DzActiviste.info Publié le sam 6 Juil 2013

Laissez-nous rêver le changement!

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AlgérienKamal Guerroua

 

Le rêve fait un peuple. Il est son esprit. Il est aussi le déclic de ce genre de «sensibilité primordiale» à l’origine de la fondation des États modernes. Les grandes nations y croient fortement car ce fut de par le passé la pirogue qui les a emmené au grand large. Le rêve, c’est le mouvement, c’est le progrès, c’est l’imaginaire en devenir et surtout l’avenir en imagination faisant ses petits pas dans la réalité. Un peuple qui est en dépourvu est potentiellement candidat à la mort. Car ne savant à quoi s’en tenir et ayant perdu les germes de tout dynamisme, il ne lui reste que les prémisses de la paralysie, la camisole de la routine et la cage du statu quo. Avec la ronde des années, il va finir par s’en lasser, se démotiver et se laisser aller vers de fâcheuses dérives (identitaires, intégristes, séparatistes et même xénophobes). Il n’aura ni repères ni balises ni marqueurs ni trajectoire bien définies. Il se fourvoie dans un vide de perspectivisme puisqu’il ne se projette que dans le circonstanciel, l’éphémère et l’instantané. Point de changement ni de progression à l’horizon hélas ! Si la modernité lui est déjà un abîme, le sous-développement lui sera plus qu’un gouffre. C’est  un traquenard où l’inertie, la sous-évolution, l’impasse socio-politique et l’absence du rêve l’attrapent. C’est clair, ce rêve-là qui jette justement les bases d’une Nation forte, nourrit ses veines d’idéaux humanistes et l’irrigue de mille et un hymne à l’espoir, au défi et à l’aventure nationale est le sésame  dont l’Algérie de nos jours a tant besoin.

Une patrie écrit le philosophe Ernest Renan (1823-1892) est faite de plus de morts que de vivants. C’est vrai, j’en conviens parfaitement mais pourquoi? J’invite les lecteurs à imaginer une scène tout anodine mais qui recèlerait quand bien même une dimension symbolique. Celle du petit Omar avec Ali La Pointe et Hassiba Ben Bouali terrés dans leur cache et quadrillés par des escadrons de parachutistes en plein cœur de la Casbah, lesquels furent plus que résolus d’en finir avec cette histoire des «Fellagas» en train de semer la terreur dans l’Algérois. Imaginons un peu son état mental, sa peur d’enfant dans les tripes du vieil Alger mais tout particulièrement ses rêves au moment où la mort le guette.

Je me mets dans sa peau et imagine : il aurait rêvé d’un peuple fort, éduqué, solidaire, conscient, fier de sa culture et de son histoire. Un peuple qui garantit son indépendance alimentaire, qui rejette tout assujettissement et toute hégémonie impérialiste. Il aurait rêvé d’un pays gouverné par des hommes intègres qui ne plient jamais sous les injonctions d’une chancellerie occidentale ou d’une firme multinationale quelconque, un pays qui a une économie nationale s’appuyant sur l’effort et la productivité, où le personnel d’un hôpital, du reste, propre accueille à bras ouverts et avec un sourire affable et bienveillant un patient venu s’y soigner, où des universités, temples de savoir et de la connaissance par excellence dont les diplômes  reconnus à l’échelle mondiale, suscitent fascination et jalousies, un pays où des ministres rougiront de honte dès qu’une injustice sera commise sous le toit de l’un de leurs secteurs, un président qui pense jusqu’aux petits pépins d’un nomade du grand Sahara, une justice qui châtie un corrompu dans une séance ouverte au public, des bibliothèques partout ouvertes dans le pays, des aéroports, des hôtels, des  centres de recherches, une voierie, des trams, des métros et des stades aux normes universelles. Si le petit Omar et tous les martyrs de la guerre d’indépendance ont sacrifié leur vie, c’est d’abord parce qu’ils ont rêvé en une Algérie nouvelle gouvernée par des patriotes qui ne lésinent sur aucun effort afin de hisser ses couleurs au zénith de la gloire et puis c’est parce qu’ils y ont vraiment cru. Eux, ils ont donné leur vie pour le pays et il n’y a point d’amour plus valeureux, plus précieux et plus pur que celui voué à la patrie de nos origines mais nous tous qu’est ce qu’on a donné en échange de ce sacrifice?

C’est là que le bât blesse ! Triste, affligeant et incroyable en même temps! Outre le vieux pli de tourner en rond, on ne fait que pomper du pétrole dans le grand Sud, adopter en conseil de ministres des lois de finances basées sur le prix de baril à 19 dollars, signer des contrats de gré à gré et sans soumission avec, en dessous de table, des pot-de-vins et des commissions touchés de la part des compagnies étrangères,  gérer la rente et distribuer ses prébendes entre larbins, laquais et serviteurs, acheter les consciences et la paix sociale par l’argent de la collectivité nationale. Le comble, le pays marche toujours tranquille sans se ronger les sangs ni faire le calcul de ses échecs. Et les impôts et le contribuable? Où est la valeur ajoutée d’une économie? Où est le travail? Où est la machine économique? Où sont les comptes, les bilans et les études prospectives? Le peuple en a marre de ces vues simplistes, étroites et biaisées de la réalité nationale griffonnées à la va-vite et à mauvais dessein par des gérontocrates dépassés. Il en a marre aussi de la manipulation de ses peurs, du brouillage de ses angoisses et de la réactivation des démons du chaos des années précédentes. Car, se sentant désabusé, il s’est rendu compte, quoique sur le tard,  que le chaos est là, présent devant ses yeux : il s’étend de cette fameuse mascarade d’une épreuve de philosophie mal assumée par des élèves de terminal accoutumés, les pauvres, au par-coeurisme et à la réussite selon le contexte du moment  à la grande tricherie nationale des pontes invétérés ayant pris leur envol extra-muros dès que la vache laitière  avait compris que le produit secrété par ses mamelles ne va pas dans la bouche de ses enfants déshérités.  Sans l’ombre d’un doute, quand un citoyen est  ramené par des visions étriquées de la chose politique au statut du sujet, il se révolte. La nature humaine est ainsi faite, c’est une règle de l’histoire et on ne saurait en aucune façon, nous les algériens,  y déroger. Un citoyen sommé d’obéir au lieu de raisonner, de croire au lieu de penser, de déprimer au lieu de rêver n’y va par trente-six chemins pour exprimer son malaise. C’est là que le chaos tisse sa toile de tragédies. Un citoyen qui avait ployé sous des tonnes du désespoir et accepté de longues années et de façon presque définitive, irrévocable et fataliste son destin de marginal social, politique et économique ne tardera pas à esquisser sa métamorphose pourvu qu’il ait conçu au préalable un rêve : le rêve du changement, le rêve du progrès et le rêve de l’émancipation. Bref, ce rêve  qui a les vertus du salut, qui fait revivre l’espoir et renaître le sphinx de ses cendres. Qui plus est à même de ressusciter d’anciens mythes qu’on a pourtant crus à jamais sous la sépulture du passé. Comment le charismatique Mandela a-t-il pu mettre à bas l’Apartheid? Réponse immédiate : le rêve? Comment Simone Bolivar (1783-1830) a-t-il pu fédérer les Nations de l’Amérique Latine sous le crédo de la  résistance au voisin du Nord (en l’occurrence les États Unis) ? Réponse : le rêve.  Comment Al-Mahatma Ghandi (1869-1948) en est-il arrivé à semer la zizanie dans le protectorat britannique en Inde par une simple économie de subsistance? Réponse : le rêve. Comment Martin Luther King (1929-1968) a-t-il ébranlé les certitudes chevillées des racistes anti-noir aux États Unis ? Le rêve. Celui-ci est la carte-maîtresse de toutes les stratégies. Grâce à lui, l’histoire pourrait surgir là on l’attend le moins d’autant plus qu’elle n’a pas d’heure précise ni de calendrier particulier. La révolution comme l’avaient écrit les jeunes révoltés du mai 68 en France ne sera pas télévisée, elle est une vague spontanée : un souffle d’un peuple en colère et en quête de soi. L’histoire n’a pas de freins contraignants, elle fauche les pieds de ceux qui ne savent pas la valeur du temps ni ne prennent la mesure des remous sociaux qui agitent leurs pays. On l’a vu avec notre voisin Ben Ali, les frères Moubarak, El-Gueddafi et comparses : l’entêtement à endosser l’habit de l’immaturité ne fait que mener à l’irréparable et à des destins que n’importe quel mortel ne souhaite récolter à la fin de sa vie. A une question de Bac « pourquoi on a coupé la tête de Marie Antoinette, la femme de Louis XVI en 1793? Un élève pris d’une soudaine naïveté a eu cette réponse pour le moins convaincante «parce qu’elle n’a rien dedans». En clair, parce qu’elle ne rêve pas. Si nos responsables, eux,  ne rêvent pas ou ne veulent pas rêver du tout, ils devraient quand même se rendre à l’évidence que ce peuple dont l’épopée mythique est pavée de perspectives brisées, d’aspirations censurées, d’illusions perdues, d’espoirs blessés, de mémoire torturée par l’oubli et de slogans vides de sens, lui, veut rêver et qu’il n’est pas du menu fretin. Maintenant il souffre, il a déjà souffert et il est résolu quoiqu’il lui en coûte à aller de l’avant car il n’est pas prêt  à refaire l’expérience de la régression.

Ce peuple-là a besoin d’une bouffée d’oxygène, il a besoin qu’on arrose ses racines émotionnelles de l’amour de la patrie. 51 ans, c’est rien dans la vie d’une nation, ce n’est en fait qu’un passage intermédiaire d’une inertie post-coloniale voulue par les bégaiements de l’histoire aux troubles erratiques d’un nouveau siècle qui s’annonce dur et porteur de beaucoup de gageures. Le régime et  peuple ont besoin d’un compromis historique, certes douloureux mais n’en reste pas salutaire à la Nation : que cette caste militaro-financière  passe la main à des personnalités neutres, compétentes, honnêtes et ayant son assentiment et celui des forces vives de la patrie loin de cette génération de «tab djenanou», laquelle éreintée par ses paradoxes, esquintée par les retournements de situations en sa défaveur, décriée par les bas-fonds sociaux, huée  par la jeunesse, haie par l’histoire, dépassée  par les aléas du temps, fatiguée, sénile, bâclée de certitudes a déserté le territoire du rêve.

Un compromis à mon avis, ce n’est pas de l’opportunisme, ce n’est pas quelque chose de louche,  de sournois ou d’hypocrite. Ce n’est pas une marque de lâcheté ou une capitulation non plus. Un compromis, c’est un tas de vitales concessions dans le seul intérêt du pays. C’est également un signe de vie, un signe que la nomenclature et ceux qui lui servent de parapluie tentent, autant que possible, de dépasser le jeu des clans, le parasitage d’appareils étatiques, les vieilles marottes de coups de force, le goût des pronunciamientos et l’orgueil de caudillos. C’est le moment ou jamais où ce compromis historique et douloureux d’un pays actuellement mal en point devrait avoir lieu dans la transparence et la participation effective de toutes les composantes de la scène politique nationale.  A l’heure qu’il est, le corps politique croule sous  le poids des à-priori, des mésententes, des dénis et des manipulations. Il accuse une régression discursive terrible et une indigence lexicale lamentable : on discerne à peine de différences entre le discours élitiste et le ragot de masses. Dans un souci de cohérence, un régime politique devrait, à tout le moins, définir  le rôle de ses structures et clarifier les mécanismes de leur fonctionnement (la présidence, le parlement, le sénat, l’armée, la D.RS…etc) car on voit bien qu’à moins d’une année des présidentielles de 2014, le champ politique est  presque liquéfié, des partis colosses comme le F.L.N et le F.F.S déstructurés, gangrenés par des conflits internes et phagocytés par ce système «obscur» aux tentacules démoniaques sont en train d’ordonner leur petit chez-soi et végéter dans l’orbite de ce chaos tandis que la grande maison qu’est l’Algérie suffoque sous l’inflation économique, le chômage endémique et des maux sociaux incurables. A l’ombre de cette architecture de la déconfiture, il est légitime de s’enquérir sur l’état probable du pays dans l’avenir : de quoi nos lendemains seraient-ils le nom? Aurions-nous un président avec un grand «P» qui prend des décisions capitales sans le recours à cette boîte noire? Pourrait-il poser son veto face à ces fameux décideurs qu’on ne voit plus ? L’Algérie peut-elle organiser des élections libres, crédibles et honnêtes? Ironie du sort, dans ce contexte d’hystérie généralisée où de telles problématiques devraient être mises sur la table, des décisions sensibles sont prises par le gouvernement sans concertation de la base citoyenne comme celle d’effacer les dettes des pays africains et arabes au nom d’une certaine solidarité panarabe et panafricaine alors que le premier magistrat du pays se retrouve en dehors du territoire national ou celle encore de la dissolution du centre opérationnel national d’aide  à la décision (C.O. N. A. D), un organisme crée par l’ex-ministre de l’intérieur Yazid Zerhouni en 2003 suite au séisme de Boumérdès et dont personne ne sait vraiment les réelles attributions et dissout par Sellal le 15 avril dernier. Ainsi marche l’Algérie du nouveau millénaire, l’un crée, l’autre dissout  sans que les concernées (les masses bien évidemment) en aient connaissance. On veut bien savoir quelle est l’efficacité de la première démarche, aussi louable soit-elle, alors qu’on sait qu’il est plus facile d’injecter cet argent (plus de 900 millions de dollars)  dans des investissements directs plus profitables à nos frères et amis africains qui, en retour, propulseront l’économie nationale? Et on veut bien s’interroger dans une seconde étape si ce fameux centre opérationnel  d’aide à la décision est-il destiné vraiment à la prise de décision en cas de forces majeures, si c’était le cas pourquoi le dissoudre tant que l’Algérie souffre encore de phénomènes du séisme, inondations..etc? Pas de réponse certainement.

Je pense que nos élites ont inoculé dans nos gènes ce sentiment d’espoirs déçus, de fatalisme à tous crins et nous ont contaminé par la manie de leur silence afin de mieux régenter à jamais nos vies de citoyens. Une fracture ou des déchirures sociales aussi grandes  fussent-elles pourraient être recousues et rafistolées  pourvu qu’on cesse de dramatiser de façon irrationnelle l’ampleur du gâchis national.  En ce sens, un travail de proximité civique de longue haleine  serait  à mon humble avis  la clef de voûte d’un processus de démocratisation réussi (l’école, les institutions éducatives, les bibliothèques itinérantes et les cinémas  en seraient le fer de lance). Suivant ce schéma, le citoyen va reprendre la confiance en lui-même, l’immeuble fissuré de l’État algérien en temps actuels ne sera pas un ensemble de murs sur lesquels on perche des emblèmes et des armoiries mais un réseau institutionnel fluide dont les structures seront imbriquées les unes aux autres par le pouvoir de la loi et l’Algérie étrennera les oripeaux d’un nouvel âge. Contre toute attente, les enquêtes anti-corruption menées par le corps du D.R.S dans les dossiers à scandales de Khalifa, Autoroute Est-Ouest, Sonatrach et dernièrement Sonelgaz ont provoqué un effet centrifuge chez les masses vis-à-vis de l’État. Le citoyen algérien devient de plus en plus sceptique concernant la crédibilité d’une démarche qui n’a mené au final  que vers des imbroglios juridiques ou à la longue vers des impasses politiques : qui demain pourrait-il mettre aux arrêts un certain Chakib Khalil, ex-responsable algérien et citoyen américain ou faire extrader à partir de l’Angleterre un ex-golden-boy nommé Khalifa? Notre justice sera-t-elle à la hauteur d’une telle gageure? Rien n’est certain et tout s’emmitoufle du doute. En vérité, il existe une soif collective chez les masses pour connaître le statut et le rôle des responsables de nos institutions, leurs parcours et le patrimoine matériel dont ils disposent. Que cela soit clair : c’est un droit citoyen de chaque algérien. On est un pays indépendant et notre peuple est libre de disposer de lui-même  sans l’entremise d’aucune chancellerie occidentale aussi influente fût-elle ni la gestion opaque d’aucune personnalité dans les coulisses. Les masses veulent entendre autre chose que ce dramatique «mish-mash»  d’images, de rumeurs et de démentis. La lucidité est, il est vrai, une donnée rare  en temps de crise de transition démocratique comme la nôtre mais avec la rigueur de la justice, le bons sens, l’imagination et une profonde capacité à rêver, on arriverait à coup sûr  à désacraliser cette épaisse ignorance/indifférence face à la réalité, laquelle est, semble-t-il, enracinée ad vitam aeternam  dans la conscience de nos sages. Mais laissez-nous rêver le changement!


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