DzActiviste.info Publié le mar 19 Mar 2013

L’Appel des Quatre de mars 76.

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Par Salim Benkhedda

drapeau3En mars 1976, bien avant le printemps arabe et l’avènement d’ internet, à l’époque où le colonel Boumediene régnait sans partage sur l’Algérie, quatre anciens responsables politiques, Benyoucef benkhedda, Ferhat Abbas, Hocine Lahouel et Mohammed Kheireddine, cosignérent un appel « contre la dictature et pour la démocratie », [1]

C’était à l’occasion de la discussion d’une prétendue charte nationale que Boumediene avait faite confectionner et qu’il voulait imposer au peuple algérien pour légitimer son pouvoir. L’Algérie se trouvait alors en crise avec le Maroc à la suite de l’occupation du Sahara Occidental par les troupes de Hassan II et les deux blocs Est et Ouest étaient en pleine guerre froide. Les cosignataires de l’appel craignaient que le conflit ne débordât sur les deux ailes du Maghreb et ne fût le prétexte pour les deux superpuissances d’intervenir en Afrique du Nord à l’image de [ce qu’ils firent en] Angola où ils s’affrontaient dans un bain de sang dont seule la population africaine pâtissait. « Nous réclamions [donc] la voie des négociations au lieu de celle de la confrontation pour régler ce conflit entre deux peuples frères et voisins. »

Les signataires dénonçaient notamment le régime du pouvoir personnel qui a conduit le peuple à la condition de sujets, sans liberté et sans dignité. Toutes les institutions nationales et régionales du parti et de l’état se trouvent à la merci « d’un seul homme qui confère les responsabilités à sa guise, fait et défait selon une tactique malsaine et improvisée les organismes dirigeants, impose les options et les hommes selon l’humeur de moment, les caprices et le bon plaisir ».

Ils appelaient les algériens à lutter afin :

« 1°)– D’élire par le peuple, librement consulté, une assemblée nationale Constituante et souveraine.

2°)– De mettre fin au système totalitaire actuel et élever des barrières légales contre toute velléité de ce genre.

3°)– D’établir les libertés d’expression et de pensée pour lesquelles le peuple algérien a tant combattu.

4°)– D’œuvrer pour un Maghreb arabe uni, islamique et fraternel. »

Cette position entraina la mise en résidence surveillée des signataires dans leurs domiciles respectifs, la nationalisation de la pharmacie de Ferhat Abbas et de Benkhedda , la nationalisation de l’usine de polymères, propriété de plein droit de la famille Kheireddine et la suspension, sans motif légal, du salaire de Hocine Lahouel, directeur d’une société nationale.

Parmi les signataires, ce fut LAHOUEL HOCINE qui souffrira le plus avec ses ennuis de santé. Il fut emprisonné dans son petit appartement au Telemly avec des policiers collés sur le pavé juste devant la porte de son domicile. Souvent il était conduit en urgence à l’hôpital en pleine crise d’asthme.

Maitre Bentoumi son avocat confie : « Lorsqu’il (Lahouel) s’est élevé contre Boumediène, celui-ci en représailles l’a privé de son salaire, le plongeant dans le besoin, car il n’avait pas d’autres ressources. Lorsque j’ai évoqué son cas à Ben Bella, alors en résidence surveillée à Bologhine, l’ancien Président a proposé son aide à Lahouel. Mais je n’ai pas osé en faire part à Hocine, car je savais qu’il aurait refusé »

Mon père avait distribué lui-même la déclaration aux agences de presse étrangère et a certaines personnalités. Il tenait absolument à faire diffuser au préalable l’information à l’étranger car nous étions loin de l’époque de l’internet et nulle information ne pouvait voir le jour sans l’aval du pouvoir. Je me souviens de la réaction de Paul Balta attaché de presse qui avait très mal pris la chose en se permettant même des remarques désobligeantes vis-à-vis des signataires quand mon père lui a remis l’appel. Mon père s’était rendu aussi au domicile du colonel Bencherif, tout puissant chef de la gendarmerie qui après avoir lu la déclaration, lui proposa de le prendre sous « sa protection» et de le cacher chez lui ce qui avait fait marrer notre père…..

La réaction à l’intérieur du pays fut plutôt timide. « Seule une équipe de militants, animée par Saad Dahleb, prit l’initiative de faire paraître un document, lequel fut suivi d’un Bulletin intitulé Liberté et Démocratie, édité clandestinement et distribué sous le manteau. C’était un feuillet d’une douzaine de pages environ, tiré à la Ronéo, et dont le dernier numéro date de septembre 1978. »[2]

Les articles condamnaient le régime, les atteintes aux droits de l’homme et réclamaient les libertés publiques pour le peuple. Il faut rendre hommage à cette équipe de militants travaillant avec la crainte de tomber entre les mains de la redoutable SM ; celle-ci ne réussit heureusement pas à les identifier malgré les efforts considérables qu’elle avait déployé.

La très officielle agence APS traitera ces nationalistes de la première heure « d’éléments réactionnaires agissant pour le compte de l’Étranger », dénonciation ressassée par la presse de l’époque, puis l’évènement fut médiatisé à l’étranger.

A la télévision unique c’était la langue de bois pure et dure…. On maudissait à longueur de journée les agents de l’étranger, les contre-révolutionnaires de l’extérieur et de l’intérieur qui étaient traités de tous les noms d’oiseaux.

Heureusement qu’il y avait pour nous réconforter la Radio internationale, et nous éprouvions un réel bonheur à écouter Boudiaf, Moufdi , ou Ait Ahmed parler sur les ondes des radios étrangères. « De leur exil], Mohammed Boudiaf, [de Kenitra, au Maroc], suivi de Aït Ahmed [de Genève, en Suisse], nous apportèrent leur soutien. Puis ce fut au tour de Lebjaoui, et de Kaïd Ahmed également exilés ».

Je me rappelle qu’en face de chez nous, il y avait en permanence deux policiers planqués dans une voiture banalisée, une R8 blanche qui surveillaient les allées et venues et interpellaient quiconque osait s’approcher de notre domicile. Seuls les très proches parents étaient autorisés à nous rendre visite. Chaque jour, mon père sortait vêtu de sa robe de chambre bleue, traversait le boulevard et offrait un café aux deux vigiles qui étaient chargés de le surveiller. Parfois il lui arrivait de me confiait cette mission. Jusqu’au jour où nos anges gardiens reçurent l’ordre de leurs supérieurs de ne plus accepter le café et de ne plus parler à Benkhedda !!!

Nous étions constamment épiés et suivis par des policiers en civil qui étaient à peine discrets. Les passants nous évitaient dans la rue comme des pestiférés. Les voisins changeaient de trottoir en nous voyant venir. Un jour, le fils de Boussouf Abdelhafid ramena mon frère Hassen à la maison avec la voiture de son père. En rentrant chez lui le soir, il trouva son père qui l’attendait pour le sermonner, averti bien sûr par les services de « la mauvaise fréquentation » de son rejeton.

Très tôt mon esprit d’enfant fut troublé par la menace sourde de la dictature. Tout était conditionné par la peur, même notre intimité était perturbée. Quand mon père voulait avoir une conversation sérieuse avec un de ses amis il allumait la radio. « C’est pour parasiter l’écoute des services » me disait- il.

Et ce sentiment d’être écrasé par ceux qui sont placés pour vous protéger. La présence constante de la police en face de chez nous ne faisait qu’accentuer ce sentiment de ce que je vivais.

La dictature pouvait limiter nos libertés mais ne pouvait modifier notre faculté de penser. Les questions se bousculaient et fusaient dans ma tête d’adolescent.

Je cherchais des réponses à tout. Mon Dieu comment des anciens responsables de la révolution de surcroit les deux Présidents du GPRA n’ont pas le droit de donner leur avis sur la gestion d’un pays pour lequel ils ont tout sacrifié? Comment un homme peut-il décider à lui seul du destin de tout un peuple, de l’avenir d’un pays ? Comment des anciens militants, des moudjahidines sont-ils devenus des valets de ce dictateur ? Pourquoi le peuple ne bouge pas pour se libérer du joug de la dictature?

Cette situation durera jusqu’à la mort de colonel Boumediene et la nomination du colonel Chadli Bendjedid.

[1] Texte de l’appel des quatre sur le site de la fondation Benkhedda www. Benkhedda.org

[2] Entretien avec Benyoucef Ben Khedda «Les centralistes ont toujours oeuvré pour l’unité de la révolution et de la nation» Chafik B., La Tribune, 19 août 2000

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Annexe

Appel au peuple algérien

Mars 1976

En moins de quatorze ans, l’Algérie se trouve pour la deuxième fois en conflit avec le peuple frère marocain. Parmi nos soldats et nos enfants, les uns sont prisonniers ou blessés et les autres sont morts sans que la responsabilité de notre peuple ait été engagée.

Nos morts, ceux des marocains, le traitement indigne infligé à nos frères de nationalité marocaine expulsés d’Algérie, le drame et le désarroi des populations nomades de seguia_El-Hamra et Oued-Ed-Hab montrent que ce conflit a déjà exerce ses ravages.

Demain ce conflit risque de se généraliser et de plonger toute l’Afrique du nord dans un bain de sang. Les haines qu’il engendrera compromettrons l’union du Maghreb Arabo-islamique, espérance de nos peuples et de notre prospérité et de notre bien -être.

Halte à la guerre, nous lançons un appel aux responsables algériens et aux responsables marocains, à tous les niveaux, pour que nos deux pays cessent d’être un simple pion dans l’échiquier international. Halte à la guerre ! au nom de la fraternité musulmane et de la solidarité humaine.

Les guerres modernes peuvent détruire en un jour le travail de plusieurs générations. Elles ont cessé d’être des solutions valables pour nos problèmes, Y recourir, c’est accepter le suicide collectif. L’Afrique du nord deviendrait un nouveau terrain où s’affronteront les super-grands au détriment de nos intérêts et de la paix dans le monde.

L’image que nous offre la malheureuse population d’Angola déchirée entre pro-Russes et pro-Americains devrait nous inciter à la réflexion.

Nous perdrions notre indépendance nationale et ce serait alors la rupture avec le principe de non-alignement, clé de voûte de notre politique international depuis plus de vingt ans.

Les peuples marocains et algériens furent unis dans le combat pour leur indépendance Ils ne peuvent se résigner aujourd’hui à la politique du pire. Durant plus de sept ans, la Tunisie et le Maroc nous ont apporté leur appui constant et positif.

L’ingratitude est la marque des peuples faibles. Le peuple algérien est assez fort pour rendre le bien et affirmer sa solidarité maghrébine.

Restons objectifs et réalistes. Certes, nous sommes fermes pour sauvegarder notre souveraineté nationale et l’intégrité de notre territoire, mais il n’en est pas moins vrai que d’autres taches impérieuses nous sollicitent.

Faute d’institutions, l’état algérien n’existe pas. Il faut le créer l’Algérie n’a pas de constitutions ni de lois. Elle vit dans le provisoire. Le temps est venu pour d’y mettre fin.

Le coup d’état du 19 juin 1965 devait rétablir notre peuple dans son entière souveraineté. Ses auteurs ont condamné, sans équivoque, le pouvoir personnel par la proclamation suivante.

“Le pouvoir personnel, aujourd’hui consacré, toutes les institutions nationales et régionales du parti et de l’Etat se trouvent à la merci d’un seul homme qui confère les responsabilités à sa guise, fait et défait selon une tactique malsaine et improvisée les organismes dirigeants, impose les options et les hommes selon l’humeur de moment, les caprices et le bon plaisir” .

Hélas ce coup d’Etat n’a rien réglé. Le culte de la personnalité est toujours en honneur. Le pouvoir personnel s’exerce sans contrôle. Il dispose à son gré du destin de notre pays, de nos ressources, du budget. Il impose a nos enfants un système éducatif de son choix. Il nous soumet à une idéologie hostile aux valeurs morales et spirituelles de l’Islam. Cet Islam pour lequel un million et demi d’algériens sont morts.

Il est seul juge du maintien de la paix ou de la guerre. Le peuple n’est jamais consulté ; pas plus d’ailleurs que les responsables algériens, y compris les membres du conseil de la révolution.

A notre époque, un tel pouvoir est un anarchisme.

La solution de nos problèmes internes aussi bien qu’externes passe par l’(exercice de la souveraineté populaire. Il ne s’agit pas de vouloir imposer au pays une charte nationale comme projette de le faire le président du conseil de la révolution, afin d’institutionnaliser son pouvoir, une seule voie reste ouverte pour la confection de cette charte : un débat public, a l’échelle nationale, pour l’élection au suffrage universel direct et sincère, d’une assemblée nationale constituante et souveraine, et sans pour autant préjuger de l’option socialiste du pays.

C’est au sein de cette assemblée que les représentants librement mandatés par le peuple, pourront traduire dans les textes les légitimes aspirations de la nation. Toute autre charte établie dans le secret des anti-chambres du pouvoir ne pourrait être que nulle et non avenue.

Algériens, algériennes !

Le régime colonial contre lequel nous nous sommes mobilisés nous avait humilié. Il nous avait interdit dans notre propre pays l’exercice de la souveraineté nationale en limitant nos problèmes aux questions alimentaires et économiques.

Depuis notre indépendance, le régime du pouvoir personnel nous a conduit progressivement à la même condition de sujets, sans liberté et sans dignité.

Cette subordination est une insulte à la nature même de l’homme et de l’algérien en particulier. Elle est une atteinte à sa personnalité.

C’est pourquoi des hommes, militants de bonne volonté, se sont rencontrés pour dénoncer cet état de chose et mettre fin à l’indignité qui nous frappe. Ils appellent les algériens à lutter afin :

1°)- De élire par le peuple, librement consulté, une assemblée nationale consistante et souveraine.

2°)- De mettre fin au système totalitaire actuel et élever des barrières légales contre toute velléité de ce genre.

3°)- D’établir les libertés d’expression et de pensée pour lesquelles le peuple algérien a tant combattu.

4°)- D’œuvrer pour un Maghreb arabe uni, islamique et fraternel.

Alger mars 1976

FERHAT ABBAS – Ancien président du Gouvernement provisoire de la République Algérienne (GPRA)

BENYOUCEF BENKHEDDA – Ancien président du Gouvernement provisoire de la république algérienne (GPRA)

HOCINE LAHOUEL – Ancien secrétaire Général du parti du peuple Algérien (PPA) et du Mouvement pour le triomphe des Libertés démocratiques (MTLD)

CHEIKH MOHAMED KHEIREDDINE – Ancien Membre du conseil national de la Révolution algérienne et ancien représentant du FLN à l’extérieur


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