DzActiviste.info Publié le dim 7 Oct 2012

L’Algérie, patrie ou butin?

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Adel HERIK

On sait que les Français, une fois notre pays vaincu par les armes, s’attelèrent à le dépecer pour attribuer les meilleures terres à une population d’origine européenne implantée par la force, les tribus spoliées ayant été condamnées à survivre sur les terres les moins fertiles et à servir de main d’œuvre taillable et corvéable à merci pour les nouveaux colons. On sait également que, trois siècles plus tôt, les corsaires turcs menés par les frères Barberousse, après avoir jugulé la menace espagnole à laquelle les élites locales ne furent pas en mesure de s’opposer de manière efficace, s’employèrent à faire de la nouvelle province d’El-Djazayer, offerte par eux au Sultan ottoman, une source d’enrichissement pour les vagues successives de janissaires qui y défilèrent sans discontinuer et ce jusqu’à l’agression française.

Mais on a tendance à oublier que les propres enfants de l’Algérie, une fois l’occupant français parti, changèrent d’attitude à l’égard de leur pays et en vinrent progressivement à le considérer aussi, non plus comme la patrie chérie qu’elle fut de 1830 à 1962 et qui ne fut libérée qu’au prix de maints sacrifices, mais comme un butin arraché aux Français et qu’il fallait se partager. On aurait tort de croire que cette attitude fut le fait d’une petite minorité seulement : elle est, hélas, devenue la norme et tout individu disposant de la moindre parcelle de pouvoir ne rêve aujourd’hui que d’arracher sa part du butin pour en jouir à son aise, sans se préoccuper ni de l’état lamentable de sa patrie, ni de son destin futur qui, si les choses continuent dans la même voie, risque d’être des plus sombres.

Comment ce retournement fut-il possible?

Il faut d’abord se rappeler que notre pays a connu en 1962 une situation unique en son genre. En effet, la minorité européenne (environ un million de personnes), qui contrôlait tous les rouages de l’administration et la quasi-totalité de l’activité économique, prise de panique à l’approche de l’indépendance, quitta en masse le pays et le vida en l’espace de quelques mois (mars-juillet 1962) de tout son encadrement et sa main-d’œuvre qualifiée, abandonnant tous ses biens mobiliers et immobiliers derrière elle et laissant la machine administrative et économique à l’arrêt. Aucun autre pays dans le monde ne connut un phénomène semblable et d’une telle ampleur. Ce fut donc cette brusque vacance de terres, domaines, maisons, commerces, emplois, etc., qui provoqua dès les premiers jours de l’indépendance – et même un peu avant – un vaste mouvement de « conquête » parmi la population algérienne. Ce furent, bien évidemment, les individus sans scrupules et les plus malins qui s’approprièrent les meilleures parts du « butin », arraché à l’ennemi, non pas par les parvenus et les révolutionnaires du dernier quart d’heure, mais par des idéalistes épris de justice et de liberté qui avaient tout sacrifié afin que leur patrie soit libérée du joug colonial.

En parallèle, et comme pour amplifier l’effet de cette soudaine malédiction, les dirigeants de la lutte de libération basés à l’étranger ainsi que l’armée des frontières se mirent en mouvement en direction d’Alger, engagés dans une véritable course pour la prise du pouvoir à l’issue de laquelle ceux qui disposaient des moyens militaires les plus dissuasifs imposèrent leur diktat aux autres. On sait comment le rêve de liberté du peuple algérien fut définitivement enterré par l’Armée et le nouveau parti unique usurpateur du glorieux sigle FLN, ces deux véritables tremplins et rampes de lancement pour les opportunistes de tout poil et les prédateurs déguisés en patriotes mis en appétit par l’abondance des biens et des postes à prendre.

Dernier paramètre négatif : Hassi-Messaoud et Hassi-R’mel, respectivement gisement de pétrole et de gaz géants, furent découverts, à quelques mois d’intervalle, en 1956. La France coloniale n’eut pas le temps d’en tirer tout le profit escompté : ce sera aux nouveaux « conquérants » de traire à satiété ces deux intarissables mamelles. Le « lait et le miel » couleront donc à flots dans l’Algérie « indépendante » et les nouveaux janissaires qui reçurent cette riche contrée en butin, à la différence de leurs lointains prédécesseurs turcs, n’eurent pas à organiser deux fois par an des expéditions à l’intérieur du pays afin de lever l’impôt sur les populations rurales laborieuses maintenues en état de sujétion. Nul besoin de labeur, donc nul besoin de peuple travailleur, ni de syndicats revendicatifs, les deux Hassi – véritable bénédiction du Ciel pour tous les nouveaux aghas et bachaghas –, dont il suffisait de pomper le précieux contenu pour générer des fleuves de dollars, remplaçant de manière parfaite tous les contribuables potentiels réunis.

Le piège se referma donc sur le peuple algérien et le mélange hautement corrupteur [dictature des colonels + rente pétrolière] ne tarda pas à agir en profondeur sur la société, tel un cancer qui envahit le corps humain par métastase. Le moyen qui permit aux nouveaux maîtres du pays d’assoir définitivement leur pouvoir fut simple, mais efficace. Ils appliquèrent une politique systématique de disqualification du travail et de la compétence, devenus tout à fait inutiles et même gênants. Pour réussir dans l’Algérie d’après 62, plus besoin de travailler dur ou d’avoir des qualifications : il suffit d’actionner les bonnes ficelles, de faire preuve de souplesse et, surtout, s’orienter toujours, telle une girouette bien graissée qui ne grince jamais, dans le sens du vent dominant. Obéir aux injonctions des maîtres du moment et étudier leurs discours dans les kasma FLN, mentir au peuple en permanence et lui faire prendre les vessies pour des lanternes, dénoncer tout patriote à l’esprit trop critique qui aurait l’audace de se prendre pour un opposant aux maîtres : voilà un petit échantillon des aptitudes qui font un bon responsable dans l’Algérie-butin. À l’opposé, toute personne compétente et travailleuse, par le seul fait de révéler, par simple comparaison, la médiocrité et l’incompétence des « responsables » ayant les « aptitudes » requises par le système, devient de-facto une menace qu’il faut impérativement circonscrire et un gêneur dont il faut se débarrasser au plus vite et à tout prix.

Ainsi donc, aujourd’hui, 50 ans après le départ de la minorité européenne, le travail et la compétence producteurs de richesses n’ont plus droit de cité dans la société algérienne. L’appât du gain a été trop fort et bien rares sont, parmi les membres de l’intelligentsia, ceux et celles qui ont pu y résister. Les colonels, commandants et capitaines des années 60-70, devenus généraux-majors, sont toujours à la tête du pays. Autour d’eux, des cercles concentriques de plus en plus larges de barons et de clients s’activent à capter les richesses générées par le pétrole et le gaz. Le bon peuple, ne sachant plus rien faire et devenu totalement dépendant de l’État, est trop préoccupé à essayer désespérément de happer les miettes qui tombent de la table des maîtres pour s’intéresser à la politique. Comme dans un état somnambulique, et se souvenant peut-être encore vaguement de ses rêves anciens de liberté et de dignité, ce bon peuple continue quand même d’envoyer ses enfants à l’école, dans l’espoir de les voir un jour accomplir le miracle de transformer le maigre savoir arraché à la médiocrité de nos écoles, collèges, lycées et universités en moyen légal et honnête d’enrichissement ou, tout au moins, d’ascension dans l’échelle sociale.

Mais dans l’Algérie-butin qui a pris la place de l’Algérie-patrie, tous les compteurs sont détraqués et les dizaines de milliers de jeunes diplômés qui sortent chaque année des universités algériennes vont grossir les rangs des hitistes, des harraga et des immolés, masse énorme d’abonnés au désespoir que les spécialistes de la manipulation et du mensonge érigés en système de gouvernement s’évertuent à traiter comme on traite une anomalie passagère qui finira par se résorber d’elle-même. Il est vrai que le misérable ouvrier agricole dont le colon faisait jadis suer le burnous a disparu, mais il me semble que lui au moins était digne dans sa misère et si les richesses que son dur labeur générait allaient gonfler les comptes en banque des colons européens, il lui restait quand même le rêve de pouvoir un jour récupérer sa terre à laquelle l’attachaient des liens d’amour très forts et la travailler avec la même ardeur afin de jouir du fruit de son travail. Aujourd’hui, ce n’est plus le paysan pauvre mais honnête, viscéralement attaché à son lopin de terre et qui travaille douze heures par jour que l’on considère comme un « homme » – râdjel, argâz – auquel on donnerait volontiers sa fille en mariage, mais le « beznassi », ce personnage sans scrupules toujours prêt à saisir au vol toute bonne occasion qui se présente, sans se soucier ni des coutumes, ni des lois, ni des règles de base qui régissent le monde des affaires auquel il est pourtant censé appartenir.

Aujourd’hui, aucun redressement du pays ne peut être opéré si, dans la tête des dirigeants, de l’intelligentsia et du peuple dans son ensemble, l’Algérie-patrie ne remplace pas l’Algérie-butin. Aucun progrès ne sera possible s’il n’est pas définitivement mis fin à la mentalité de conquérants avides de butin et si le travail et la compétence ne reprennent pas dans notre société la place qui aurait toujours dû être la leur. Si le peuple ne revendique qu’une distribution plus équitable de la rente, sans se départir de la culture de la médiocrité et de la mentalité du beylick qui l’ont corrompu et en ont fait un éternel assisté sans honneur, sans dignité et sans véritable ambition, alors ce ne sera que partie remise et la facture que devront payer les générations à venir – lorsque Hassi-Messaoud, Hassi-R’mel et tous les autres gisements de pétrole et de gaz seront épuisés – sera encore plus salée.

Le tableau noir qui vient d’être brossé et qui correspond, malheureusement, à la triste réalité de notre pays en 2012, n’est pas destiné à semer le doute dans les esprits et à décourager les Algériennes et Algériens sincères qui refusent de céder au découragement et au désespoir. Bien au contraire, il est destiné à réveiller ceux et celles qui regardent le pays couler sans s’inquiéter outre mesure. Il leur est demandé de se manifester afin de soutenir de manière claire et résolue les hommes et les femmes qui osent dire NON au système mafieux qui suce le sang de notre patrie bien-aimée et sur lesquels s’abat régulièrement et de manière arbitraire le gourdin que les serviteurs zélés du pouvoir sont si prompts à sortir face aux « gueux » qui osent crier leur refus de la hogra. C’est en refusant le statut d’assistés qu’on fait taire avec des miettes et en exigeant de ceux qui ont ruiné le pays, corrompu la société et provoqué une énorme tragédie de quitter le pouvoir et de laisser le peuple choisir librement ses gouvernants que nous ferons de l’Algérie une patrie qu’on chérit et qu’on cherche à rendre chaque jour un peu plus belle par son travail et ses efforts et non un butin que les plus forts et les plus rusés se partagent.


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