DzActiviste.info Publié le dim 31 Mar 2013

LE NOM DU PÈRE

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                           Ingres : Oedipe et le sphinx

Chiricahua blog met en ligne un article de Catherine Brun, précédé d’une courte introduction de Messaoud Benyoucef, que vous
pouvez retrouver sur le blog de ce dernier, Braniya blogspot.

 

 

L’article qui suit -« Le nom du père »- concerne une pièce de théâtre éponyme de Messaoud
Benyoucef qui a soulevé une intense polémique. L’article -remarquable de  sagacité et d’intelligence- a été écrit par Catherine Brun, maître de Conférences à la Sorbonne nouvelle et membre
de l’unité de recherche « Écritures de la modernité, Littérature et Sciences humaines ». Catherine Brun est une spécialiste de la guerre d’Algérie à propos de laquelle elle a organisé récemment
un colloque très riche et dont vous pouvez retrouver le programme détaillé et problématisé sur ce même blog (Cf « La guerre d’Algérie, une guerre comme les autres ? », Paris 6-7 décembre
2012).

 

L’article, « Le nom du père », a été publié in Lendemains, n° 121, « Mémoires de la guerre d’Algérie », sous le même titre, par Lila Ibrahim-Lamrous et Catherine
Milkovitch-Rioux (dir.), Tübingen, Gunter Narr Verlag, 2006, p. 36-44.

 

 

LE NOM DU PÈRE

 

 

Sur le territoire algérien, avant la colonisation, le prénom seul, individuel et non
transmissible, suffisait le plus souvent à désigner les personnes, complété par la spécification d’appartenance à telle ou telle communauté. À partir du moment où une loi, votée le 23 mars 1882,
rendit obligatoire l’inscription à l’état civil des actes de mariage et de décès pour l’ensemble des populations indigènes des colonies, les « Algériens » furent tenus de se choisir un nom dans
leur lignée paternelle. Beaucoup optèrent pour un nom de lieu ou d’élément naturel ; d’autres, conseillés par des commissaires de l’état civil, furent affublés de noms plus ou moins fantaisistes,
dérivés de noms, prénoms, surnoms ou sobriquets, souvent sous une forme francisée. Les récalcitrants et les abstentionnistes virent accoler à leur prénom l’appellation générique « S.N.P. », «
Sans nom patronymique », autrement dit : sans nom donné d’après le nom du père et, par extension, sans « nom de famille ». Toutefois, des campagnes régulières d’inscription collective et de
régularisation, en Algérie comme en métropole, la nécessaire identification des migrants dans les sociétés urbaines, l’institutionnalisation des allocations familiales eurent progressivement
raison des résistances. Enfin, l’ordonnance 75-58 du 26 septembre 1975 portant code civil entérina le nom et les prénoms comme des attributs de la personnalité identifiant la personne. Si bien
que, depuis, les dépositaires des registres d’état civil sont tenus de ne pas reproduire le sigle « S.N.P. » lors de la délivrance de copies conformes d’actes d’état civil.

 

En intitulant en 2005 sa pièce Le Nom du père1, Messaoud Benyoucef n’ignore rien de cet
historique. Il sait que l’ère des S.N.P. est officiellement révolue. De « nom du père », les jeunes adultes vivant en ce début de XXIe siècle ne sauraient être dépourvus. Pourtant, c’est par ces
initiales que le dramaturge désigne tout au long de l’œuvre son personnage principal, notre contemporain exact, un homme à « la trentaine […] encore très juvénile » (p. 7), comme pour mieux
marquer sa filiation paradoxale avec ces êtres brisés, aliénés, séparés par l’histoire coloniale que furent les S.N.P. : coupés des coutumes ancestrales de nomination, coupés d’une assimilation
en marche.

« Ali alias Alain alias Élias

alias SNP alias Abou-Chafra » (p. 45)

est présenté d’emblée comme un fils de Harki désœuvré, un laissé pour compte, « en butte à
l’Histoire » (p. 5), sans repères ni destin.

 

Le « nom du père » promis par le titre n’est ainsi annoncé que pour être mieux repris. Il
s’annule et se retourne lui-même, comme un gant, dès l’ouverture de la pièce. Le « nom du père » n’est que la variante homophonique et faussement pleine du « non du père », ou du « non-dupe erre
». Rien ne semble devoir arrêter la désagrégation en marche ; les mots se désolidarisent, font sécession. Comment ne pas y entendre l’écho dégradé (disséminé) du Nom-du-Père lacanien : support de
la loi2, origine de la fonction paternelle3, corps du père symbolique (mort) ? Et, dans le même temps, une reprise amusée du pied de nez  adressé par Lacan aux dupes : si « les non dupes
errent… Ça ne veut pas dire que les dupes n’errent pas »4 ?

 

S.N.P. est un « être sans » : sans nom, sans père, sans culture, sans mots, à peine un homme,
empêché et prisonnier, qui, faute de parvenir à (s’)en sortir, va dériver d’un leurre identitaire à l’autre, de fausses fraternités en fratricide, dans une errance qui pourrait être la réplique
historique de celle, mythique, d’Œdipe.

 

Au commencement donc, le lien manque, la transmission est interrompue. Quant au final, sans être
euphorique, il esquisse la voie d’un avenir possible, comme si le détour par « les affres de la mémoire » (p. 5), et les « grandes failles de l’âme » (p. 60, 65) pouvait seul suspendre la
compulsion de répétition. Le personnage d’Agnès Mottet, psychologue, le souligne : « Si les parents n’ont pas pu se libérer du passé, il appartient aux enfants de le faire… s’ils ne veulent pas
se condamner à répéter la vie de leurs géniteurs… » (p. 9). Et ceci, que les géniteurs soient ou ne soient pas connus de leur descendance. Mais comment se libérer du passé quand ce passé,
précisément, échappe au point d’être rejoué inconsciemment dans le présent ? C’est ce qu’esquisse le drame de Benyoucef.

 

Car S.N.P. est bien le fils (le double) de ce père invisible qu’il rejette de tout son être.
Dénommé en France « Boiteux » parce que son « vrai nom, Lakjaa, veut dire boiteux en arabe » (p. 10), il revendique son indépendance onomastique et se proclame « s.n.p. » (p. 15). Dans le même
mouvement, il rejette tout prénom fixe. Il refuse que l’on continue à l’appeler « Alain » – « sobriquet que d’autres ont choisi pour [lui], sans [lui] demander [s]on avis » (p. 14), au moment de
la naturalisation (p. 10) – et ne veut pas davantage d’« Ali », son « premier prénom arabe » (p. 10), le prénom que son père lui a donné – un prénom intimement lié aux origines de l’islam puisque
prénom du 4e calife musulman, cousin de Mahomet et époux de sa fille Fatima. Par là, il s’oppose à l’héritage religieux et paternel en même temps qu’il en singe la posture à son insu : le père a
dit « non » à son « nom » en consentant à ce qu’« Alain » remplace « Ali » et « Damien », « Dahmane » ; le fils rejette en bloc tous les noms que les « autorités » ont pu lui attribuer. Sa
volonté farouche d’anonymat le pousse à s’enraciner dans le déracinement, contre des dénominations d’appartenance perçues comme autant de mises sous tutelle et de privation d’autonomie. La
résistance aboutit à l’effacement du sujet qui prétend « n’être personne » (p. 14), en même temps que la frontière s’estompe entre les époques : de quel temps est s.n.p ?

 

Reste que tout ce qui vient du père est honni. Le père fait figure de grand tabou. « Je ne veux
rien devoir à cet homme » lance s.n.p. comme pour ne pas avoir à prononcer le nom de son géniteur (p. 14). La même répugnance est partagée par Sakhr, son ami : « Parle pas de mon père […] ! […]
Tu aimerais que je te parle de ton père, hein, dis-moi ? » (p. 47). L’angoisse est permanente : « mais pourquoi il faut ressembler à son père ? » (p. 37).

 

De ces pères, pourtant, l’individualité échappe. Ils semblent se fondre dans une communauté
inavouable, qui partage une même histoire. Victimes, ensemble, des forfaitures des militaires et de l’armée (p. 28), couverts de honte (p. 9), ils font corps. « Ne me parlez pas de militaires ou
d’armée ! Après ce qu’ils ont fait à nos pères ! » hurle s.n.p. (p. 28). Si bien qu’il est difficile de démêler ce qui justifie leur rejet : leur qualité de père, ou le poids de honte qu’ils
lèguent à leur descendance. C’est par leur qualité de « fils de Harkis, citoyens français, nés en France » (p. 10) que se définissent s.n.p. et Sakhr. Un Harki, c’est-à-dire un « supplétif », «
pas un militaire », « appointé à 300 francs par mois. Et à qui on enlevait son fusil de chasse à la nuit tombée. Question de confiance. » (p. 28). Autant dire un semi-esclave, dont s.n.p. ne peut
parler qu’avec « mépris » (p. 29).

 

Culturellement aussi, s.n.p. est démuni. Du savoir classique, il lui reste des lambeaux
désoriginés, qui demeureraient à l’état de traces sans l’intervention de la psychologue du camp de regroupement où il vit, Agnès Mottet :

s.n.p. – Quelqu’un a dit que lorsqu’on entasse des hommes, on produit de la pourriture…

agnes. – « L’entassement des hommes comme l’entassement des pommes produit la pourriture », c’est
Mirabeau qui a dit cela… (p. 8).

C’est elle, aussi, qui lui explique l’allégorie platonicienne de la caverne (p. 11-12) ; elle,
encore, qui met des mots de psychanalyste sur les maux de l’homme : « double contrainte » (p. 13), « décompenser » (p. 13), « meurtre du père » (p. 14) sont autant de reformulations savantes du
malaise signifié par s.n.p. dans son langage de peu : « finir barge », « une histoire de fous » (p. 13), « un pékin moyen, un pousse-caddie » (p. 14), « un bouffon » (p. 16). Son « expression
orale[,] gravement déviante » (p. 23) emprunte aux mêmes sources que celle du « rappeur » dont le « song » ouvre la pièce : « meufs », « keums », « teuf », des monosyllabes entêtants… s.n.p. en
est conscient : « les mots qu’il faut pour dire les choses dans toute leur finesse », il ne les a pas (p. 25). Ceux dont il dispose, approximatifs et rares, obligent à la répétition nue («
caillera », « beu », « niquer »…), compulsive : ce sont les mots de l’aliénation.

 

Prisonnier, s.n.p. l’est aussi des baraquements du camp de regroupement dans lequel il vit,
quelque part en France. Du camp, la présence est obsédante, entêtante, inoubliable :

On n’a rien connu d’autre que le camp, l’école du camp, les instituteurs du camp, les gardiens du
camp, le directeur du camp, le couvre-feu du camp, la brise glaciale du camp en hiver, la chaleur de plomb du camp en été… Et rien d’autre à faire qu’à tourner en rond dans le camp (p. 9).

Comme dans la caverne platonicienne, les êtres qui y sont « enfermés » ne voient « du monde
extérieur […] que les ombres portées sur la paroi de la grotte et qu’ils prennent pour la réalité » (p. 12). Leur fatalité semble être de « répéter » et « ressasser » (p. 9).

 

La volonté de « foutre le camp », « quitter le camp » (p. 9), « vaincre le camp » (p. 10),
relayée par tous les moyens légaux ou illégaux (« associations »,  « émeutes », incendies, « commando », séquestration, « grèves de la faim », « marches », recherche d’emploi…) demeure
inefficace. « Le camp est plus fort que tout » (p. 10).

 

C’est que le camp ne se contente pas de contenir les êtres dans un espace conçu à leur intention
: il les envahit. s.n.p. l’admet : « il n’y a plus rien en dedans de nous : le camp nous a bouffés de l’intérieur ! » (p. 11), et Agnès Mottet approuve : « le camp est à l’intérieur de toi » (p.
11). Pour en « sortir », « se libérer du passé » (p. 9), « avancer » (p. 10), il faut donc « s’en sortir » (p. 42), c’est-à-dire échapper à cette vie de « bête » (p. 11), de « rat » (p. 26), de «
végétal » (p. 26) et de « légume » (p. 11) « infra-humain » (p. 27) au terme d’un « travail » et « d’une série de tâtonnements […] longs et […] douloureux » (p. 74).

 

Aucune des prétendues « solutions » ne semble pouvoir opérer : quand le chômage sévit (p. 10-11),
les « ressources » humaines peinent à pallier les « ressources » financières (p. 14), le manque de « moyens » (p. 25) et font apparaître les limites des bonnes volontés individuelles. Christiane,
la compagne de s.n.p., se heurte aux mêmes difficultés qu’Agnès, la psychologue.

 

Dans la « loterie de la vie » (p. 74), s.n.p. et ses « congénères » (p. 32) sont perdants,
réduits à « pire que [des] zéro[s] » (p. 40) par la déchéance des pères, le chômage, l’acculturation (dans la chambre de s.n.p., un « immense poster » représente la Sky line de Manhattan),
l’anonymat, l’exil historique et géographique permanent. Pour eux, aucun « chez-[s]oi » (p. 27), « nulle part ».

 

Comment s’étonner de leur « dérive » (p. 14) ?

 

Sakhr, anciennement Damien / Dahmane, s’est laissé séduire par l’émir Mossaab. Tout droit venu
d’Afghanistan, celui-ci prétend désormais amener à s.n.p. « le salut de [s]es fr ères en religion » (p. 15) qui portent « haut l’étendard de l’Islam » (p. 17). Stupéfait, incrédule, agacé,
sacrilège (p. 16-17) et, pour finir, moqueur (p. 19), s.n.p. demeure distant. Sakhr, par contre, est pétri d’admiration obséquieuse pour le saint homme, dont le verbe l’éblouit (« Tu as vu comme
il [l’émir] parle ! », « Il parle comme le Coran ! »), et indigné par la liberté de ton de son ami s.n.p. (« Tu as vu comme tu me parles ! », « Tu as vu comme tu lui parles ! »). Les maximes («
Les plaisirs de cette vie ne sont que vains simulacres »), les formules sentencieuses (« Je viens du camp retranché où se déroule la mère de toutes les batailles »), les hyperboles (la voie « des
conquêtes et des illuminations ») l’enchantent et le gonflent d’importance (p. 18). Pour s.n.p., au contraire, la cause est entendue : pas question de se laisser « embrigader » par cet émir dont
« le disque […] est rayé » (p. 22), les phrases tautologiques (« la mère des batailles, c’est la mère des batailles », p. 17) et les slogans empruntés (« nous sommes tous des Afghans »5).

 

Il ne restera pas aussi insensible aux arguments du « commandant Z », officier de l’armée
française. Le ton est messianique, proche du « lève-toi et marche » de Jésus à Lazare : « Nomme-toi maintenant et viens à ta vraie vie » le presse Z (p. 30), reprenant, en écho inversé,
l’invitation insistante de l’émir Mossaab à ne pas « gâcher » sa « vraie vie », « celle de l’éternité » (p. 18). Car Z. a visé au cœur en proposant à s.n.p. de se nommer lui-même librement, sans
plus laisser ce soin aux « parents » ou aux « officiers de la naturalisation ». Il lui offre aussi de devenir, ici et maintenant, ce que son père, supplétif, n’a jamais pu être : un lieutenant de
l’armée française. La perspective est irrésistible : supplanter son père dans ses attributions familiales (la nomination) et militaires. Quand « du temps a passé » (p. 31), Z. indique à l’enrôlé
la nature de sa mission : infiltrer les groupes armés qui, après avoir participé au Djihad afghan, vont rentrer en Algérie préparer l’avènement d’un État islamique, pour la plus grande
satisfaction des Américains et des Saoudiens. Les menaces exercées (p. 32) sur l’impétrant pèsent aussi peu sur son engagement que la perspective de contribuer à éviter, grâce à cette mission, «
la remise en cause de l’intégration des Français de confession musulmane dans la nation française ». Importent à ce stade l’illusion d’une camaraderie symbolisée par le tutoiement réciproque du
commandant et du nouveau lieutenant, et la liberté acquise de se nommer à sa guise. Ce sera « Élias », choix que s.n.p. motive par la proximité sonore d’« Élias » avec « alias », comme si la
paronomase induisait une équivalence sémantique : « parce que jusqu’à présent je n’ai été qu’un alias » (p. 30). Mais si « Élias » est un nom propre valise, comment arrêter à « alias » la ronde
des signifiants et éviter de le lire littéralement et dans tous les sens : Éli (« Dieu », « mon Dieu », en hébreu) + Éliab (« Dieu est père » en hébreu6) + hélas + alias + Ali… D’emblée, la
dissolution des identités l’emporte sur la consécration d’une singularité. Élias est un « alias », soit un « autrement dit », un entre-deux onomastique, comme si ce nom hypothéquait par avance le
fantasme d’une deuxième naissance : mi-père (Éli , Éliab), mi-fils (Ali) ; mi-hébreu, mi-musulman ; mi-sacré, mi-laïc ; mi-affirmation, mi-évidemment… Celui que les didascalies désignent
provisoirement sous le nom d’elias-s.n.p. (p. 31-36) est un être hybride, comme promis par son nom à la duplicité.

 

Ce nom, d’ailleurs, ne sera pas le dernier dont il se verra affublé. La veille de son départ pour
les lieux saints de l’islam, l’émir Mossaab décide de lui « donner un nom musulman digne de lui, de sa foi brûlante et de son extrême diligence à aller porter le fer du verbe divin dans le cœur
de l’ennemi mécréant ». Ce sera « Abou-Chafra, l’homme à la lame » (p. 39), ce qui n’empêche pas Christiane, dont il s’est éloigné, de continuer à l’appeler « Ali » (p. 39), tandis qu’Agnès
Mottet lui donne du « Alain » (p.40).

 

Le désir d’appartenance n’en est que plus fort, et avec lui celui de « trouver une identité »
auprès de ses « frères ». À la franche camaraderie militaire succède la fraternité du Djihad. Ce sont leurs « frères en religion » (p. 14) que les engagés vont rejoindre (p. 18). Sakhr n’est plus
appelé que « frère Sakhr » et chaque geste, fût-il meurtrier, devient « fraternel » (p. 56). C’est dire que le ver est dans le fruit et que cette fraternité n’est qu’illusoire.

 

Dès son pèlerinage, s.n.p. ne cesse d’être dans le faux-semblant : il « mime » les quêtes et les
rites (p. 45). Au Pakistan, où il est soumis à un entraînement intensif, il avale « des tonnes de prêchi-préchas ». En Algérie enfin, affecté au sein des GIA, il adopte le langage sibyllin des
émirs (p. 48). Gestes et paroles, tout est faux, tout est joué. s.n.p. et Sakhr n’ont fait que se déplacer d’un camp à l’autre : du camp de regroupement harki au camp pakistanais de Peshawar (p.
45), puis à « un camp de maquisards » dans les montagnes algériennes (47). Si le décor change, ici et là, c’est la même attente, le même ennui. « On va moisir ici ! […] C’est comme dans les
baraques du camp ! » s’insurge Sakhr (p. 47). Plus tard, quand s.n.p. quitte les rangs du GIA pour rejoindre ceux de « l’Armée nationale populaire » algérienne (p. 66), il ne fait jamais que
substituer un camp à un autre, une fraternité à une autre. L’officier qui l’accueille se veut encourageant : « Bienvenue ! Tu es enfin chez toi, chez tes frères ! […] Tu as rejoint ton camp, le
vrai, le seul ! Le camp de ton sang, de ta terre ! (Changement de ton brusque) Quelqu’un d’autre est-il au courant de ta démarche ? T’a-t-on vu quitter le camp ? » (p. 67-69). La reprise des
mêmes termes en écho (« frères », « camp ») souligne et accentue la confusion.  Le cumul des appartenances tue l’identité, la multiplication des noms aboutit à l’anonymat.

 

Quand Ali, alias Alain, alias s.n.p., alias Abou-Chafra rejoint l’Armée nationale algérienne, il
se trouve aussi incapable qu’au commencement du drame de se reconnaître dans un nom propre et admet n’avoir endossé que des identités provisoires. Faute de « vrai nom », il se résout à n’être
qu’« un s.n.p. » (p. 68).

 

Reste que même cette dérisoire appellation lui est contestée. Le commandant Zakaria, officier des
services de sécurité de l’armée, veut faire de lui le « lieutenant Lyès » (p. 69), et Oum-Salama, l’épouse répudiée de l’émir Abou-Laala, prétend donner son nom, qu’il le veuille ou pas, à
l’enfant issu de son union avec l’émir (p. 83) ! Dans cet univers de nomination forcenée, l’anonymat devient un luxe et un défi.

 

Les errances identitaires de s.n.p. demeureraient définitivement opaques si une scène, dans la
deuxième partie du drame, ne venait en éclairer les soubassements enfouis. Elle se déroule « quelque part dans le maquis algérien », après que s.n.p. a abattu un père qui s’opposait au mariage
forcé de sa fille avec l’émir Abou-Laala, de crainte des représailles qu’une telle union ne manquerait pas de valoir à l’ensemble de sa famille. Si les raisons du père sont évidentes, celles de
s.n.p. le sont moins : manifestation d’allégeance à Abou-Laala ou sacrifice charitable ? Atterré par son geste, s.n.p. absorbe un mélange de stupéfiants. Lui parvient alors une voix, « comme
venue de nulle part » (p. 58), qui fredonne un refrain lugubre où résonne le souvenir de la bataille du Mont Cassino. Puis c’est une « ombre », un « simulacre » d’homme qui apparaît, dont « l’âge
s’est arrêté le 27 juillet 1957 » (p. 60). Et le spectre ressuscite ce jour de juillet où « le temps » s’est pour lui interrompu : les habitants du douar Messaada murés chez eux depuis trois
jours, les centaines de soldats surgis de tous les bosquets, la « forme humaine » torturée égrainant devant la population hébétée les noms de ses camarades résistants exécutés les uns après les
autres. Puis c’est l’impensable : les deux fils du vétéran du Mont Cassino, Hocine, l’aîné, et Lakhdar, le cadet, sont désignés. Hocine, pour échapper à la mort, accable son frère et l’abat ; il
revêt une veste de treillis militaire et part avec les soldats.

 

A posteriori, les déclarations de fraternité (religieuses, militaires) adressées à s.n.p. s’en
trouvent singulièrement fragilisées.

 

L’apparition le signale : « Ce n’est que bien longtemps, très longtemps après cette funeste
journée, que [s]a mémoire s’est remise en route et [a] revu ce qui s’était passé au moment où ses enfants ont été appelés » (p. 63). L’abomination vécue a créé une solution de continuité, elle a
provoqué l’une de ces « grandes failles de l’âme » (p. 61, 65) que l’on ne saurait « prendre en charge » (p. 64) impunément.

 

Or c’est bien une telle prise en charge que l’apparition escompte de s.n.p. Ce « fardeau », cette
« histoire » sont les siens ; le vétéran du Mont Cassino est son grand-père, et il ne doit rien espérer de l’oubli. « Une grande faille de l’âme ne trouve jamais son chemin vers [lui]. Elle
traverse les générations, identique à elle-même. On ne peut qu’essayer de vivre avec elle… ». Il s’agirait d’une forme moderne de fatalité et de destin si, dans le malheur qu’il inflige à son
petit-fils, le grand-père ne lui laissait le choix, et un choix parmi les plus surprenants et déconcertants qui soient : le choix de son père. Car l’aïeul garde le secret entier sur l’identité du
« vrai père » de s.n.p. : l’un de ses deux fils (Hocine ? Lakhdar ?) ne pouvant avoir d’enfants, son frère (Lakhdar ? Hocine ?) lui en a donné un (p. 65). Entre Caïn et Abel, s.n.p. doit
trancher, et opter pour l’héritage de la traîtrise ou celui du sacrifice.

 

Messaoud Benyoucef renoue ainsi in fine avec l’éthique existentialiste de la responsabilité. Le
passage de témoin est d’ailleurs explicité par une mise en garde de « l’apparition » à s.n.p. : « N’oublie pas qu’un homme n’est jamais que la somme de ses meurtres » (p. 65), mise en garde que
s.n.p. reprend à son compte dans le hurlement hystérique et redoublé qu’il lance avant de disparaître du plateau, à la fin de la pièce : « Un homme est la somme de ses meurtres ! Un homme est la
somme de ses meurtres ! »7 (p. 84).

Ainsi, s.n.p. en est réduit à devenir son propre père. C’est à lui qu’il revient de s’inventer,
d’inventer sa lignée comme sa descendance, d’imaginer la suite de son histoire.

 

Une nouvelle fois, c’est la rupture, mais une rupture qui se veut réconciliation avec les
origines. s.n.p. « prend conscience de [sa] dette » envers l’Algérie (p. 71) et quitte les rangs des combattants de la foi pour rejoindre ceux de l’Armée Nationale Populaire (p. 66). Il veut se
trouver « en première ligne pour combattre ceux [qu’il vient] de quitter » (p. 69). Mais l’officier qu’il rencontre, le commandant Zakaria, lui confie une mission d’une tout autre nature :
reprendre sa place au sein du groupe d’Abou-Laala et convaincre l’émir de porter la guerre en France, de manière à « dresser la population [française] contre le terrorisme religieux » (p. 71).
s.n.p. semble consentir. De retour au maquis, pourtant, il téléphone à son ancienne compagne, Christiane, et lui raconte tout.

 

Ultime retournement ? Nouvelle trahison ? La question traverse la pièce. s.n.p. prend Christiane
à témoin de sa prétendue culpabilité : « J’ai trahi ! Tu entends ? J’ai trahi ! J’ai trahi ! Trahi ! (Il s’effondre en sanglots) La seule tare au monde dont je pensais être immunisé ! La
trahison… je l’ai commise ! (Sanglots) » (p. 74). Faut-il pour autant le prendre au pied de la lettre ? Cet aveu ne témoigne-t-il pas surtout d’une manipulation ?

 

Car les dirigeants savent instrumentaliser les dettes et les remords, « sentiment[s]
destructeur[s] » s’il en est (p. 72). Le commandant Zakaria n’en fait pas mystère, qui joue du sentiment de culpabilité de s.n.p. pour transformer insidieusement l’accusation de traîtrise qu’il
formule en constat d’évidence : « Tu as commis deux trahisons ; ou bien tu les effaces en accomplissant la mission dont je te charge, ou bien tu leur ajoutes une troisième… qui t’ôtera du même
coup le droit à la vie ! » (p. 72).

 

De quelles trahisons pourrait-il s’agir ? Trahison, l’engagement auprès du commandant Zacharie et
l’infiltration des rangs des combattants du Djihad ? Trahison, l’abandon du maquis des combattants de la foi pour rejoindre l’Armée Nationale Populaire ? Trahison, l’appel de Christiane ? Encore
eut-il fallu, pour que la trahison soit sinon réelle, du moins possible, que s.n.p. ait appartenu à l’un des groupes cités. Or citoyen français, ni croyant, ni pratiquant, le début de la pièce le
montre, il n’a de commun avec certains des combattants de la foi que ses origines algériennes. Encore faudrait-il rappeler quelle place l’Algérie8 continue à réserver aux descendants de harkis…
Aussi bien, les véritables « congénères9 » (p. 32) de s.n.p. sont-ils à chercher en France, si bien que la trahison de s.n.p. pourrait bien consister à avoir oublié un temps la mission que lui
avait confiée l’armée française pour croire retrouver « les [s]iens, [s]a terre, [s]es origines » en combattant pour le Djihad en Algérie. Mais ce serait oublier que, pour l’État français laïc
comme pour l’État algérien, s.n.p. continue à être identifié « comme enfant d’émigré » (p. 70)…

 

Sans identité, pas de trahison. Si bien qu’en définitive, la seule trahison avérée est celle du
frère (Lakhdar) par le frère (Hocine), du rebelle (Lakhdar) par le futur supplétif (Hocine), trahison initiale dont s.n.p. ignorera définitivement si elle fut celle de son père, mais trahison qui
procéda d’une ignominie de l’armée française : la torture d’un témoin. Ainsi, quand bien même s.n.p. aurait trahi (son pays de naissance, le pays de ses origines, le fondamentalisme religieux),
serait-ce fidélité ou traîtrise à son père ?

 

N’est pas traître qui veut, et l’errance apatride et anonyme de s.n.p. s’apparente à la quête
d’un Œdipe moderne. « Boiteux » (p. 10) comme l’était Labdacos, père de Laïos et grand-père d’Œdipe (lui-même « pied-enflé »), s.n.p. se rapproche du (grand-)père quand il pense s’en éloigner,
aveuglé par ses certitudes autant que par ses méconnaissances, amoureux par effraction10.

 

La polémique née autour du spectacle est donc particulièrement déplacée, et l’accusation selon
laquelle Messaoud Benyoucef voudrait démontrer que « les Harkis ont la trahison dans les gènes et que cette trahison se répète de génération en génération »11 inepte. Ce que met en scène Le Nom
du père, ce sont l’errance, les tâtonnements d’un être à travers les déterminismes historiques, psychiques, sociaux, culturels, errance et tâtonnements sans lesquels nul ne peut espérer « trouver
[s]on chemin », choisir ses pères ou ses frères et inventer « sa vérité » (p. 74).

 

Le « song final » le rappelle : ce travail du choix, chacun, lecteur et spectateur, aura à le
faire pour lui-même et devra trancher entre un « happy-end / Façon Hollywood », une « fin […] tragique » ou l’« épilogue façon Christiane ». Était-il besoin que l’auteur confesse sa prédilection
pour cette dernière issue, promesse de « dignité » et de « sérénité » recouvrées après un « itinéraire » chaotique (p. 74-75) ? On aurait eu plaisir à penser le contraire. La plainte déposée
auprès de la 17ème chambre du tribunal correctionnel de Paris par l’association Génération Mémoire Harkis, comme la demande d’interdiction de la pièce et du livre portée par les associations des
Harkis de la Seine-Maritime (AHSM), des Anciens des Affaires Algériennes et Sahariennes (AAAAS), AJIR, Génération Mémoire Harkis ou l’Amicale des Anciens de la Force de Police Auxiliaire ne le
permet pas.

 

 

NOTES

 

1 Messaoud Benyoucef, Le nom du père, L’Embarcadère éds, 2005 ; création le 22 février 2005 au
Passage, à

Fécamp, par la Compagnie Bagages de Sable, dans une mise en scène de Claude-Alice
Peyrottes.

2 Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre V, Les formations de l’inconscient, Seuil, 1998, p.
146.

3 Jacques Lacan, Des Noms-du-Père, Seuil, 2005, p. 55.

4 Transcription du Séminaire oral du 14 mai 1974 (mis en ligne par le groupe Lutecium.)

5 Au fameux « Ich bin ein Berliner » lancé par John Kennedy devant le mur de Berlin en 1963,
avait déjà succédé le « Nous sommes tous des Juifs allemands » opposé par les révoltés de mai 1968 aux attaques de Raymond Marcellin contre Daniel Cohn-Bendit et le discutable « Nous sommes tous
des Américains » de Jean-Marie Colombani dans Le Monde après le 11 septembre 2001.

6 « Allah Ab » en serait la traduction littérale en arabe. Mais si les fondateurs des trois
religions du Livre ont en commun de n’avoir pas de père, le Coran édicte expressément qu’Allah n’a pas été engendré et n’engendre pas, si bien que le syntagme « Allah Ab » ne renvoie à rien dans
l’imaginaire musulman (courriers électroniques de Messaoud Benyoucef à Catherine Brun, les 15 et 17 juin 2005).

7 « Un homme est la somme de ses actes, de ce qu’il a fait, de ce qu’il peut faire » écrivait
André Malraux dans La Condition humaine.

8 La Nation française cherche depuis peu à s’amender, comme en témoigne l’article 1 de la loi du
24 février 2005 : « La Nation […] reconnaît les souffrances éprouvées et les sacrifices endurés par les […] anciens membres des formations supplétives et assimilés […] et leur rend, ainsi qu’à
leurs familles, solennellement hommage ».

9 Étymologiquement : qui appartient au même genre, à la même espèce (genus).

10 « Et comme j’ai été aveugle ! Aveugle au point de suivre la voie que dictaient l’orgueil et la
soif de reconnaissance ! Aveugle au point de ne pas voir que la solution de mes maux était dans l’amour que des gens comme toi me portaient… » (p. 73).

11 Communiqué de l’AJIR (Association Justice Information et Réparation pour les Harkis).

 

                           
                                                       
              CATHERINE BRUN

 

 

[Complément d’information à propos des suites judiciaires de l’affaire.

La cohorte d’associations qui se sont liguées contre « Le nom du père » n’a pas réussi à faire
interdire le spectacle qui a été joué trente fois en Haute-Normandie, à l’Agora d’Evry et à la Cartoucherie de Vincennes. La plainte déposée contre l’auteur, l’éditeur et le metteur en scène n’a
pas davantage prospéré, l’association plaignante ayant été déboutée par trois fois : en première instance, en appel et en cassation. L’auteur, par contre, a obtenu la condamnation ferme d’un site
internet pour injures publiques, en rapport avec l’affaire.   M.B.] 


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