cela, il fallait rayer les autres de la carte en commençant par  abrutir la femme qui venait de se réveiller… Des expériences ont montré qu’au premier stade de son développement, le cerveau est extrêmement sensible à l’environnement principalement au stress de la mère, que reste-t-il  de cette matière fragile quand l’infernal chapelet s’égrène jusqu’à l’effritement ? Comment  expliquer qu’à l’ère de la pornographie du cinéma et de la publicité qui ne fonctionnent que grâce à la plasticité anatomique des femmes, le traumatisme des seins nus dépasse celui de la crise ? C’est vrai que même en France, c’est « le mariage pour tous » qui a plus mobilisé non le chômage. Et si la voix des Femen ressemblait à celle de l’enfant qui dénonçait la nudité du roi ?  Après le choc, cette poignée d’amazones d’apparence si futile nous projettent dans un tourbillon de malaise de presque honte tellement elle est pesante notre immobilité. Tellement nous sommes conscients que ce combat  est aussi le nôtre et  qu’il ne doit pas reposer  essentiellement sur les épaules frêles de quelques Femen…  

Dans les colonnes du journal Al-Chourouk, le père d’Amina affirmait que sa fille est victime d’une  société qui a échoué avant d’ajouter : "Notre jeunesse s’enrôle pour faire le djihad en Syrie, va mourir en mer et part faire ses études à l’étranger pour ne plus revenir. Cela cache les maux d’une société qu’il faut soigner et non pas se venger d’elle et de ses jeunes." Sur sa poitrine, une cofondatrice du Femen a tatoué ces vers du poète ukrainien maudit du 19eme siècle, symbole de la résistance et de la liberté, Taras Chevtchenko : "Mes petites colombes, pourquoi vivez-vous dans ce monde ? Vous avez grandi en servant les autres, toutes étrangères. C’est en servant que vous verrez vos tresses grisonner. C’est en servantes, mes sœurs, que vous mourrez."

Mimi Missiva

(1) Tennessee Williams

(2) Express.fr (10/04/2013)

(3) Le Point.fr


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