DzActiviste.info Publié le jeu 4 Avr 2013

Le maire et le rond-point par Mazouzi Mohammed

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«Un changement idéologique accompagne les transformations actuelles des pratiques de décision dans les démocraties contemporaines. Il passe par la valorisation
constante et systématique de certains thèmes: la discussion, le débat, la concertation, la consultation, la participation, le partenariat, la gouvernance» Loïc Blondiaux et Yves Sintomer
«L’impératif délibératif»
Pourquoi cette combinaison qui à priori relie deux éléments de nature différente ?

 

   La visibilité et la tangibilité sont à mon avis des qualités intrinsèques à la proximité, concept très à la mode en ce 21ème siècle. C’est ainsi que le
maire doit se manifester, s’incarner en tant qu’institution à la portée du citoyen et se déployer sur un espace public commun de manière repérable. Tel un rond-point, il doit être en permanence
visible, tangible et à la portée de nos semelles car il fut un temps ou il était plus aisé d’aller à la quête de la toison d’or. Tombées dans une désuétude affligeante, ces fameuses tours
d’ivoires dans lesquelles se terraient nos élus ont fini par totalement discréditer toute fonction élective et représentative. Nous sommes désormais revenus aux anciennes pratiques de l’agora ;
l’élu ou le politicien se voient désormais dépouillés de cette irrésistible manie de se cloitrer, se dérober et mentir. Nous vivons un monde de communication et de dévoilement permanents,
exigeants et invasifs. Les nouveaux préceptes de communication en politique l’exigent. Il n’y a pas plus crédible que des bains de foule si l’on veut continuer sinon à persuader et à plaire au
moins à berner encore pour un siècle les masses populaires impatientes et agitées.

 

 

     L’Etat algérien fonctionnant à ses débuts avec des empereurs à sa tête, il avait pris le soin, pour la pérennité de sa survivance, de
transformer en consuls et proconsuls des larbins qu’il choisissait méticuleusement pour gérer les collectivités territoriales. Le citoyen n’existait pas encore. L’individu se dissolvait dans une
entité assez vague que l’on voulait fortement symbolique et fédératrice mais qui restait encore trop abstraite. Certains parlaient de nation, d’autres de patrie. On demandait à l’autochtone
algérien de se contenter d’applaudir et de garnir les trottoirs ou les stades lors de la rituelle irruption des cortèges impériaux dans nos existences ternes et insipides.
Toute réflexion à la marge du «Prêt à penser» constituait une activité subversive qui risquait assurément de nuire au bonheur, à l’uniformité et surtout à la docilité du groupe.

 

     L’Etat a pris le soin de dresser ces gérants des collectivités territoriales en distillant dans leur esprit un style de gouvernance étrange
et démoniaque qui consistait à chosifier la commune avec tout son contenant : patrimoine matériel et espèce humaine. En effet, cette accrétion humaine anonyme, quasi-inanimée mais convulsive et
qu’il fallait scruter prudemment de loin et d’en haut, était à coup sûr imprévisible, toujours insatisfaite et propre à susciter du désordre, d’où la terrible dichotomie entre l’Etat et le
peuple. Le peuple ne sera jamais l’Etat en dépit de toutes ces arguties philosophiques galvaudées ça et là et qui empoissonnaient l’esprit de ces pauvres habitants les laissant fantasmer sur des
concepts du genre : «Le peuple est la source de tout pouvoir, «l’Etat puise sa légitimité et sa raison d’être dans la volonté du peuple» (1) Il n’y a pas plus dangereux que le fait de laisser
circuler et se propager ce genre de propagande , et il ne fallait surtout pas laisser s’installer des familiarités empathiques entre cet Etat déconcentré topographiquement et ces hordes qui
l’assiégeaient de toutes parts dans l’espoir de fusionner avec lui. Cela aurait pu amenuiser sa divine puissance, l’émouvoir et émousser cette placidité qui faisait sa force. Il fallait que
l’Etat demeure dans l’ombre et la solitude, invisible et impalpable, insensible et presque inhumain, sauf dans ces moments folkloriques où il s’affairait obséquieusement à rappeler à ses sujets
qu’il était l’unique, le seul, l’indispensable et le providentiel. L’Etat était certes partout sur le territoire mais jamais dans le cœur des gens.

 

      Lorsque la révolution française a laissé penser à un peuple fraichement débarrassé de l’absolutisme qu’il pouvait élire ses propres
chevaliers servants, le célèbre homme politique François GUIZOT ,appréhendant ce qu’il pensait être une arme redoutable, avait dit au sujet de cet élu qui suscitait toutes les craintes et les
espoirs : «Un maire élu par ses concitoyens, est un maire qui risque d’échapper à la tutelle de l’Etat. »

 

    Chez nous ce fût bien le contraire qui s’est toujours produit, un maire élu par ses concitoyens, c’était plutôt un maire qui échappait à tout le
monde dans la mesure où par ses forfaitures il cessait de représenter cette institution honorable qu’est la commune. Il a renvoyé dos à dos, et l’Etat, et le citoyen. Ce fut par centaines que ces
élus ont visité nos geôles, qu’ils ont été suspendus, traités de tous les noms, d’incultes, de chenapans, de malotrus, de brigands. Cette fonction représentative si noble arrachée dans les larmes
et le sang était devenue une opportunité comme tant d’autres qui ouvrait la porte à toutes les turpitudes et les bassesses.

 

        Si ce pauvre Sisyphe, condamné à pisser dans un violoncelle toute sa vie durant, fit contre mauvaise fortune bon cœur, et
se mit le dos courbé mais fièrement résolu à jouer la terrible partition que lui a désigné ce divin chef d’orchestre. De la même manière et soumis au même supplice, depuis des lustres, l’Algérien
rejoua son karma à chaque rendez-vous électoral avec le même désenchantement et la même résignation jusqu’à ce que son indignation fût totalement corrodée par tant de simulacres. Aujourd’hui cet
algérien fourbu et ravisé s’est admirablement initié à ce «Syndrome de Stockholm». Il commence à se complaire dans cette insolite
captivité. La révolte des plus désespérés consiste à s’immoler en pleine agora et face aux Daïras ou à périr corps et âme dans notre chère Mare Nostrum, quant au reste du troupeau, totalement
désintéressé des affaires publiques, il paît là où les pâturages lui paraissent les plus verdoyants. L’instinct de survie combinée à la sélection des espèces se sont substitués à cette utopique
citoyenneté délibérative que l’on voulait au service exclusif d’un intérêt général chimérique.

 

    Le peuple n’a jamais été un héros, cette fable fait partie de toutes les autres illusions mentales qui adoucissent l’âpreté de notre existence et
nous dissimulent nos propres lâchetés indélébiles. Ce qui, dans ce jeu de cocus, dérobe à notre conscience notre débilité déconcertante, c’est cette impression d’avoir un joker que nous n’avons
jamais utilisé.
«Les dieux ne nous regarderont face à face que lorsque nous aurons nous mêmes un visage. »
Il faut bien qu’un jour nous nous délestions de cette virilité maniacodépressive qui nous incite inlassablement à incriminer l’Etat, à toujours crier à la fraude et à débusquer des scandales à
perte de vue. Nous avons équitablement hérité de la fatalité dont nous sommes les seuls artisans. Le Philosophe Habermas estimait que cet espace public, là où se joue notre destin, prend forme à
l’issue d’un «processus au cours duquel le public constitué d’individus faisant usage de leur raison s’approprie la sphère publique contrôlée par l’autorité et la transforme en une sphère où la
critique s’exerce contre le pouvoir de l’Etat. »(2), il serait en l’occurrence utile de rappeler qu’on n’est plus au moyen âge , Je doute qu’il soit suffisant de se contenter de cette prise de
conscience et de cet intellect que nous estimons être les seuls à pouvoir nous affranchir de la servitude et de l’absolutisme. Condorcet disait: «Epuisez toutes les combinaisons pour assurer la
liberté : si elles n ‘embrassent pas un moyen d’éclairer la masse des citoyens, tous vos efforts seront vains.»

 

    Les citoyens ont aujourd’hui les moyens d’être libres et éclairés, encore faudrait-il qu’ils aient le courage d’en faire toujours bon usage de ces
précieux acquis. Gramsci se plaisait aussi à répéter «Il faut allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté.» Sans l’action aucune vie, aucune victoire, aucun rêve ne
seraient possibles.
On peut assimiler cet entêtement et cette opiniâtreté à ce que Habermas nommait « Le pouvoir d’assiégèrent permanent», une forme de néguentropie qui se traduit par une revitalisation de l’Etat de
droit par la délibération constante et publique des individus.
Alors que la participation constitue le cœur et l’esprit de la démocratie, on entend aujourd’hui
seriner çà et là des pléonasmes du type «Démocratie participative ».

 

   Quoi qu’il en soit, l’ensemble de nos institutions ont toujours agi de manière à bannir cette fugace démocratie participative pompeusement proclamée dans
tous les textes. Quant à ces Communes que l’Etat a voulues comme «Le cadre institutionnel d’exercice de la démocratie au niveau local et de gestion de proximité », elles n’ont pu échapper à la
gloutonnerie d’un maire qui n’a jamais résisté à confondre les biens publics avec la fortune qu’il fabriquait laborieusement lors de son mandat. Et même si pour certains les réajustements
introduits par le code communal de 2006 viennent sonner le glas d’un pouvoir qu’il n’a jamais eu ou auquel il ne s’est jamais vraiment intéressé pour le bien exclusif de ses concitoyens, cela ne
l’empêchera pas de professer avec zèle comme ses prédécesseurs : «Charité bien ordonnée commencera toujours et quoi qu’il en soit par soi-même.» Saura-t-on un jour quelles étaient les véritables
raisons qui ont incité l’Etat à rapetisser son fief et rogner de ses prérogatives ? Cela nous importe peu car je doute que quiconque soit fortement enclin à s’apitoyer sur le sort de cet élu et
de ce fougueux vassal dont le pouvoir et le prestige étaient davantage façonnés par les multiples malversations ou incuries qui ont caractérisé son règne. Si c’est l’occasion qui fait le larron,
ce nouveau code communal est peut-être un choix judicieux et motivé. Ainsi le maire n’aura plus rien à voler. Il pourra au moins s’acquitter magistralement du ramassage des ordures et de
l’éclairage public.

 

   Par ailleurs , si ce peuple, cette société civile, ce citoyen refusent tous d’endosser l’armure que l’histoire leur a forgé, aucun miracle ne peut faire
fonctionner la démocratie la plus évoluée pour qui il est plus que nécessaire qu’il y ait un partenariat entre l’Etat et le peuple. Si l’Etat ne trouve pas en face de lui ce contre pouvoir, cet
équipier, ce participant sur lequel repose la démocratie et qui donne toute son envergure à ce que nos aïeux appelaient « Le pouvoir du peuple » , ne serait-il pas alors plus sage d’abandonner
l’Etat à son sort et au choix du sort qu’il nous réserve. Montesquieu avait dit un jour «Comme la plupart des citoyens, qui ont assez de suffisance pour élire, n’en ont pas assez pour être élus ;
de même le peuple, qui a assez de capacité pour se faire rendre compte de la gestion des autres, n’est pas propre à gérer par lui-même.»

    Nul ne peut reprocher à l’Etat de ne pas avoir mis entre les mains du peuple et du citoyen la Loi qui lui permet de s’identifier et d’agir en
toutes circonstances. Ni l’Etat ni même Dieu ne peuvent faire davantage. «En vérité, Allah ne modifie point l’état d’un peuple, tant que les individus qui le composent ne modifient pas ce qui est
en eux-mêmes» (3)
Le philosophe Emmanuel KANT pensait comme éminemment urgent et fondamental que l’homme se réapproprie ce qu’il a d’essentiel: «le courage de se servir de son propre entendement!» et de sortir«
hors de l’état de minorité dont il est lui-même responsable. Aussi Il évoqua élogieusement cette liberté, «la plus inoffensive de toutes les libertés», celle qui consiste fondamentalement à «
faire un usage public de sa raison dans tous les domaines. » (4)
Il n’ya actuellement aucunes Lois qui n’ait pas profusément abordé, vulgarisé, diffusé ces «formules incantatoires », ces «idées-forces » telles que la démocratie locale, la proximité, la
concertation, l’information, l’incitation du citoyen à la participation dans la gestion de sa commune ainsi que son droit et son pouvoir d’exiger de la probité et de la transparence dans la
gestion des affaires publiques en se donnant préalablement et à postériori les moyens de contrôler ou de faire contrôler la bonne exécution de cette série d’actions et de mesures. (5)
Le monde ne cesse pas d’évoluer, on ne demande plus au citoyen d’aller bivouaquer dans des places publiques pour fomenter des révolutions, on parle aujourd’hui de cyber-citoyenneté, Ces actions à
distance (réseaux sociaux (Twitter, Facebook) et les médias sociaux (You tube, C4N, blogs divers ) n’ont pas seulement démontré de manière ponctuelle et éphémère leur efficience que lors du
printemps arabe, même en temps de paix ces nouveaux usages commencent déjà à devenir un instrument incontournable dans les victoires électorales.

 

     Fort malheureusement, le citoyen algérien cultive plus d’affinités avec ses ronds-points qu’avec ses maires. En effet ces hauts lieux de
mémoire, de rassemblement et même parfois de pèlerinage ont réussi à prendre une place très importante dans notre vie avec une charge hautement symbolique. Ils contribuent à réguler nos troubles
maniacodépressifs parce qu’il parait que les mouvements circunambulatoires ont des effets neuroleptiques. Nos cortèges nuptiaux y vont pour recueillir la même baraka prodiguée par les marabouts
d’antan.
Pendant nos soirées estivales caniculaires, nous offrons sensuellement nos corps fiévreux et insatiables à nos ronds-points, nous y déversons nos multiples neurasthénies et nous confessons sur
place nos désirs les plus inavouables et nos phantasmes les plus secrets.
Ni maire, ni curé ou Imam ne sont capables de remplir ces offices.
* Universitaire

 

  Références :
(1- Articles 6 et 11 de la Constitution algérienne et fondamentaux de toutes les démocraties au monde.
(2- Jürgen Habermas, L’espace public: archéologie de la publicité comme dimension consultative de la société bourgeoise, Payot, Paris:
1997
(3- Le Coran Sourate 13-Verset-11
(4- Emmanuel Kant «Qu’est-ce que les Lumières? » (1784)
(5- «L’assemblée populaire communale constitue le cadre d’expression de la démocratie locale. Elle est l’assise de la décentralisation et lieu de participation du citoyen à la gestion des
affaires publiques. «(Art /84 de la Loi n° 90-08 du 7 avril 1990 portant code de la commune. » Les mêmes principes sont réaffirmés dans Loi N°11-10 du 22 juin 2011 relative à la commune (Articles
11/12/13/14 et 103)
On peut également et aisément voir dans la «Loi d’Orientation de la Ville du 20 Février 2005» quatre concepts ou «Principes généraux «(Article2) ( La gestion de proximité Le développement humain-
le développement durable-La bonne gouvernance- et l’Information) , on peut distinguer dans ces énoncés la place prépondérante qui échoit au citoyen dans la fabrication de son bien être au sein de
sa cité par sa présence et son action incontournables ainsi que par sa participation effective aux affaires de sa cité.
Toujours dans le but de prévenir et de lutter contre le phénomène de la corruption, la Convention des Nations Unies contre la Corruption (Art :13) ainsi que La Loi 06/01 du 20/02/2006 relative à
la prévention et la lutte contre la corruption (Art : 15) recommandent à juste titre «L’adoption de procédures ou de règlements permettant aux usagers d’obtenir, s’il y a lieu, des informations
sur l’organisation, le fonctionnement et les processus décisionnels de l’administration publique «,et aussi et surtout « d’accroître la transparence des processus de décision et de promouvoir la
participation du public à ces processus.


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