DzActiviste.info Publié le lun 14 Oct 2013

L’Algérie et sa dictature sécuritaire : changements cosmétiques pour une transmission contrôlée du pouvoir

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Omar Benderra

Algeria-Watch, octobre 2013

bouteflika_changementEntre immobilisme et scandales de corruption, la chronique politique algérienne est celle d’une interminable régression, médiatiquement rythmée par la grossière scénarisation de l’état de santé d’un président complètement mutique et notoirement très malade. Pour ne citer qu’un exemple, le Conseil des ministres du 29 septembre, unique réunion du genre pour l’année 2013, a ainsi été un exercice de pure forme, qui n’avait pour objectif évident que de mettre un terme aux rumeurs de grave détérioration de l’état de santé d’Abdelaziz Bouteflika.

Réunion du Conseil des ministres ou non, au-delà de la gestion de la communication par des artifices et de l’étouffement permanent des libertés, le pays n’est plus réellement gouverné. L’administration des contingences est assumée par un Premier ministre qui, pour être soutenu à bout de bras par le DRS (Département du renseignement et de la sécurité), la police politique dirigée depuis vingt-trois ans par l’inamovible général de corps d’armée Mohammed « Tewfik » Médiène, n’en est pas moins ostensiblement ignoré par certains de ses ministres… Dans les faits, malgré l’onction du sommet du pouvoir et son omniprésence sur les écrans de la télévision publique, Abdelmalek Sellal ne parvient pas à accréditer l’image d’une alternative à un chef d’État très affaibli. Au contraire, son discours populiste, parfois à la limite de la vulgarité, conforte auprès de l’opinion le caractère subalterne du gouvernement et, surtout, le fait que les « décideurs » n’ont pas encore choisi de successeur à Bouteflika.

Rente et stérilité de la politique économique

L’exécutif est ainsi réduit à une sorte de figuration télévisuelle où la gesticulation tient lieu de programme. Cette faiblesse intrinsèque et l’évidente incapacité à susciter la moindre dynamique populaire et encore moins à impulser une politique économique et sociale digne de nom est, objectivement, atténuée par l’opulence des revenus des hydrocarbures.

En dépit d’un tassement des cours début 2013, le pétrole et le gaz, qui représentent 97 % des recettes d’exportations, permettent une certaine redistribution clientéliste et un niveau exagérément élevé – de surcroît largement inefficace – de dépenses publiques. En 2012, L’Algérie a enregistré un excédent commercial de 27,2 milliards de dollars contre 26,2 milliards de dollars en 2011, en hausse de 3,6 %. Les exportations bénéficiaient alors de la bonne tenue des cours du brut. Pour autant, si le risque d’un brutal retournement de tendance est minime, il demeure que les équilibres sont fragiles.

Ainsi la balance commerciale n’a cessé de se dégrader depuis le début 2013, en raison d’une baisse des cours de pétrole, devenus nettement inférieurs à ceux de la même période de l’année précédente. Et la Banque d’Algérie a relevé que cette contraction des prix du pétrole (de 5,70 % au cours du premier trimestre 2013) s’est accompagnée d’un recul de près de 9 % du volume des exportations d’hydrocarbures. La conjonction de ces deux phénomènes a entraîné une réduction de près de 14 % des recettes tirées des hydrocarbures, soit un peu plus de 3 milliards de dollars pour le premier trimestre 2013 où elles ont totalisé 17,53 milliards de dollars contre un plus de 20 milliards pour le premier trimestre 2012.

Ce recul, qui illustre la grande vulnérabilité de l’économie algérienne, n’est pas en soi réellement préoccupant dans la mesure où les réserves de change restent stables et à un niveau élevé pour une économie de la taille de celle de l’Algérie, frôlant les 190 milliards de dollars1. La Banque d’Algérie ne manque pas d’ailleurs de le souligner : « Avec un tel niveau de réserves officielles de change (or non compris) à fin décembre 2012, l’Algérie est classée parmi les premiers pays émergents en terme de ratio réserves de change/produit intérieur brut2. » C’est bien l’un des très rares motifs de satisfaction d’une gouvernance d’une rare inefficacité, comme l’attestent, outre un taux de croissance annuel affligeant (inférieur à 3 % ces six dernières années3), les classements peu flatteurs du pays dans tous les tableaux comparatifs de l’économie mondiale.

Corruption, incompétence et abandon criminel des populations

Toutefois, cette aisance financière, d’autant plus significative que l’Algérie n’a pratiquement pas de dette extérieure, ne permet pas de renverser une dépendance sans cesse croissante aux importations. La baisse relative des exportations d’hydrocarbures est à mettre en perspective avec la hausse des importations, qui devrait atteindre le seuil inédit de 60 milliards de dollars à fin 2013.

La rente issue de l’exploitation des ressources fossiles est la base de la prédation des chefs du DRS et de leurs oligarques. Les importations représentent le vecteur le plus simple, donc le plus efficace compte tenu de la très relative sophistication de la délinquance « d’État », pour la fuite des capitaux. Avant les prélèvements sur les exportations d’hydrocarbures et les commissionnements sur les grands travaux, la surfacturation et les pots de vin sur les importations constituent le principal gisement d’enrichissement sans cause des plus hauts dirigeants du système via leurs hommes d’affaires – les marchés de biens importés étant couramment assortis, depuis plus de trente ans, de commissions occultes empochées par les « décideurs » de 5 % à 15 % de leurs montants, soit plusieurs milliards de dollars par an.

Mais, plus encore que ces captations illicites, ce qui pose problème est la composition de ces importations. Celles-ci sont très largement dominées par les produits de consommation, au détriment des intrants de production dont la part se réduit d’année en année comme peau de chagrin. L’Algérie se désindustrialise irrésistiblement et se structure durablement comme un marché de déversement captif des produits des multinationales occidentales (et, de plus en plus, chinoises ou turques), dominé par une variante analphabète de « bourgeoisie compradore » confortée par une gestion désastreuse.

À la prédation, les dirigeants algériens ajoutent en effet un niveau d’incompétence rarement atteint. Les autorités se révèlent complètement incapables d’utiliser les gigantesques dépenses publiques engagées – plus de 500 milliards de dollars – depuis une dizaine d’années comme levier de production et de création d’emplois. L’impuissance des pouvoirs publics à juguler le chômage (9,3 % de la population active en 2013 selon les statistiques officielles, en réalité au moins trois fois plus), celui des jeunes en particulier (bien supérieur encore, dépassant sans doute les 50 % pour les 20-30 ans), est à la mesure de la dégradation continue de l’administration et des services publics.

Le secteur de la santé est particulièrement emblématique de cette descente aux enfers et de l’abandon criminel des populations. Les hôpitaux algériens, repoussants de saleté, sous-équipés et en proie aux pénuries systématiques de médicaments, sont de véritables mouroirs. Quand on n’appartient pas à la nomenklatura éligible à la prise en charge par la Sécurité sociale pour se faire soigner à l’étranger, il vaut mieux prier pour ne pas tomber malade. La situation dramatique des malades atteints de cancer et condamnés à mort faute de soins a agité le web algérien sans que des responsables aux abonnés absents ne daignent réagir. Il est vrai que les représentants du régime font peu de cas de la vie de leurs concitoyens et le reconnaissent souvent assez tranquillement. Dans un tel contexte, le nouveau transfert du président Bouteflika en avril 2013 (après celui de la fin 2005) dans un hôpital militaire parisien a mis en évidence la déshérence de la médecine algérienne et est très mal passé auprès des populations4.

Des images aussi atroces les unes que les autres illustrant le délabrement des services de santé circulent sur internet5. Face au cauchemar vécu par des millions d’Algériens, le gouvernement s’est engagé à faire construire d’autres hôpitaux qui, mauvaise gestion aidant, connaîtront irrésistiblement le même sort de déréliction qui celui du parc existant. Il est vrai que les marchés publics de construction d’infrastructures de santé publique sont un des gisements de corruption les plus juteux, à l’image de l’hôpital militaire d’Oran, dont le coût final a dépassé le montant phénoménal de 900 millions de dollars (contre environ 160 millions de dollars pour cette catégorie d’infrastructures) – celui-ci a été construit et livré en 2005 par Brown & Root-Condor (BRC), une joint-venture militaro-énergétique algéro-américaine dont la dissolution dans des conditions particulièrement troubles a fait scandale en 20076.

La surfacturation systématique de ce type de projets « clefs en main » atteint des niveaux stratosphériques dans un pays où la prévarication au plus haut niveau des appareils d’État est de notoriété publique. La justice italienne a ainsi révélé en 2012 qu’un réseau de corruption connecté à l’ancien ministre de l’Énergie Chakib Khelil, depuis prudemment exfiltré aux États-Unis, avait engrangé un milliard de dollars de pots-de-vin sur une série de contrats de réalisation d’ouvrages pour le compte de la compagnie pétrolière Sonatrach7. Mise au pied du mur des révélations de la justice italienne, la justice algérienne a décidé, formellement, de prendre en charge cette affaire dans l’opacité la plus totale. Le DRS a informé les médias d’enquêtes en cours dont les résultats restent inconnus à ce jour, tout comme restent inconnues les conséquences d’investigations précédentes sur les détournements massifs par des hauts fonctionnaires et des officiers supérieurs liés aux contrats de réalisation de l’autoroute est-ouest par des entreprises chinoises et japonaises. Il est effectivement fort complexe d’être à la fois le gendarme et le voleur.

Silence et inefficacité : la fable de la « réorganisation » du DRS et du changement de gouvernement en septembre 2013

L’organisation politique algérienne édifiée sur la base de trompe-l’œil institutionnels est strictement opaque et ne consent aucune reddition de comptes, pas plus qu’elle n’identifie les responsabilités de ses différents animateurs. Une société anonyme sans commissaires aux comptes ni assemblée générale. Ce système du mensonge permanent et de dissimulation structurelle, pour être fonctionnel, ne repose que sur la contrainte à l’intérieur. De même que la bureaucratie ne conçoit ses relations extérieures qu’à travers le prisme exclusif de sa survie.

La politique extérieure de l’Algérie est celle que lui dictent ses protecteurs à l’étranger, les formes, comme on a pu le voir en 2012 et 2013 dans le dossier du Nord-Mali, sont à peine sauves. Immobile et stérile, l’Algérie envoie tous les signaux d’une perte quasi-complète d’autonomie et reste donc sans voix sur la scène internationale. Que ce soit sur le dossier malien ou sur la dramatique crise syrienne, la diplomatie algérienne est absente. La position du pays, quand elle est audible, ne pèse pas bien lourd, comme on a pu le constater tout au long de l’affaire libyenne depuis 2011. L’Algérie, autrefois acteur agissant sur la scène internationale, n’a plus qu’un rôle très secondaire – y compris dans sa périphérie immédiate – et a perdu son influence et le respect qu’elle inspirait. Son statut international actuel reflète ainsi correctement la décrépitude du régime. Même s’il s’est largement renouvelé – les « anciens » qui ont connu la guerre de libération sont de plus en plus rares à des positions de responsabilité –, le système de pouvoir conserve une organisation et un mode de fonctionnement inchangés.

Signe des temps et reflet conforme des hiérarchies politiques internes, le remaniement du gouvernement survenu le 11 septembre 2013, qui a vu quelques postes de souveraineté changer de main, a été largement occulté par la réorganisation au même moment du DRS, la police politique. Le verrouillage hermétique de la scène politique et le contrôle tatillon d’une presse (francophone et, plus encore, arabophone) qui n’a d’« indépendante » que le nom, autorise une gestion de l’opinion par la rumeur et la désignation de boucs émissaires censés détourner l’attention et masquer ceux qui assument la réalité du pouvoir.

À cette occasion, la thèse d’un « conflit » entre les chefs de la police politique et le président (ou son « clan ») a été réitérée avec insistance par cette presse aux ordres. Le récit, d’une grande simplicité, attribuait à un président physiquement très diminué et à son entourage familial la responsabilité de l’état de pré-effondrement du pays. Selon cette narration, l’incurie et les scandales de corruption seraient le seul fait du « clan » présidentiel et le DRS, détenteur du monopole du patriotisme, tenterait de circonscrire la gabegie et l’incurie installées par les affidés de Bouteflika.

Mais bien peu d’observateurs bien informés des réalités algériennes – ce qui, à l’évidence, n’était pas le cas de nombre de journalistes de la presse française préposés en 2013 au suivi du « dossier algérien » – ont accordé le moindre crédit à ce prétendu conflit. Il était en effet très clair que la réalité du pouvoir se situait toujours au sommet des appareils sécuritaires (le DRS et, dans une moindre mesure, l’état-major de l’Armée nationale populaire), qui dominent sans partage la vie du pays depuis le coup d’État militaire du 11 janvier 1992.

Ces appareils sécuritaires ont fait la preuve de leur grande efficacité dans l’écrasement des libertés – notamment sur le plan syndical8 – et la prolifération des fléaux sociaux. Mais, malgré des moyens illimités, ils éprouvent visiblement beaucoup de difficultés à assumer leur mission de protection du pays, comme l’ont montré notamment les opérations terroristes dans le Sahara algérien (pourtant très militarisé), le kidnapping en avril 2012 de diplomates algériens à Gao et l’assaut controversé, en janvier 2013, de la base gazière de Tiguentourine à l’extrême sud-est9. Manipulations internes ou coups tordus, spécialités reconnues du DRS, ces événements ont en tout cas confirmé que l’incompétence n’est pas, loin de là, le seul fait des civils chargés des taches d’administration du pays… Le dénouement tragique de cette dernière affaire a montré que la prétendue « détermination » des décideurs algériens n’est qu’une argutie rhétorique, destinée à masquer l’inhumanité des chefs de leurs services secrets et leur incapacité criante.

Les limites de la manipulation

Mais la critique du DRS et de ses chefs est un tabou, une ligne rouge qu’aucun média algérien ne peut franchir impunément. Ce que s’autorisent pourtant, et de longue date, la vox populi et nombre d’observateurs politiques indépendants. Ceux qui découvrent aujourd’hui que le DRS contrôle absolument la gouvernance à tous les niveaux du pays et que le Président n’est qu’un acteur secondaire, s’approprient enfin des grilles de lecture datant de la période de l’ouverture démocratique, il y a plus de vingt ans. Les dirigeants occidentaux, français en particulier, connaissent intimement ces rouages décisionnels et c’est l’un des secrets d’État français les mieux gardés avec sans doute l’inventaire du gigantesque patrimoine – fruit de la corruption – des responsables algériens en France (mais aussi à Monaco, au Liechtenstein et en Suisse). En attendant de connaitre ce que dissimulent réellement les sociétés-écrans basées à Hong-Kong, Singapour et Seoul (avec la collaboration des services secrets sud-coréens, les « amis » de la KCIA).

L’emprise absolue du DRS sur toutes les institutions les a depuis longtemps vidées de toute substance. L’opinion n’est donc à aucun égard fautive en accréditant la prééminence du sécuritaire sur le politique. Il est clair dans cette logique que la succession à la direction du DRS est bien plus importante que celle du chef de l’État, le mandat du président s’achevant en 2014. Le débat sur l’éventuelle prorogation du mandat du président pour une période de deux ans n’est pas encore tranché. Le mandat du chef du DRS, quant à lui, n’a d’autres limites que celles de la biologie et d’un rapport de forces qui lui est favorable depuis plus de deux décennies.

Mais au-delà du choix des hommes et de la réorganisation (et la réorientation) des services de sécurité, il est clair qu’aucune évolution n’est envisageable tant que prévaudra une gouvernance policière, liberticide, radicalement incompétente et absolument corrompue. Au bout d’une rationalité purement répressive dans le déni permanent du droit et de fuite en avant, la bureaucratie est bloquée au fond d’une impasse qu’elle a méthodiquement organisée. Le mensonge et la manipulation ont atteint leurs limites, même ceux qui en tirent profit se gaussent d’un discours sans impact et de méthodes totalement inefficaces. La stérilité du régime et son incapacité à se renouveler atteignent quasiment un stade entropique qui menace directement la pérennité d’un État très fragilisé. Or, la question que se posent ouvertement nombre d’observateurs est la capacité du régime à absorber un autre choc de l’envergure de la prise d’otage de Tiguentourine.

L’automne de la dictature sécuritaire

D’autant que les équilibres politiques sont de plus en plus précaires, du fait notamment des inégalités sociales abyssales et qui se creusent au vu et au su de tous. Dans ce pays où tout se sait et dans lequel n’existe aucun secret, la misère la plus abjecte côtoie le luxe le plus fastueux. Ce ne sont certainement pas les cautères sur des jambes de bois comme, entre autres, les crédits à la consommation déguisés en aide à la création d’entreprise pour les jeunes sans emploi qui peuvent servir d’amortisseur social…

Le peuple algérien, comme les autres peuples de l’arc arabo-musulman, supporte très difficilement les conditions politiques et sociales imposées par la dictature. Mais les Algériens connaissent le prix de la révolte, ils l’ont, comme à chaque étape cruciale de l’Histoire du pays, payé au plus fort. Comme l’observait avec tristesse Hocine Aït-Ahmed, « l’Algérie est la banque de sang du Maghreb ». L’opinion sait que dans les conditions actuelles, il n’y a pas de « printemps arabe » possible qui ne soit suivi d’un coup d’État militaire appuyé par l’ex-métropole et l’Occident impérial, comme en Algérie hier et comme en Égypte aujourd’hui. À moins que le soulèvement populaire ne soit dévoyé et détruit par une intervention néocoloniale comme en Libye ou celle envisagée pour la Syrie.

En Algérie, la mystification du « printemps arabe » est d’autant plus cruelle qu’elle suppose un mouvement spontané des masses hors de tout cadre organisationnel. Or, en dehors des islamistes, dont les limites politiques ont été mises en évidence de manière sanglante, il n’existe pas de courant politique organisé alternatif à la dictature policière. Les partis de gauche n’existent plus et ceux qui se réclament de la « modernité laïque » néo-occidentale sont rejetés sans appel. Après des décennies de dictature, il n’existe plus nulle part de cadres institutionnels ou d’élites susceptibles de canaliser la colère des peuples. Même les forces nouvelles qui émergent des luttes sociales et syndicales sont très vite noyautées par des éléments de la pseudo-société civile du régime ou par les agents de la subversion impérialiste.

De fait, en dehors des peuples, personne n’a réellement intérêt à la promotion de la démocratie dans l’arc arabo-musulman. Ni l’impérialisme qui craint, à raison, que la libre expression des peuples constitue un obstacle à ses menées stratégiques, politiques et économiques. Ni les monarchies obscurantistes du golfe Persique, relais serviles de l’hégémonie occidentale, pour lesquelles l’État de droit imposant la volonté populaire est un cauchemar absolu. Realpolitik oblige, synthèse de raison d’État et d’intérêts bien compris, malgré les critiques acerbes formulées en privé, les dirigeants occidentaux sont en parfaite connivence avec nos voyoucraties.

La dictature sécuritaire algérienne a assurément réussi à faire le vide, à bâillonner les élites en leur substituant une scène politique et une « société civile » subventionnées et strictement grand-guignolesques. Depuis la disparition en janvier 2012 d’Abdelhamid Mehri, ancien secrétaire général du FLN, plus aucune voix reconnue et crédible ne se fait entendre. Les uns se murent dans le silence en espérant une éventuelle cooptation de la part du régime et les autres, désespérés, se taisent, convaincus de l’inutilité de l’action politique. L’âge des principaux dirigeants de l’Algérie – le chef de l’État, tout comme celui du DRS, a près de 75 ans et le vice-ministre de la Défense et chef d’état-major a plus de 80 ans – fait que les phases ultimes du renouvellement générationnel et l’adaptation structurelle de l’organisation politique du pays ne peuvent plus être longtemps différées.

La fin de l’interminable automne du régime serait-elle annoncée ? De l’avis de beaucoup, effrayés par la perspective, la sénescence des principaux dirigeants accompagne l’obsolescence d’une organisation politique qui précipite le pays vers l’abime. À l’aune des périls qui menacent, les jeux de chaises musicales et les pseudo-remaniements dans les appareils ne sont que poudre aux yeux et écrans de fumée auxquels personne n’attache la moindre importance. Il s’agit bien de l’illusion d’un changement, une modification du décor et la désignation de seconds couteaux, pour garantir la transmission sans à-coups du pouvoir à des héritiers consensuels et fiables. Outre la prorogation de la mécanique de pillage de l’économie du pays, l’enjeu, capital, est d’assurer l’impunité pour des hommes qui s’apprêtent à passer la main et qui assument, pour une large part, la responsabilité des quelque 150 000 morts de la « sale guerre » et de leur garantir, ainsi qu’à leurs proches, la conservation des fortunes mal acquises.

L’évolution institutionnelle, la modernisation démocratique et l’instauration d’un Etat de Droit ne sont donc pas à l’ordre du jour. Mais, dans cette transition, la bureaucratie joue sa survie en mettant en péril le pays tout entier. Il faut espérer que les inévitables changements qualitatifs se dérouleront sans attendre l’effondrement complet de l’État.

Paris, octobre 2013

2 « Tendances monétaires et financières du second semestre de 2012 », http://www.bank-of-algeria.dz/html/notes22012.htm

7 Voir Valentina Saini, “Lo scandalo algerino che fa tremare Eni e Saipem”, http://www.linkiesta.it/saipem-algeria, 30 janvier 2013 ; sur Sonatrach, voir : http://www.algeria-watch.org/pdf/pdf_fr/malti_etat_dans_etat.pdf

8 Voir à ce propos les informations données par le Comité international de soutien au syndicalisme autonome algérien (CISA), <http://cisa-algerie.com>.

9 Voir notamment : Habib Souaïdia, « Révélations sur le drame d’In-Amenas : trente otages étrangers tués par l’armée algérienne, au moins neuf militaires tués », Algeria-Watch,, 11 février 2013 <http://www.algeria-watch.org/fr/aw/souaidia_in_amenas.htm>


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