DzActiviste.info Publié le ven 2 Août 2013

Le débat entre les mu’tazilas et les hanbalites

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Sur le site Le Quotidien d’Algérie, Khaled a contribué au débat à la suite de mon article « Retour sur la régression féconde » par une réflexion que je reproduis ici. Il explique clairement la pensée des mu’tazilas et cerne les enjeux philosophiques du débat avec les hanbalites.

Nul doute que, si les doctrines des rationalistes musulmans avaient pu rester vivantes au sein des sociétés arabo-islamiques, la face du monde en eut été changée.
L’anéantissement de l’école mutazilie représenta un appauvrissement intellectuel immense pour l’Islam sunnite majoritaire et fut le signe annonciateur de la fermeture de la « Porte de l’Interprétation », Bab-ul Ijtihad.
C’est de cette époque que date le triomphe d’un Islam rétrograde, symbolisé par l’école hanbalite, du nom d’Ibn Hanbal, le principal représentant d’une interprétation littérale du Coran.
La fermeture de la Porte de l’Interprétation eut pour conséquence concrète une inadaptation programmée de l’Islam aux défis qui jalonnèrent ensuite sa route puisque toute innovation, ou bid’ah en arabe, était désormais interdite pour répondre aux problèmes inédits qui ne manqueraient pas de se poser.
Dans leur quete de la verité basée sur la révelation et soumise a la raison, la mutazilies postulerent les fondements de leur cadre de relexion qui anticipe de huit siècles celui des Lumieres en Europe.
Il s’articule sur les points suivants:
a) Dieu est infiniment bon et ne peut donc faire le mal dans le monde. Le mal qu’on y constate n’est pas de la responsabilité de Dieu, mais de l’homme seul.
b) Comme Dieu est bon, il a crée l’homme libre, car il serait absurde qu’il attendît d’un automate qu’il lui rendît un culte sincère. Le culte de Dieu n’a de sens que s’il est rendu par un être libre ou non de le rendre. Dieu ne saurait se satisfaire d’être adoré par un objet dont il aurait lui-même programmé la dévotion. La dévotion n’a de sens que si elle est un acte librement consenti.
c) Comme l’homme est libre, tantôt il fait librement le bien, tantôt il fait librement le mal. C’est d’ailleurs pour cette seule raison qu’il mérite les récompenses ou les châtiments que Dieu lui promet.
d) Comme on pourrait répliquer que certes Dieu a crée l’homme libre, mais qu’il aurait pu tout de même le placer dans un monde possible où bien qu’étant libre, l’homme choisirait toujours le bien, les mutazilites répondent, anticipant là encore certaines doctrines occidentales, comme celle de Leibniz, que Dieu a placé l’homme dans le moins mauvais des mondes possibles réalisables. Cela permet d’expliquer du même coup pourquoi l’homme vit dans un monde où le mal ne se manifeste pas seulement dans la société, mais aussi dans la nature, à travers des catastrophes naturelles par exemple. Pour le mutazilisme, le monde est loin d’être parfait, mais il aurait pu être bien pire encore, il est le meilleur des mondes possibles et nous devons son caractère perfectible à la bonté de Dieu. Après tout, Dieu aurait pu s’abstenir de créer le monde afin de minimiser le mal, mais il aurait aussi minimisé le bien par là même.
e) Comme dit le Coran, « nulle contrainte en religion ». Il ne sert à rien de convertir les gens à l’Islam par la force puisque Dieu veut qu’on l’adore librement. Les hommes finiront par venir à l’Islam par la seule force, la seule cohérence et la seule rationalité de ses arguments doctrinaux. De même, les apparentes contradictions dans le texte coranique peuvent être résolues par la raison, car le Coran n’est pas incréé donc nullement exempt d’obscurités. Enfin, il n’est nul besoin d’avoir lu le Coran pour devenir un bon musulman, un musulman qui se soumet – islam – à la volonté bienveillante de Dieu. L’exercice de notre raison y suffit, c’est ce que les mutazilites appelaient le wujub an-nazar, le « devoir de spéculation », c’est-à-dire le commandement d’utiliser notre raison pour découvrir la nature et la volonté de Dieu. Autrement dit, un indigène qui vit à l’autre bout du monde et n’a jamais entendu parler du Coran peut être un bon musulman s’il professe l’existence de Dieu et agit moralement.
On voit donc que le mutazilisme était une doctrine éminemment rationaliste et optimiste et que ses idées donnaient à l’Islam une cohérence et une tolérance qui font cruellement défaut à la religion musulmane telle qu’elle se manifeste aujourd’hui.
Les thèses mutazilites anticipaient de plusieurs siècles des réponses philosophiques que l’Occident a redécouvert seulement avec la Renaissance et les Lumières. La confiance en Dieu et en la capacité de l’homme à se libérer et à progresser affirmée par le mutazilisme aurait pu et dû en faire le socle idéologique de véritables Lumières musulmanes.
Nul doute que, si le mutazilisme avait gagné la partie qui l’opposa au fondamentalisme hanbalite, la créativité rationnelle de l’Islam que les mutazilites défendaient lui aurait aussi permis de conserver l’avance technologique qu’il avait encore à l’époque sur l’Occident, car c’est cette même liberté religieuse et cette revalorisation de la rationalité qui ont permis le décollage civilisationnel de l’Occident après le Siècle des Lumières. L’histoire n’est pas écrite dans le marbre.
Après l’échec du mutazilisme, la liberté théologique n’aura plus d’autre choix, en terre d’Islam, que de se réfugier et se cacher dans l’ésotérisme soufi. Ce fut le triomphe du salafo-wahabisme.

Khaled sur le site Le Quotidien d’Algérie


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