DzActiviste.info Publié le ven 24 Mai 2013

La vérité sur la mort des moines de Tibhirine ?

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La vérité, enfin, sur la sordide affaire des moines de Tibhirine assassinés en Algérie en 1996 ? Voilà ce qu’un documentaire, Le martyre des sept moines de Tibhirine, diffusé ce 23 mai tard sur France 3 avait l’ambition d’offrir. Pourtant, cette prétention rencontre le scepticisme de certains spécialistes.

Petit rappel des seuls faits établis. En pleine « sale guerre » entre islamistes algériens et le régime militaire, dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, sept moins trappistes de l’abbaye de Tibhirine, non loin de Médéa, sont enlevés par un groupe armé. Le 26 avril, un texte signé par Djamel Zitouni (émir du GIA, Groupe islamique armé) revendique le rapt et exige la libération de prisonniers. Il faut attendre le 21 mai pour qu’un communiqué au nom du GIA revendique le meurtre des moines. Quelques jours plus tard, les têtes des suppliciés sont retrouvées sur une route près de Médéa.
Deux thèses s’affrontent depuis lors. Pour le régime algérien et le camp des «éradicateurs» (formule algérienne désignant ceux qui refusaient à l’époque toute idée de conciliation avec les islamistes), le GIA a enlevé et tué les moines. L’échec des tractations avec la France – un embrouillamini à la française dans lequel certains ministres et des «services» se sont concurrencés au lieu de collaborer – aurait décidé Zitouni d’en finir. Point final.
Pour nombre d’opposants au régime, en revanche, les motifs de doute sont tellement nombreux qu’il faut étudier sinon privilégier une thèse bien différente : les moines auraient été enlevés par un groupe islamiste manipulé par le DRS (Département du renseignement et de la sécurité, héritier de la célèbre et toute-puissante Sécurité militaire) et l’affaire aurait mal tourné, se clôturant par l’assassinat des moines qui n’était pas le but initial.
Sur le dénouement macabre, une des thèses soutient qu’un hélicoptère de l’armée aurait mitraillé par erreur le groupe de ravisseurs et d’otages, tuant tout le monde, ce qui expliquerait pourquoi les corps, pièces à conviction embarrassantes, auraient disparu. Un autre scénario évoqué renvoie plutôt à la panique des responsables du DRS quand les services français ont commencé à enquêter en Algérie, ce qui aurait précipité la décision d’en finir avec les moines.
Le documentaire diffusé ce 23 mai entend prouver la thèse officielle de manière décisive. Ou, en tout cas, aboutit à des conclusions qui correspondent à la thèse officielle. Il est l’œuvre de la chercheuse française Séverine Labat et du journaliste algérien Malik Aït-Aoudia. Qu’apportent-ils de nouveau ? Rien moins que des aveux ! Notamment ceux d’un certain Abou Imen, décrit comme le dernier geôlier des moines et qui, comme témoin de l’assassinat, déclare : «On n’a pas tiré une seule balle, de toute façon on manquait de balles, ils ont tous été égorgés au couteau. J’étais pétrifié.»
Autre témoin clé : Hassan Hattab, ex-responsable du GIA puis fondateur du GSPC (Groupe salafiste pour la prédication et le combat, passé dans le giron d’Al-Qaïda bien plus tard) qui explique avoir quitté le GIA notamment en raison de l’assassinat des moines décidé par l’émir d’alors, Djamel Zitouni. Ce dernier, sur qui pèsent toutes les accusations, ne témoignera plus : il a été abattu en juillet de la même année 1996 par une brigade islamiste rivale commandée par Ali Benhadjar… qui témoigne lui aussi dans le documentaire.
Les arguments des sceptiques
Que disent les sceptiques ? Beaucoup de choses ! Ils observent pour commencer la très rare facilité de tournage (notamment à Tibhirine) dont ont bénéficié les auteurs du film. Ils relèvent aussi l’absence totale dans le film des acteurs, algériens ou autres, qui mettent en doute la thèse officielle. Ainsi, pour revenir sur «l’émir» Zitouni, il court sur ce personnage des accusations troublantes de collaboration avec le DRS. Des témoins algériens et français en attestent dans des témoignages que le documentaire ignore. Y compris un ancien colonel du DRS exilé, Mohammed Samraoui et un ex-agent de ce même département, Karim Moulaï…
Pourquoi le DRS aurait-il fait enlever les moines ? Selon certains, il s’agissait à la fois de déloger les moines de la région (où ils soignaient tout le monde, y compris les islamistes, et où aussi, comme témoins, ils gênaient l’armée dans son «nettoyage»), de discréditer les islamistes et d’achever de convaincre la France qu’elle avait choisi le «bon» camp.
Le Canadien Armand Veilleux, qui fut procureur général de l’ordre des cisterciens trappistes et enquêta à l’époque en Algérie, figure toujours parmi les sceptiques et ce documentaire ne peut le satisfaire. Il s’en prend notamment à Malik Aït-Aoudia, l’un des auteurs du documentaire: «C’est, écrit-il, un ancien chargé de communication du RCD (Rassemblement pour la culture et la démocratie), petit parti kabyle de Saïd Saadi, de tendance nettement «éradicatrice» et proche des généraux algériens, explique le père Veilleux. Depuis 2001 (…), il est devenu un grand supporteur de Bouteflika et un des principaux agents de liaison entre le service de presse du DRS (Sécurité militaire) et les équipes de télévisions étrangères, notamment françaises, dont France 2, France 3 et France 5. (…) Tous les documentaires de Malik Ait-Aoudia ont la même caractéristique. Il s’agit toujours d’une analyse ultra éradicatrice des événements. Avec l’aide de témoins nouveaux et inconnus jusqu’alors, dont l’identité et la véracité sont invérifiables, il présente la victoire de l’armée, toute pure, qui a sauvé l’Algérie des démons islamistes. » Il est vrai que Aït-Aoudia ne cache pas qu’il est un militant enthousiaste d’Abdelaziz Bouteflika, président désigné par l’armée depuis 1999.
Armand Veilleux, actuellement père abbé de la trappe de Scourmont (Chimay, Belgique) constate aussi qu’«il est facile de noter que chaque fois que des informations embarrassantes pour le régime des généraux sont données par d’anciens agents du DRS, celui-ci fait apparaître de nouveaux «témoins» du crime».
Or, si aucune enquête n’a, curieusement, jamais été menée par les autorités algériennes, la France, après avoir tergiversé pendant près de huit ans bien qu’il s’agissait tout de même du meurtre de sept nationaux, a lancé une telle enquête en février 2004 après le dépôt d’une plainte de la famille d’un des moines.
D’abord confiée sans grands résultats au célèbre juge antiterroriste Jean-Pierre Bruguière, elle fut reprise par son collègue Marc Trévidic en 2007 qui a auditionné un grand nombre de témoins. Il est même sur le point de pouvoir se rendre en Algérie pour entendre d’autres témoins, ce qui, suggèrent certains comme l’abbé Veilleux, aurait poussé le régime à favoriser la confection de ce documentaire qui renforce sa thèse.
«Un documentaire reposant sur une enquête implacable»
Ces derniers jours, la presse algérienne francophone, qui fut dans la «décennie noire» le porte-parole zélé des éradicateurs, fait l’apologie du documentaire d’Aït-Aoudia et Labat. Et leur donne la parole. Voici ce qu’ils répondent à la question d’El Watan qui leur demande s’ils ne craignent pas d’être accusés d’accréditer la position officielle: «Que faut-il faire lorsqu’un documentaire reposant sur une enquête implacable recoupe une version officielle ? Il faudrait jeter tout ce travail à la poubelle ? Cela signifierait que la souffrance des moines ne serait digne d’intérêt que s’ils ont été victimes de l’Etat algérien, qu’elle ne serait qu’un alibi pour des manœuvres politiques. Ce n’est pas notre façon de concevoir notre métier. Quand nous lisons ou regardons certaines «choses», nous ne sommes plus dans le journalisme ou le documentaire, mais dans la fiction. (…)». Cette dernière phrase vise des articles, des documentaires et des livres (1) qui ont l’ambition de contester la thèse officielle. On notera que les accusations les plus graves de meurtres à l’encontre de généraux algériens désignés nommément par notre confrère Jean-Baptiste Rivoire n’ont pas donné lieu à des poursuites en diffamation.
Puisque le juge français Marc Trévidic devrait bientôt débarquer en Algérie, on pourrait imaginer que les nouveaux témoins révélés par le documentaire diffusé par FR3 – comme certains ex-membres du GIA qui racontent en toute quiétude et impunité les détails de l’affaire, l’un au moins ayant même assisté à la fin atroce des moines – auront à cœur de lui montrer où ont été enterrés les corps des moines. Leur exhumation pourrait apporter des éléments concrets pour son enquête.
Car, à propos de ces corps aussi, des ambiguïtés subsistent: Armand Veilleux, envoyé à Alger par les cisterciens en mai 1996 pour enquêter sur la disparition des moines, clame depuis lors sans être contredit que les autorités algériennes et françaises s’étaient mises d’accord pour ne révéler à personne, même pas à lui, que les sept cercueils ne contenaient que les têtes. Qu’il avait dû menacer de les ouvrir lui-même avec un tournevis pour qu’on acceptât de les ouvrir devant lui. C’est dire si la découverte des corps pourrait être importante. Cette anecdote ne figure pas dans le documentaire.
Contactée par nos soins sur Facebook, Séverine Labat ne croit pas que les corps seront jamais retrouvés, malgré les informations que pourraient divulguer ses propres nouveaux témoins: «Impossible vu la géographie des lieux et le périmètre qu’il faudrait sonder. Cela fait dix-sept ans, même ces témoins ne sauraient retrouver l’endroit exact qui n’est nullement marqué ou signalé par quoi que ce soit».
Voilà qui est dommage. Une exhumation eût sans doute pu contribuer à apporter des réponses dans cette affaire des plus complexes que le documentaire diffusé par FR3, bien que réalisé avec maîtrise et émouvant par moments, ne paraît pas avoir éclaircie.
BAUDOUIN LOOS

(1) Une littérature abondante est disponible sur le sujet. On lira notamment deux ouvrages sortis en 2011 et charriant des thèses dissemblables : En quête de vérité, le martyre des moines de Tibhirine, de Réné Guitton, Calmann-Lévy, et Le crime de Tibhirine, révélations sur les responsables, de Jean-Baptiste Rivoire, Éditions La Découverte.

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