DzActiviste.info Publié le dim 12 Jan 2014

LE M’ZAB EN PERPÉTUELLE AGITATION. Manifeste pour la paix

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El Watan, 11 janvier 2014

idee_1968260Le phénomène de la violence que traduisent les affrontements entre les groupes sociaux en Algérie et plus fréquemment dans la région du M’zab, ne cesse de susciter de grandes inquiétudes.

La violence qui va en s’intensifiant et en s’accélérant prend de plus en plus d’ampleur, ses épisodes deviennent de plus en plus fréquents. En effet, les événements de Ghardaïa en 1985, 2009, 2010, 2013 etc., ceux de Berriane en 1991 et en 2008, ceux de Guerrara en 1988 et en 2013 sont tous là pour nous rappeler que les braises de la violence sont toujours actives, au moindre souffle les rues s’enflamment et l’escalade prend place : atteintes aux vies et à la dignité, violations de foyers, attaques et saccages des biens, etc. Ce scénario a tendance à s’imposer au menu de tous les jours depuis les cinq dernières années.

La ville, champ de tension sociale

En dépit des causes apparentes ou des événements déclencheurs très souvent liés aux compétitions sportives (match de football) ou aux compétitions politiques (élections), les enjeux fonciers et symboliques, la compétition pour l’accès à la ville et au pouvoir constituent les véritables enjeux à l’origine de ces affrontements. Ces guerres sont déclenchées tantôt pour cause d’enjeux fonciers (Ghardaïa 1985, Mélika 2009…), tantôt pour cause d’enjeux symboliques, dont la nomination de lycée ou d’équipement (Guerrara 1988…) ou pour cause d’enjeux politiques (Berriane 1991…).

L’accès à la ville, l’accès à la mémoire de la ville et l’accès au pouvoir de la ville polarisent toute cette dynamique et font de la ville un champ de tensions et d’affrontement social, traduisant le niveau avancé du malaise social et des frustrations engendrées. Loin de réussir la cohésion sociale attendue pour son épanouissement, la ville algérienne contemporaine évolue depuis quelques décennies au rythme de dynamiques d’exclusion, nourrissant les clivages et les dualités ethno-sociales.

Les jeux de nationalisation abusive des biens des uns pour les octroyer à d’autres ; les manœuvres que déployaient les uns et les autres pour accéder à la ville, à travers l’accès au pouvoir, l’adhésion et le contrôle du parti unique ; la compétition sociale et politique par l’exclusion ont transformé au fil des années nos villes en des théâtres de violences sociales. La ville, de plus en plus perçue comme fruit de la rente, gâteau à partager, polarise toute cette ruée et devient le champ de croisement de compétiteurs, venus chacun prendre une part du gâteau, sans se soucier des moyens pour y parvenir.

La dogmatisation du conflit

Très vite, le conflit revêt un caractère confessionnel ou ethnique pour l’intensifier et le rendre plus passionnel. Serait-il une manœuvre de diversion au secours des groupes d’intérêts mafieux qui tirent bénéficie de ce genre de situations de troubles pour détourner les regards ? Ou bien c’est un recours à la facilité, au raccourci, à la réduction du problème, pour ne pas le voir en vrai et ainsi trouver les solutions qui s’imposent ?

Ces frustrations engendrées par l’exclusion combinée à l’ignorance et à la pauvreté sont à l’origine de l’intensification de la violence et de l’accélération de son rythme.La société fragilisée succombe facilement au piège de l’instrumentalisation et de la manipulation et sombre vite sous le coup de la dogmatisation dans des conflits confessionnels, exposant tout ce qui est cher à la société à de graves menaces (son intégrité, sa dignité, sa religion, sa culture et son unité…). L’interpellation de l’histoire nous permet de constater qu’Ibadites et malékites, Arabophones et berbères mozabites ont, à travers l’histoire millénaire du M’zab, su faire la démonstration d’un bel et exemplaire modèle de bien vivre ensemble dans l’harmonie.

Donc, inutile de jouer dans ce terrain marécageux, faites le tour des ksour millénaires et regardez à l’intérieur de l’enceinte ceux que celle-ci abrite. Les berbères-mozabites et les arabophones du M’zab ont toujours fonctionné en harmonie grâce à des pactes de partenariats économiques, sécuritaires et sociaux. A vue d’œil, les phénomènes de violence se généralisent et se propagent avec les mêmes caractères et à la même vitesse à l’échelle aussi bien nationale que régionale.

La plupart des pays musulmans sombrent dans des guerres qui prennent de plus en plus un caractère confessionnel. Ce n’est la faute ni à l’Islam, religion qui incarne l’esprit de paix et dont les objectifs de son code (charia) se résument à cinq principes (préservation de la foi, de l’âme humaine, de la raison humaine, de la dignité humaine et de son patrimoine); et ce n’est ni à la culture ancestrale, fondée sur des valeurs de paix, d’équité, de solidarité, de générosité et de respect de la dignité humaine. La lecture historiciste de ces pays révèle qu’ils partagent le même parcours historique engendrant les mêmes conditions de formation socio-politiques.

A peine sortis de la domination coloniale, tous succombent aux régimes totalitaires, qui ne donnèrent aucune chance à la raison de se développer ni à leurs peuples de prendre conscience de leur existence citoyenne. Résultat, un agrégat de groupes animés par la frustration de rattraper le manque à gagner, cédant le pas à la violence que les idéologues de la guerre et de la confrontation viennent légitimer au nom de la religion.

La faute à qui ?

Inutile de recourir comme d’habitude au raccourci et de crier au loup, le fameux complot. La responsabilité de tous doit être reconnue (Etat, société, collectivités et individus…). La conscience du tort peut être un début de solution. Qui blâmer ? La pauvreté, l’ignorance, le mode de gouvernance, des sociétés fragilisées ou des citoyens pris aux pièges des souffleurs sur la braise ? Il est certain que les conditions du milieu indiquent cinq facteurs aggravants : mauvaise gouvernance, car elle mine la confiance, creuse un fossé entre l’administré et l’administrateur, discrédite l’autorité des pouvoirs publics et porte atteinte à sa crédibilité ; (l’Algérie occupe le 94e rang des pays les plus corrompus au monde) ; jeunesse dans le désarroi (64% en âge d’activité de 15 à 59 ans), dont un grand pourcentage avait l’âge de 5 à 6 ans durant la décennie noire, nourri d’images de violence.

Un taux de chômage qui s’élève à 10% en 2013 ; cependant, la tranche de 16-24 ans est la plus exposée avec un taux de 22,4% ; idéologie meurtrière que sous-tend le discours haineux à caractère religieux (d’importation surtout). Celle-ci légitime les actes d’une jeunesse dans le désarroi prise au piège de la violence ; accroissement des milieux mafieux depuis l’ouverture du marché, qui n’hésitent pas à souffler sur la braise de la haine et des clivages pour créer diversion ou exercer une pression ; système éducatif en crise, déstabilisé continuellement par des refontes non adaptées et non expérimentées.

Pistes de solutions

Les pistes tout désignées seraient de s’attaquer en profondeur au problème de la violence et de mobiliser toutes les ressources en faveur de la promotion de la paix. Pour cela, revenir aux conditions du milieu et s’attaquer à la base aux aspects de vulnérabilité de la société, dont : l’ignorance, la pauvreté et l’exclusion, à travers un processus de réformes sociales et économiques visant à asseoir une bonne gouvernance, des mécanismes d’inclusion et de participation citoyenne et soutenues de programmes de développement social et économique.

Entre-temps, quoi faire ?

Mais, en attendant ces réformes qui tardent à venir, il faut, et en urgence, engager des actions à court terme, qui nécessitent la mobilisation de toutes les ressources : judiciaires, sécuritaires, éducationnelles et sociales dans une action de développement, de pacification et de lutte contre la violence. Pour cela, prévoir des mécanismes juridiques préventifs, dissuasifs et punitifs ; et autant qu’ils agissent dans la transparence et d’une façon équitable pour lutter contre toutes les formes de violence, à sa base l’exclusion, le racisme et tout ce qui suscite la haine (y compris le discours haineux et surtout à caractère religieux). des mécanismes sécuritaires fondés sur les valeurs d’équité, de justice et de justesse pour défendre la loi et l’ordre public, dans le but du bien-être de la société et non de la vengeance et du soutien d’un groupe contre un autre.

Une sécurité qui agit dans la transparence, responsable, imputable et qui doit rendre compte de ses actes. Mobilisation des écoles, mosquées, espaces de socialisation et médias pour dispenser un programme axé sur la paix et la non-violence et sur les valeurs de solidarité et de respect, etc. Mobilisation de l’élite religieuse et sociale pour mener des campagnes et engager des caravanes de paix pour propager et faire la promotion du message de la paix et de l’espoir. Redonner confiance aux citoyens à travers la recherche des conditions qui assureraient la bonne gouvernance (équité, justesse, justice, transparence, responsabilité, réédition de compte et imputabilité…).

Développer la culture institutionnelle versus le pouvoir de personnes. Implanter et promouvoir les conditions de participation. Multiplier les occasions de rencontre et de solidarité et susciter l’engagement citoyen. Rechercher les conditions intelligentes pour un réel développement par l’encouragement et la promotion de l’innovation, de l’entrepreneuriat et par la rupture avec la culture de la rente.

Brahim Benyoucef : expert consultant en urbanisme et sciences sociales – Montréal


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